Un tunnel de cent mètres creusé dans la roche arctique, plus d’un million d’échantillons de semences rangés comme des livres dans une bibliothèque, et une porte qui a laissé passer de l’eau. Sur l’archipel norvégien du Svalbard, à moins de mille cinq cents kilomètres du pôle Nord, la réserve mondiale de semences a été conçue pour survivre à toutes les catastrophes imaginables, guerre, séisme, coupure d’électricité généralisée. En octobre 2016, c’est pourtant un phénomène bien plus banal, le redoux, qui a mis à l’épreuve cette forteresse censée être infaillible.
À retenir
- Une forteresse arctique censée être impénétrable a été compromise par un phénomène meteorologique banal
- Le dégel du pergélisol a infiltré le tunnel d’accès, menaçant un million d’échantillons de semences
- Cette réserve a permis un seul grand sauvetage : la reconstruction de la collection syrienne d’Alep détruite par la guerre
Sommaire
- Un coffre-fort pensé pour fonctionner sans l’homme
- Octobre 2016 : quand le dégel s’invite dans le tunnel
- Alep, seul retrait de l’histoire du site
Un coffre-fort pensé pour fonctionner sans l’homme
La réserve mondiale de semences du Svalbard a ouvert ses portes en 2008 sur l’île norvégienne du Spitzberg, dans une zone si reculée qu’elle se trouve à environ 800 miles du pôle Nord, là où le sol est en permanence gelé. L’idée derrière le projet tenait en une phrase : construire un abri qui n’ait besoin de personne pour fonctionner. L’emplacement reculé est pensé comme un atout du site : la roche de la montagne et le pergélisol permanent doivent maintenir les graines au froid même si l’humanité ne parvient plus à alimenter le site en électricité. Concrètement, si les générateurs tombaient en panne demain, le froid naturel de la montagne prendrait le relais tout seul.
Ce système fonctionne parce que la chambre de stockage est maintenue à une température glaciale en permanence. À l’intérieur, les températures sont maintenues sous les moins 18 degrés Celsius, assez froid pour conserver les échantillons de graines pendant au moins 200 ans, même sans alimentation électrique de secours. Le site n’est pas un simple entrepôt national : il agit comme une sauvegarde pour les banques de semences du monde entier, qui y déposent des doubles de leurs collections au cas où l’original serait détruit chez eux. On y trouve aujourd’hui près d’un million de paquets de graines, un chiffre qui donne le vertige quand on sait que chaque paquet peut contenir plusieurs centaines de grains d’une variété unique de blé, de riz ou de haricot.
Octobre 2016 : quand le dégel s’invite dans le tunnel
La sécurité passive du Svalbard reposait sur un postulat simple : le pergélisol reste gelé toute l’année, point final. Mais 2016 a été, à l’échelle mondiale, une année aux températures record, et l’Arctique n’a pas fait exception. L’événement s’est produit le 15 octobre 2016, décrit comme une intrusion d’eau liée à une météo extrême, avec beaucoup de pluie et des températures élevées. Résultat : de l’eau de fonte s’est infiltrée directement par l’entrée du tunnel d’accès, là où on ne l’attendait pas.
L’eau n’a pas atteint la chambre où reposent les graines. En octobre 2016, année la plus chaude jamais enregistrée, le dégel du pergélisol a provoqué une infiltration d’eau sur environ 15 mètres à l’entrée d’un tunnel de 100 mètres menant à la réserve. L’eau a ensuite gelé sur place, formant une couche de glace que les équipes ont dû retirer à la main, morceau par morceau. Aucun échantillon n’a été perdu ni même approché par l’humidité : aucun dommage n’a été causé aux graines, qui sont restées en sécurité à l’intérieur de la réserve, à la température de stockage requise de moins 18 degrés Celsius. Mais l’image d’un site présenté comme impénétrable, envahi par l’eau qu’il était censé éternellement tenir à distance, a fait le tour du monde et forcé la Norvège à revoir sa copie.
Les autorités norvégiennes n’ont pas traîné. Des travaux d’étanchéité conséquents ont été engagés, avec un budget qui donne la mesure du problème : environ 1,7 million de dollars ont été alloués aux travaux d’amélioration de la réserve. Le chantier a visé plusieurs fronts à la fois. Il s’agit notamment de retirer les sources de chaleur du tunnel d’accès, de construire des fossés de drainage sur le flanc de la montagne pour empêcher l’eau de fonte de s’accumuler près de l’entrée, d’ériger des murs étanches à l’intérieur du tunnel, et d’envisager des alternatives pour un nouveau tunnel d’accès. Ce qui devait être une infrastructure sans entretien humain est désormais surveillée, corrigée et bricolée en continu, un comble pour un site vendu comme la dernière ligne de défense de l’humanité.
Alep, seul retrait de l’histoire du site
Depuis son ouverture, la réserve n’a connu qu’un seul cas où une banque de semences a dû venir récupérer ce qu’elle y avait déposé. L’origine du problème n’était ni un séisme ni une inondation, mais la guerre. Le Centre international de recherche agricole dans les zones arides (ICARDA), dont le siège se trouvait près d’Alep, en Syrie, avait déposé au Svalbard l’essentiel de sa collection avant que le conflit ne rende son propre site inaccessible. Bien que les 141 000 accessions constituant la banque de gènes active d’ICARDA à Alep, en pleine guerre, aient été stockées en sécurité, elles ne pouvaient plus être régénérées ni distribuées aux chercheurs et sélectionneurs.
La restitution s’est faite en plusieurs vagues. L’institut a procédé à trois retraits de graines : le premier en septembre 2015, le deuxième en 2017 et le dernier en août 2019. Les semences récupérées n’ont pas simplement été stockées ailleurs : elles ont servi de point de départ pour reconstruire, graine par graine, une collection perdue sur place. Les graines renvoyées ont permis d’établir de nouvelles installations de banque de gènes dans les unités d’ICARDA à Terbol, au Liban, et à Rabat, au Maroc. Au total, l’ampleur du sauvetage donne une idée de ce qu’aurait représenté sa perte : le dépôt total en provenance d’Alep durant les années 2008 à 2014 constituait 116 484 échantillons de graines, tous désormais restitués en toute sécurité.
Le Svalbard a ainsi rempli, pour la première et seule fois de son histoire, la fonction pour laquelle il avait été creusé : servir de filet de sécurité quand tout s’effondre ailleurs. La collection d’Alep continue d’ailleurs d’être régénérée année après année dans ses nouveaux sites libanais et marocain, preuve qu’une graine congelée dans l’Arctique peut redevenir un champ de blé à des milliers de kilomètres de là, des années plus tard.
Sources : isaaa.org | archdaily.com


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