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La défense du mineur accusé d'avoir tué Jahvante Smart et son associé Ernest Modekwe lors d'une fusillade à Toronto en 2018 soutient à son procès que son client a agi de façon « indépendante et spontanée » et qu'il ne faisait que réagir à « un acte de provocation » de la vedette du rap.
Le jeune homme, qui est aujourd'hui âgé de 24 ans, a été arrêté le 27 janvier 2025 en Alberta lors d'un contrôle de police pour excès de vitesse, ce qui explique le temps qui s'est écoulé entre la fusillade du 30 juin 2018 et la tenue de son procès sans jury.
Son identité est protégée en vertu de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents, parce qu'il avait 16 ans au moment des faits reprochés.

Le rappeur torontois Jahvante Smart (à droite) et Ernest Modekwe ont été tués dans la fusillade du 30 juin 2018 dans le quartier des divertissements de Toronto.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE JAKE KIVANC
Outre les deux victimes, la fusillade avait fait un blessé parmi les piétons. Une femme innocente avait été atteinte par balle à la jambe au moment où elle tentait de se réfugier dans un magasin de la rue Queen Ouest.
Le jeune accusé est inculpé des meurtres prémédités de Jahvante Smart et d'Ernest Modekwe et de tentative de meurtre.
Les preuves de la Couronne ne reposent sur aucun témoignage, mais seulement sur un exposé conjoint des faits et des vidéos de caméras de surveillance.

Un mémorial improvisé à la mémoire du rappeur Jahvante Smart, mieux connu par son nom de scène Smoke Dawg, après sa mort à Toronto en 2018. (Photo d’archives)
Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov
La Couronne a déjà fait savoir qu'elle poursuivait le mineur pour meurtre non prémédité et qu'elle ne chercherait pas à imposer une peine pour adulte dans l'éventualité où le jeune serait reconnu coupable.
Un premier individu, Abdulkadir Handule, a déjà été condamné en 2022 à la perpétuité, sans droit de libération conditionnelle avant 20 ans, pour le double meurtre non prémédité et pour voies de fait graves.
Au troisième et dernier jours des audiences, c'était au tour de la défense du second accusé dans cette affaire de présenter jeudi ses arguments finaux.
La maturité de l'accusé en jeu
La défense affirme d'entrée de jeu que son client était un adolescent et que la loi reconnaît que les mineurs ont des aptitudes réduites du fait de leur jeune âge.
En ce sens, l'accusé doit être traité de façon appropriée, parce que sa culpabilité morale s'en trouve réduite, explique l'avocate Arika Kleiman.
Me Kleiman soutient que son client manquait donc d'introspection et faisait preuve d'un jugement insuffisant pour comprendre ce qu'il faisait le soir du 30 juin 2018.
Vous ne pouvez faire des déductions comme le fait la Couronne pour établir son état d'esprit à partir de son comportement sur les vidéos [des caméras de surveillance], poursuit-elle.

Des admirateurs du rappeur Jahvante Smart tentent de l'approcher pour bavarder avec lui le soir du 30 juin 2018 sur la rue Queen Ouest à Toronto. Les flèches verte et bleue représentent respectivement Abdulkadir Handule et le mineur accusé dans cette affaire.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
L'avocate explique que son client était immature, qu'il vivait encore chez sa mère, qu'il n'avait pas de carte de crédit et qu'il avait besoin d'un chauffeur pour se déplacer parce qu'il était encore trop jeune pour conduire.
Me Kleiman rappelle qu'il a tenté, en vain, d'entrer dans la boîte de nuit devant laquelle la fusillade a eu lieu en pleine clarté peu avant 20 h cet été-là.
L'avocate s'attaque ainsi à la position de la Couronne, qui soutient que le mineur avait la maturité nécessaire pour comprendre ce qu'il faisait.

En entendant les premiers coups de feu de la fusillade, la foule rassemblée devant la boîte de nuit Cube se met à courir dans tous les sens.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
La défense ajoute qu'il n'existe aucune preuve selon laquelle son client a vécu avant sa majorité en se débrouillant seul en Alberta. La Couronne ne sait ni quand ni comment il a quitté l'Ontario pour l'Alberta, dit-elle.
Me Kleiman suggère que son client était peut-être majeur en Alberta lorsqu'il y vivait et que sa fuite, à 16 ans, dans une autre province, ne fait pas de lui un homme plus responsable qu'un autre adolescent.
L'avocate rappelle enfin que la jurisprudence au Canada a statué que le cerveau des adolescents n'est toujours pas complètement développé et qu'il est toujours en croissance jusqu'à la mi-vingtaine.
Elle invite le juge à ne prendre en compte que le comportement de l'accusé pendant la fusillade.
Une version différente des faits
Son confrère, Gary Grill, affirme pour sa part que son client a agi de façon indépendante et spontanée et qu'il n'a jamais travaillé de concert avec Abdulkadir Handule, comme l'affirme la Couronne.
Au moment du double meurtre, il n'y avait qu'un seul tireur actif et non deux, déclare-t-il en montrant du doigt Abdulkadir Handule, qui avait 22 ans à l'époque.
Il soutient que Handule a été provoqué et possiblement insulté après une discussion houleuse avec Jahvante Smart et que l'individu a alors jeté quelque chose, le mégot de sa cigarette peut-être, en direction du rappeur.
Jahvante Smart a réagi de façon disproportionnée en ouvrant le feu sur son adversaire, dit-il. La vidéo montre bien que Jahvante Smart a été le premier des trois hommes armés à ouvrir le feu ce soir-là.

Dans le chaos des premiers coups de feu, Abdulkadir Handule (en blanc) échappe son arme de poing au milieu de la rue avant de la reprendre. Son présumé complice, le mineur de 16 ans, est identifié par la flèche bleue.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
L'avocat ajoute que son client n'était pas du tout en contrôle, comme le croit la Couronne, parce qu'il avait perdu son calme et qu'il courait dans deux directions opposées.
La fusillade était soudaine et imprévue, personne ne savait ce qui allait se passer, rappelle-t-il.
Me Grill précise que Handule et son client n'ont pas pu agir ensemble, car le chaos qui régnait sur le trottoir a empêché tout effort de coordination et toute prise de conscience sur ce qui se passait.
Il rejette l'idée de la Couronne selon laquelle son client s'est retourné pour encourager Abdulkadir Handule à tirer sur le rappeur après avoir tiré le premier.

Abdulkadir Handule se relève et court se mettre à l'abri des véhicules stationnés le long du trottoir pendant que la fusillade se poursuit toujours. Son arme est bien visible dans sa main droite.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
La vidéo confirme que le mineur a tiré six coups de feu, qui ont blessé le rappeur, et que Handule a par la suite tiré à son tour en direction de la victime.
Mon client s'est seulement retourné juste pour voir si son ami avait été atteint par Jahvante Smart après l'avoir perdu de vue, déclare toutefois Me Grill.
Il n'existe donc aucune preuve, selon lui, qui démontre que les deux hommes ont adapté leur comportement en fonction de la situation qui prévalait.
L'avocat ajoute qu'on ne peut pas se fier, comme la Couronne le fait, sur l'emplacement où les douilles ont été retrouvées sur la chaussée et le trottoir pour prouver l'identité de celui qui a tiré les deux coups mortels.
Des balles ont pu faire un ricochet ou rebondir en touchant le sol ou être déplacées par les pieds des piétons, explique-t-il en ajoutant qu'on ignore donc d'où toutes les balles ont été tirées.

Le mineur (indiqué par une flèche bleue) lève son bras armé en direction du rappeur Jahvante Smart et tire six coups de feu dans sa direction. Le rappeur, qui a tiré le premier, est en fuite après avoir vidé son chargeur de six balles.
Photo : AVEC L'AUTORISATION E LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
Me Grill rappelle par la suite qu'Ernest Modekwe a été abattu par-derrière et que la balle a pénétré dans son dos pour ressortir au niveau de son cou.
Aucune balle n'a toutefois été récupérée à l'autopsie, si bien qu'il est impossible de décrire l'arme qui l'a tué et donc de désigner un coupable entre Abdulkadir Handule et son client.
Il soutient enfin que son client ne pourrait donc être reconnu coupable que de tentative de meurtre contre Jahvante Smart, puisqu'il ne l'a blessé qu'à la cuisse et au genou droit.
L'avocat précise que c'est Abdulkadir Handule qui a abattu le rappeur d'une balle dans la tête.

Abdulkadir Handule (flèche verte) court en direction de Jahvante Smart (jaune), qui vient d'être blessé par le mineur (bleue) et qui s'effondre derrière son associé (rose), lequel s'enfuit avant d'être atteint mortellement à son tour. Des passants se jettent pas terre pour se protéger.
Photo : AVEC L'AUTORISATION DE LA COUR SUPÉRIEURE DE L'ONTARIO
Me Grill a déjà admis que son client est coupable de voies de fait graves pour la femme qui a été blessée à la jambe.
Dans son droit de réplique, la Couronne affirme qu'Abdulkadir Handule et le mineur ont tiré en tandem et que les victimes ne se sont pas couchées par terre pour tenter d'échapper aux balles, mais bien plutôt parce qu'elles avaient été touchées par balles.
Ils étaient de connivence, si l'accusé avait agi seul et de façon indépendante, il n'aurait pas emprunté la même ruelle que Handule pour fuir la scène, rappelle Me Anna Tenhouse.
Pour ce qui est de l'immaturité alléguée du mineur, la procureure rappelle au juge de remettre le comportement de l'accusé dans son contexte et de comprendre ses actions en fonction des circonstances de la fusillade.
Il n'a pas agi de façon impulsive et irresponsable comme un adolescent l'aurait fait, conclut-elle.
Le juge Michael Dineen, de la Cour supérieure de l'Ontario, rendra son jugement le 5 novembre.


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