Que reste-t-il de l’esprit révolutionnaire ?
Dans le monde occidental, l’idée de révolution a longtemps été dominée par deux grands évènements historiques, la Révolution française et la révolution bolchevique de 1917. Même leurs adversaires étaient hantés par cet imaginaire. Toute une fraction de la droite à la fois politique et culturelle, comme par exemple l’Église catholique romaine, s’est définie contre la révolution. Tout cela a largement disparu.
La prise de la Bastille du 14 juillet 1789, assaut emblématique de la Révolution française, par Jean-Pierre Laurent Houel. — © IMAGO/Album/Fine art images
Pourquoi ?
Du fait d’abord du renouvellement des générations. En raison, ensuite, du triomphe idéologique du néolibéralisme avec l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, en 1979, puis de Ronald Reagan aux États-Unis, en 1980. L’idéologie néolibérale impose l’idée qu’il n’y a pas d’alternative sur le plan économique, et donc sur le plan social et politique.
Margaret Thatcher puis Ronald Reagan (ici dansant à la Maison Blanche en 1988) furent les figures de proue de la « révolution néo-libérale » qui démarra en Grande-Bretagne dès 1979 puis aux États-Unis en 1981 avant d’influencer l’ensemble des politiques publiques en Europe et dans le monde. — © Imago/ZUMA Press
N’est-ce pas aussi le constat d’un échec, celui des idées révolutionnaires, du moins dans leur traduction communiste ?
Bien sûr. On a assisté à l’épuisement du communisme. Mais on aurait pu réinventer l’idée révolutionnaire. Par exemple, les trotskystes ont été opposés au bolchévisme. D’autres acceptions de la révolution étaient à imaginer. C’est d’ailleurs ce qu’avait tenté ma génération en mai 1968. Il y avait une sensibilité révolutionnaire plus culturelle, notamment dans le domaine des mœurs avec le Mouvement de libération des femmes ou le Front homosexuel d’action révolutionnaire, etc. Mais on va assister à l’évanescence de l’idée même de révolution, par dépolitisation générale. Après l’échec du communisme, le néolibéralisme apparaît comme la seule réponse. Il s’est pourtant aussitôt lui-même traduit par un gigantesque échec. En Russie, dans les années 1990, la « thérapie de choc » a viré au cauchemar. Elle a amené Vladimir Poutine au pouvoir. L’expérience chinoise est un peu différente. La Chine a suivi une voie « thermidorienne », par professionnalisation en classe politique de l’élite révolutionnaire. La révolution n’y est plus que le langage du pouvoir.
Poster communiste à l’effigie de Lénine, maître de la Révolution bolchévique de 1917. — © Imago/United Archives International
Qu’en est-il des révolutions de la Gen Z ? N’est-ce pas le signal d’un nouvel élan démocratique?
La génération Z se reconnaît dans un certain nombre de symboles culturels globaux. Elle se caractérise surtout par son agilité numérique et sa capacité à susciter de vastes mobilisations dans plusieurs pays (Népal, Maroc, Kenya, Madagascar, Indonésie, Bulgarie, Bangladesh, etc.). Mais c’est un certificat délivré de façon arbitraire surtout à des jeunes gens bien propres sur eux qui invoquent la démocratie et la lutte contre la corruption. D’autres manifestations, moins sympathiques à nos yeux, sont ignorées. Je pense aux émeutiers de 2005 en France, aux jihadistes et aux milices anti-jidahistes du Sahel.
Parmi les révolutions « émancipatrices » de notre époque, les manifestations de la « Gen Z » ont provoqué la chute de plusieurs gouvernements, comme ici au Népal en septembre 2025. — © IMAGO/NurPhoto/Safal Prakash Shrestha
Mais l’idée même de démocratie a-t-elle encore un potentiel révolutionnaire?
Elle reste mobilisatrice dans des sociétés du Sud qui savent ce qu’est l’absence de démocratie. Mais l’idée démocratique est aujourd’hui assez creuse car, je le répète, dépolitisée. Ce qui frappe dans ces mouvements, c’est leur incapacité à exercer le pouvoir. On veut chasser le dictateur d’un coup de balai mais on s’en remet ensuite à l’armée ou à un leader. Il n’existe aucune réflexion sur les rapports sociaux de production, ce qui faisait la force de la révolution de 1789 et de la révolution bolchévique. De ce fait, les mobilisations de la Gen Z sont vite récupérées ou désamorcées.
La révolution aujourd’hui n’est-elle pas plutôt technologique, avec la rupture de l’intelligence artificielle?
L’idée de la révolution conservatrice est selon moi la plus importante. Elle s’est imposée dans le contexte particulier du traumatisme de l’après Première Guerre mondiale. Une expérience historique épouvantable, associée à l’émergence d’une société de masse, dont on a perdu la conscience historique. Dès la fin du XIXe siècle, la massification des communications, des transports, des villes entraîne une accélération des transformations sociales. Le propre des révolutionnaires conservateurs est de s’être approprié l’idée révolutionnaire, trop sérieuse pour être laissée dans les mains de la gauche, et de comprendre que la technologie peut être mise au service des idées conservatrices.
Y a-t-il un parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui?
C’est plus qu’un parallèle. Tous les régimes qualifiés d’illibéraux renouent en réalité avec le fil des révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres. Ce n’est pas qu’une similitude. C’est une résurgence. Par exemple en Russie, les gens qui gravitent autour de Poutine redécouvrent le cosmisme russe de Nikolaï Fiodorov à la fin du XIXe siècle, alliant l’exaltation de la spiritualité orthodoxe et de la science. De même, on ne peut pas comprendre le phénomène MAGA, autour de Donald Trump, sans un retour à l’entre-deux-guerres tayloriste, eugéniste et quasiment fasciste des États-Unis. Le mouvement MAGA est une remontée d’huile de la guerre de Sécession, de l’héritage de l’esclavage qui n’a jamais été digéré. Le rejet de la couleur d’Obama est un évènement fondateur du mouvement MAGA, mais derrière il y a toute une histoire.
Tous les régimes qualifiés d’illibéraux renouent avec le fil des révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres
Vladimir Poutine est aujourd’hui l’une des incarnations du courant illibéral conjoint à la « révolution conservatrice » à l’œuvre dans beaucoup de démocraties. — © IMAGO/ITAR-TASS
Donald Trump est-il la figure emblématique de cette révolution ou juste un affairiste qui utilise habilement ce courant?
Trump est le fondé de pouvoir grotesque d’une révolution conservatrice qui travaille à nouveau les profondeurs de la société américaine. On en avait vu les signes annonciateurs avec le mouvement Tea party. Trump a été porté par la droite chrétienne du Sud profond. Cette droite ne se fait aucune illusion sur son personnage. Mais pour les pentecôtistes, il est comme l’empereur Cyrus. Cyrus n’était pas juif ni très recommandable. Mais il fut l’homme qui permit au peuple juif de revenir en terre sainte. De la même manière, Trump va permettre à l’Amérique de reconstruire la cité de Dieu sur la colline. Plus important, Trump et ses soutiens incarnent la révolution conservatrice par l’exaltation de la technique. L’alliance avec la Silicon Valley fait écho à l’hitlérisme de Henry Ford et Charles Lindbergh. Le salut nazi de Musk n’est pas anecdotique. Nul ne se trompe sur la signification du geste. Ce sont les retrouvailles entre les idées fondamentalistes de l’identité et la célébration de la technique, voire sa spiritualisation par le transhumanisme.
La révolution conservatrice est un oxymore. N’est-ce pas plutôt une réaction conservatrice?
Non, parce que ces idéologues se réclament de l’idée révolutionnaire. Le XIXe siècle connaissait des penseurs contre-révolutionnaires dont le rêve était de revenir sinon à l’Ancien régime, du moins à quelque chose qui y ressemblerait. Cela s’est traduit notamment par un pessimisme culturel. On redoutait le déclin de l’Occident. Dans les années 1920, les révolutionnaires conservateurs ont compris que ce pessimisme ne menait à rien, qu’il était vain de rêver à un retour à l’Ancien régime. Il fallait assumer l’esprit du temps. Le terme d’adaptation est fondamental dans leur discours. Simplement, il faut mettre les transformations de la société au service des valeurs conservatrices. Charles Maurras, en France, est resté contre-révolutionnaire. Il espérait le rétablissement de la monarchie. Les réactionnaires et les révolutionnaires conservateurs ont deux positionnements idéologiques différents.
Cette révolution conservatrice, c’est le fascisme?
Cela peut le devenir. La révolution conservatrice a préparé le fascisme et le national-socialisme. Mais certains révolutionnaires conservateurs se sont opposés à Mussolini ou à Hitler, ou les ont snobés. Le passage d’un antisémitisme culturel à l’antisémitisme biologique et la privatisation milicienne de la violence leur répugnaient. Tous les révolutionnaires conservateurs ne sont donc pas devenus fascistes. Mais ils étaient tous antidémocratiques. Leur principal ennemi était le libéralisme, notamment le parlementarisme.
Vous avez aussi écrit que «le dénominateur commun de la mise en forme de cette révolution conservatrice à l’échelle globale, c’est la stigmatisation de l’étranger et plus encore de l’immigré». C’est l’autre signature de cette révolution aujourd’hui?
La révolution conservatrice, dans l’entre-deux guerres comme aujourd’hui, est une réponse du passage de l’empire à l’État-nation. L’État-nation va procéder par fondamentalisme identitaire, il va inventer un peuple qu’il définit généralement sur un mode ethno-culturel : une religion, une culture et une ethnie. Tout ce qui ne rentre pas dans cette définition doit disparaître d’une manière ou d’une autre. Soit on assimile de manière coercitive, soit on extermine. C’est le génocide des Arméniens, puis la Shoah. Ce fondamentalisme identitaire promeut un peuple originel (Ur en allemand) et « authentique ». Dans l’entre-deux-guerres, l’abstraction de l’ennemi était le Juif. Aujourd’hui c’est l’Immigré.
Manifestation devant le Parlement britannique, en mai 2026, organisée par l’activiste d’extrême-droite Tommy Robinson contre l’immigration au Royaume-Uni. — © IMAGO/SOPA Images/Krisztian Elek
Quelle est la réponse à cette révolution conservatrice?
Dans mon livre L’illusion identitaire publié en 1996, j’expliquais que nous sommes intoxiqués par l’identitarisme, l’idéologie de la révolution conservatrice. J’essayais de réhabiliter la conscience historique du monde dans lequel nous vivons. C’est la raison pour laquelle j’insiste sur ces relations génétiques concrètes entre les révolutions conservatrices des années 1920 et celles d’aujourd’hui. Si on a une conscience historique de nos sociétés, on voit ces lignes de continuité qui ont été occultées dans les années 1950 et 1960 du fait des conséquences catastrophiques de la Seconde Guerre mondiale et de l’euphorie des Trente Glorieuses. Ces décennies ont réalisé une opération de blanchiment, au moins partiel, des révolutionnaires conservateurs, voire des fascistes. Une autre réponse est la défense de l’État de droit, attaqué de partout, et rongé de l’intérieur. Enfin, il faut lutter contre l’inégalité sociale qu’a renforcée le néolibéralisme en même temps qu’il réduisait l’écart entre les pays pauvres et les pays riches. La révolution conservatrice est une fausse réponse à l’accroissement des inégalités sociales à l’intérieur des sociétés. Fausse parce qu’elle reproduit le néolibéralisme qui a creusé l’inégalité sociale et, pis encore, épouse maintenant le libertarianisme. Il y a enfin le vrai talon d’Achille de la révolution conservatrice. Ses tenants sont conservateurs en matière de mœurs. Ils sont contre l’avortement, contre l’homosexualité, contre la PMA, etc. Or, la population ne se reconnaît guère dans leurs prescriptions normatives en matière de sexualité. Et l’Eglise catholique, qui les partage, condamne leur utilisation politique de la foi et leur inhumanité anti-migratoire.
Biographie de Frédéric Koller
Frédéric Koller est journaliste au Temps, où il a été tour à tour correspondant à Beijing, responsable de la rubrique internationale puis de la rubrique « Opinions », enquêteur et chroniqueur. Il a reçu le Prix Dumur en 1999 pour ses investigations sur les fonds en déshérence.
Biographie de Jean-François Bayart
Politiste et sociologue français, Jean-François Bayart est un directeur de recherche au CNRS, dont la spécialité est la sociologie historique comparée de l’État. Il est notamment l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique subsaharienne et sur l’historicité du politique. Il est depuis 2015 professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, titulaire de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain ». Il est le fondateur des revues Politique africaine (1980-81), Critique internationale (1998) ainsi que de la collection « Recherches internationales » (1998) aux éditions Karthala. Il a été le directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po Paris) de 1994 à 2000. Il est le président du Fonds d’analyse des sociétés politiques (FASOPO) qu’il a fondé en 2003. Il a également enseigné à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à l’Université de Lausanne et à l’Université de Turin.
La Tempête
du 16 au 26 septembre au Bâtiment des Forces Motrices


4 week_ago
58
























.jpg)






French (CA)