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Les leçons de la révolution des réseaux sociaux

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Le gouvernement Carney a fait son choix. Son projet de loi sur la sécurité numérique interdira l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans tout en évitant d’imposer des restrictions comparables aux outils d’intelligence artificielle.

Or, quoique les véritables enjeux dépassent largement la protection des mineurs, la stratégie adoptée par Ottawa met en lumière une contradiction fondamentale.

La question n’est pas de savoir s’il faut interdire l’intelligence artificielle aux mineurs. Une telle mesure serait probablement difficile à appliquer et peut-être même contre-productive. Le problème est plus profond : Ottawa semble encore traiter les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle comme deux dossiers distincts, alors qu’ils appartiennent de plus en plus au même environnement numérique.

Pour les jeunes, mais aussi pour l’ensemble de la société, ces frontières institutionnelles ont peu de sens. Réseaux sociaux, algorithmes de recommandation, moteurs de recherche, plateformes vidéo et robots conversationnels forment déjà un univers continu dans lequel l’attention, l’émotion, l’information et l’identité sont constamment sollicitées, orientées et monétisées. C’est précisément ce que la réflexion fédérale sur l’intelligence artificielle ne semble pas saisir.

La stratégie nationale dévoilée la semaine dernière reconnaît la nécessité d’une adaptation économique à l’intelligence artificielle. Elle traite d’emploi, de compétences, d’investissements, de compétitivité et de productivité. Mais elle demeure remarquablement discrète sur une autre question : comment les institutions, les médias, les communautés et les sociétés elles-mêmes devront-ils s’adapter à une technologie susceptible de transformer en profondeur la circulation de l’information, l’exercice du jugement et les formes de participation collective ? Ces préoccupations ne sont pourtant pas théoriques.

Polarisation

Pendant plus d’une décennie, les réseaux sociaux ont profondément transformé l’espace public occidental. Polarisation algorithmique, amplification émotionnelle, fragmentation des récits collectifs et affaiblissement des autorités informationnelles communes ont contribué à fragiliser le rapport même des sociétés démocratiques à une réalité partagée.

Nous en voyons aujourd’hui les conséquences. Le problème n’est plus uniquement la circulation de fausses informations, mais l’érosion graduelle des structures culturelles et institutionnelles qui permettaient encore l’existence de sociétés civiques gouvernées par des normes démocratiques.

Or, l’intelligence artificielle générative ne surgit pas en dehors de ces dynamiques. Elle arrive dans un environnement numérique déjà structuré par des modèles économiques qui récompensent l’indignation, l’amplification émotionnelle et la fragmentation de l’attention afin de maximiser l’engagement et les revenus publicitaires.

Après avoir laissé les réseaux sociaux transformer la polarisation et l’indignation en modèles d’affaires extrêmement rentables, les sociétés occidentales s’apprêtent maintenant à déployer des systèmes capables d’automatiser et de personnaliser ces dynamiques à une échelle encore jamais vue.

Dignité humaine

C’est précisément sur ce terrain que l’encyclique publiée il y a deux semaines par le pape Léon XIV mérite attention. Au-delà des considérations théologiques, ce texte est remarquable parce qu’il révèle l’ampleur des enjeux sociaux que le Saint-Siège associe à l’intelligence artificielle — des enjeux encore largement absents du débat canadien.

Là où Ottawa voit principalement un défi d’innovation, d’adoption et de compétitivité économique, le Vatican invite à réfléchir aux conséquences de l’intelligence artificielle sur la dignité humaine, la cohésion sociale, la participation citoyenne et les conditions mêmes de la vie collective.

On peut ne pas partager les références religieuses de l’Église catholique. Mais il serait imprudent d’ignorer la question qu’elle soulève : que devient une société lorsque les technologies qui structurent l’information, l’attention et le jugement collectif échappent largement au contrôle démocratique ?

Ottawa commence à reconnaître les dégâts causés par la première révolution numérique au moment même où il accélère l’adoption de la suivante. Cet angle mort devrait nous inquiéter.

Si la révolution des réseaux sociaux devait nous avoir appris une chose, c’est celle-ci : nous ne pouvons pas attendre qu’une génération entière en fasse les frais avant de reconnaître et de combattre les conséquences sociales d’une technologie déjà en train de transformer nos vies.

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