Vingt-sept mille hectares. C’est la surface qu’un dispositif public a fait disparaître du vignoble français en une seule campagne, sans qu’un seul pied de vigne n’ait été touché par le gel ou par une quelconque maladie. La cause est ailleurs : un marché du vin qui s’effondre, une consommation qui recule année après année, et un État qui a préféré payer les viticulteurs pour arracher plutôt que de les laisser produire dans le vide.
Le mécanisme s’appelle, dans le jargon administratif, l’aide à la réduction définitive du potentiel viticole. Piloté par FranceAgriMer, il repose sur un contrat d’une simplicité presque brutale : l’État verse une prime forfaitaire, le viticulteur renonce pour toujours à replanter de la vigne sur la parcelle concernée. Lors du premier appel à manifestation d’intérêt, clôturé le 13 novembre 2024, 5 418 demandes d’aides à l’arrachage définitif de vigne pour une surface de 27 461 hectares ont été enregistrées. Un chiffre qui a surpris jusqu’aux services de l’État, tant il s’est approché du plafond fixé sans jamais le dépasser.
À retenir
- Pourquoi 27 000 hectares disparaissent d’un coup : ni le climat ni la maladie ne sont responsables
- Un quart des viticulteurs demandeurs arrêtent définitivement leur activité : une tendance inattendue
- Même avant d’être arrachées, ces vignes sont encore vendangées : ce détail révèle l’état de crise de la filière
Sommaire
- Une crise de marché, pas une crise sanitaire
- Un quart des demandeurs a tout simplement arrêté
- Une seconde vague, du même ordre de grandeur
- Le paradoxe des vignes qu’on arrache mais qu’on vendange encore
Une crise de marché, pas une crise sanitaire
Le déclencheur de ce raz-de-marée administratif n’a rien à voir avec le climat ou la vigne elle-même. La filière viticole est aux prises à une surproduction structurelle, que n’a pas résolue un vaste programme de distillation opéré en 2023 et ayant permis de sortir du marché plus de 4 millions d’hectolitres de vin, équivalant à 10% d’une vendange moyenne. Même en détruisant l’équivalent d’une vendange entière deux ans plus tôt, l’offre restait supérieure à la demande. Les Français boivent moins de vin, et surtout moins de vin rouge, une tendance de fond qui ne date pas d’hier mais qui s’est aggravée avec l’inflation et les difficultés à l’export.
Les cartes régionales racontent une histoire de concentration géographique frappante. 4955 hectares dans l’Aude, 4219 hectares en Gironde, 4015 hectares dans le Gard, 3211 hectares dans l’Hérault ou encore 2613 hectares dans les Pyrénées-Orientales : les bassins méridionaux, historiquement tournés vers les vins de grande consommation, concentrent l’essentiel des arrachages. Pas un hasard : ce sont précisément les segments de marché les plus fragilisés par le recul de la consommation domestique.
Un quart des demandeurs a tout simplement arrêté
Le détail le plus révélateur du dispositif ne concerne pas les hectares, mais les hommes et les femmes qui les cultivaient. Parmi eux, environ 1 300 viticulteurs souhaitent arrêter totalement leur activité, ce qui représente près d’un quart des demandeurs, pour 8 700 hectares. Ces exploitants n’ont pas utilisé la prime pour se reconvertir vers d’autres cultures ou restructurer leur outil de production : ils ont mis un terme définitif à leur activité viticole. Le dispositif, pensé comme un outil de rééquilibrage du marché, a fonctionné en pratique comme une porte de sortie pour toute une génération de vignerons à bout de souffle économique.
Le financement de cette opération mérite qu’on s’y attarde. Il s’agit d’un levier budgétaire européen, mobilisé en dehors des circuits classiques de la politique agricole commune. Grâce à ce mécanisme, Paris a pu débloquer rapidement 120 millions d’euros. Aucune procédure habituelle de la PAC n’a donc freiné le versement des aides. Concrètement, l’argent provient de la réserve de crise liée à la guerre en Ukraine, un fonds initialement pensé pour d’autres urgences agricoles et redirigé vers l’arrachage de vignes françaises. Quatre mille euros l’hectare, une somme jugée par les syndicats viticoles nettement inférieure au coût réel de l’opération une fois intégrées la remise en état du sol et la perte de revenu futur.
Une seconde vague, du même ordre de grandeur
Loin d’être un épisode isolé, ce premier arrachage en a appelé un second. Un nouvel appel à manifestation d’intérêt, ouvert début 2026, a de nouveau attiré les demandes en masse. Selon les données communiquées par FranceAgriMer, ce second guichet a recueilli 5 923 demandes, pour une surface de 27 926 hectares, soit un volume à confirmer auprès de l’organisme mais qui se situe, là encore, de l’ordre de 27 000 hectares. Il ne faut surtout pas additionner les deux vagues pour obtenir un total définitif : les périmètres, les campagnes de référence et les modalités de contrôle diffèrent, et seule FranceAgriMer peut consolider ces chiffres avec précision.
Ce qui frappe dans cette seconde édition, c’est la proportion d’arrachages totaux. Sur ce total, 10 342 ha concernent un arrachage total (soit 37%) pour 1 392 dossiers, et 17 586 ha un arrachage partiel (soit 63%) pour 4 432 dossiers. Plus d’un tiers des surfaces concernées appartiennent donc, une fois encore, à des exploitants qui quittent purement et simplement le métier. La contrepartie reste identique : le viticulteur n’ayant pas tenu ses engagements ne pourra pas demander d’aide pour replanter des vignes dans le cadre de la restructuration du vignoble durant les six prochaines campagnes viticoles. Six ans d’interdiction, gravés dans un contrat administratif, pour des terres qui ne redeviendront pas des vignes de sitôt.
Le paradoxe des vignes qu’on arrache mais qu’on vendange encore
Un détail illustre à quel point la logique du dispositif échappe parfois à sa propre cohérence économique. Jérôme Despey, vice-président de la FNSEA et vigneron en Languedoc, a récemment chiffré qu’une large majorité des parcelles inscrites dans le plan d’arrachage seraient malgré tout vendangées avant leur destruction. Une façon, pour des exploitants qui ont déjà signé leur sortie du métier, de récupérer quelques recettes sur une dernière récolte avant que le tracteur-arracheuse ne passe. Cette mécanique en dit long sur l’état de trésorerie d’une filière où chaque euro compte, même sur des vignes promises à disparaître dans les mois qui suivent.
Sources : draaf.nouvelle-aquitaine.agriculture.gouv.fr | franceagrimer.fr | fr.finance.yahoo.com


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