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La France a en Savoie un village noyé en 1952 : ce qui le fait ressortir de l’eau n’est ni la sécheresse ni la fonte des neiges

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Sous le lac du Chevril, en Savoie, dorment depuis 1952 les ruelles, les fondations et l’église d’un village entier : le vieux Tignes, avec ses 150 maisons traditionnelles savoyardes, certaines datant du XVIe siècle. Ce n’est ni une sécheresse exceptionnelle ni la fonte accélérée des glaciers alpins qui ramène régulièrement ces vestiges à la surface. C’est une opération bien plus prosaïque, imposée par la sécurité même de l’ouvrage qui a englouti le village soixante-quatorze ans plus tôt.

À retenir

  • Un village entier détruit et noyé en 1952 pour construire un barrage hydroélectrique
  • Des vidanges régulières du lac ramènent à la surface une église baroque, des maisons et des rues pavées intactes
  • Ces réapparitions pourraient bientôt devenir impossibles grâce aux nouvelles technologies de surveillance

Sommaire

  1. Un village sacrifié à l’électricité de l’après-guerre
  2. L’église dynamitée, le cimetière vidé mur par mur
  3. Quand le lac se retire, le village respire
  4. Un rendez-vous qui pourrait ne plus jamais avoir lieu

Un village sacrifié à l’électricité de l’après-guerre

Le barrage de Tignes, aussi appelé barrage du Chevril, se dresse dans la haute vallée de l’Isère, en Savoie, en contrebas de la station de sports d’hiver de Tignes. Conçu par l’ingénieur André Coyne, il est une fierté française d’après guerre, mais entraîne en 1952 l’expulsion des habitants du village originel de Tignes, sa destruction puis son engloutissement. Le contexte explique la brutalité de la décision : la France sort exsangue du conflit mondial, ses usines tournent au ralenti, le charbon manque cruellement. L’hydroélectricité apparaît comme la seule issue rapide pour relancer le pays.

Les habitants, eux, n’ont rien demandé. Le 27 avril 1952, 400 montagnards reçoivent un ultimatum de six jours pour quitter les lieux avant d’être expropriés de force. Les derniers récalcitrants ne partent pas de leur plein gré : les derniers Tignards ont été délogés par 500 CRS. Une bonne partie de la population refuse d’ailleurs de composer avec EDF : les trois quarts des Tignards refusent de vendre leurs propriétés et sont de ce fait expropriés, seul le quart restant acceptant de céder ses biens. Le combat juridique et médiatique ne suffit pas à renverser le rapport de force face à l’État.

L’église dynamitée, le cimetière vidé mur par mur

Rien n’est épargné, pas même les morts. Après le déménagement du cimetière, l’expulsion manu militari des réfractaires et le dynamitage de l’église et des maisons, le village du « vieux Tignes » est finalement englouti en 1952. L’édifice religieux n’était pourtant pas anodin : l’église Saint-Jacques, joyau de l’art baroque savoyard construite en 1679, présentait des fresques et des retables d’une valeur artistique exceptionnelle. Avant sa destruction, les autels avaient été démontés et déménagés avec précaution pour être réinstallés dans la nouvelle église des Boisses. Le nouveau village, lui, ne renaît que quatre ans plus tard : en 1956, grâce aux subventions de l’État, quelques Tignards donnent naissance à une station de sports d’hiver, six kilomètres au-dessus du barrage. Sa nouvelle église porte encore la mémoire de l’ancienne, puisque elle a symboliquement été rebâtie avec les pierres de l’église submergée en 1952, sous forme de reproduction à l’identique. Le 4 juillet 1953, le président de la République Vincent Auriol inaugure le barrage, scellant officiellement la fierté nationale au-dessus du traumatisme local.

Quand le lac se retire, le village respire

Voilà le paradoxe qui rend cette histoire si singulière. Le même dispositif qui a noyé Tignes doit, périodiquement, être vidé pour permettre l’inspection de sa structure. Ces vidanges étaient autrefois décennales, mais les inspections se font désormais grâce à des robots subaquatiques, ce qui limite l’interruption de service. Deux vidanges complètes ont marqué les esprits ces dernières décennies : celles de mars 2000 et d’avril 2014. En mars 2000, l’émotion est à son comble quand des villageois du vieux et du nouveau Tignes célèbrent une messe dans les ruines qui constituèrent jadis l’église du village. Pour ceux qui avaient encore un souvenir d’enfance de ces murs, remettre les pieds sur le sol de leur ancien salon ou de leur ancienne étable relève d’une expérience presque irréelle.

La vidange de 2014 attire une foule considérable, curieuse de marcher là où l’eau règne le reste du temps. Plus récemment, en avril 2024, un abaissement partiel du niveau du lac, motivé cette fois par des travaux de maintenance sur les installations hydroélectriques, a suffi à faire réapparaître certains vestiges. L’exploitant a alors abaissé progressivement le niveau du lac du Chevril, qui s’est retrouvé mi-avril presque à sec, et avec le recul de l’eau, les vestiges du village savoyard ont refait surface. Parmi les images qui ont circulé, celle d’un pont centenaire, habituellement immergé sous les eaux du lac du Chevril, a particulièrement marqué les internautes. Rues pavées, fondations de maisons, murs couverts de vase : le décor ressemble à une capsule temporelle figée en 1952, brutalement rouverte.

Un rendez-vous qui pourrait ne plus jamais avoir lieu

Le détail le plus troublant de cette histoire tient peut-être à son avenir incertain. La généralisation des robots sous-marins pour surveiller l’ouvrage rend les vidanges complètes de moins en moins nécessaires d’un point de vue technique, même si elles restent précieuses pour la mémoire collective et pour le tourisme local. Selon les observations rapportées par la presse régionale, plus aucune vidange décennale complète n’est désormais prévue. Le vieux Tignes pourrait donc rester enseveli pour de bon, sans plus jamais offrir ce spectacle troublant à ceux qui n’ont connu le village qu’à travers les récits de leurs grands-parents. Une chose demeure certaine : quelque part sous des dizaines de mètres d’eau turquoise, entre les massifs de la Haute-Tarentaise, un pan entier de la Savoie continue d’exister, invisible la plupart du temps, mais jamais totalement effacé.

Sources : glisseavecplaisir.blogspot.com | skywayback.com

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