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Le Svalbard, nouveau champ de bataille de l’Arctique

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En mai 1596, Willem Barents embarque à Amsterdam pour ce qui sera sa troisième et dernière expédition dans l'Arctique. Le navigateur et cartographe néerlandais nourrit une obsession : trouver le passage du Nord-Est qui ouvrirait une nouvelle route maritime vers la Chine. Ses deux précédentes tentatives ont échoué, mais l'explorateur est convaincu qu'il va réussir. Les conditions climatiques extrêmes en décident autrement. Un hivernage forcé en Nouvelle-Zemble décime l'équipage. Barents meurt le 20 juin 1597, à 46 ans, dans les eaux de cette mer qui porte désormais son nom aux confins septentrionaux de la Russie.

S'il n'a pas tracé la voie tant espérée vers la Chine, Willem Barents a découvert en chemin des îles inhospitalières et inhabitées – sinon par des renards et des ours polaires – dont la plus vaste n'a rien d'autre à offrir, écrira-t-il, que des montagnes aux sommets escarpés. Il la nomma donc Spitzberg. Jusqu'aux années 1920, l'archipel sera connu sous ce nom. Depuis, il l'est sous une appellation tirée du vieux norvégien qui est à peine plus flatteuse : Svalbard, littéralement "la côte froide" (Spitzberg restant attribué à l'île principale). Un euphémisme pour désigner un territoire situé à un millier de kilomètres du pôle Nord, où la température peut descendre sous les -30°C en hiver, quand le soleil disparaît pendant trois mois.

ARCHIPEL-SVALBARD.jpg ©IPM Graphics

Souveraineté norvégienne, mais…

Par une singulière ironie, si le Spitzberg est apparu sur les cartes parce que les Européens cherchaient à faciliter leurs échanges avec la Chine, le Svalbard fait aujourd'hui parler de lui parce que les Chinois s'y sont implantés, et qu'on ne leur prête pas nécessairement les meilleures intentions. L'archipel jouit, en effet, d'un statut unique au monde.

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, le Spitzberg était considéré comme "terra nullius", une terre sans maître, n'appartenant donc à aucun État. C'est un traité signé à Paris, le 9 février 1920, qui en attribua la souveraineté "pleine et entière" à la Norvège, mais à la condition que les parties au traité jouissent d'une "totale liberté d'accès" à l'archipel, avec la faculté d'y "exercer sans entrave toutes activités maritimes, industrielles, minières et commerciales", pourvu qu'elles respectent les lois et règlements en vigueur sur place.

Polémique autour d'une croisière avec des oligarques, fidèles de Poutine: "Il suffit de regarder une carte pour comprendre leur intérêt"

Les quatorze premiers signataires réunissaient la France, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Italie, la Norvège, la Suède et le Danemark, mais aussi les États-Unis, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, l'Inde et l'Afrique du Sud. Le traité est entré en vigueur le 14 août 1925. Une trentaine de pays ont grossi ensuite les rangs – le dernier en date, les Émirats arabes unis, le 23 janvier de cette année encore. Certains, parmi eux, sont pour le moins inattendus, comme la République dominicaine (1927), l'Afghanistan (1929), l'Albanie (1930) et la Corée du Nord (2016). La Belgique adhéra dès 1925, à l'instar de l'Allemagne, de l'Espagne ou de la Suisse.

La Chine et l'URSS montent à bord

Les deux adhésions les plus marquantes sont, cependant, la Chine, en juillet 1925, et l'Union soviétique, en mai 1935. L'adhésion de la seconde est moins surprenante que celle de la première : la frontière septentrionale de l'URSS (et de la Russie aujourd'hui) s'étend sur plus de 24 000 km, une façade arctique qui s'étire de la mer de Barents, à l'ouest, au détroit de Béring, à l'est.

La Chine, quant à elle, n'a aucune dimension arctique. Elle se trouve à plus de 1 500 km du Cercle polaire, dont la sépare précisément la Russie. Qui plus est, quand elle a adhéré au traité, à l'initiative de la France, elle était gouvernée par les "seigneurs de la guerre" et traversait une période de chaos marquée aussi par les empiètements coloniaux. Cependant, dès lors que l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, à l'autre bout de la planète, pouvaient revendiquer un intérêt au Spitzberg, pourquoi pas la Chine ?

L'empressement chinois à adhérer ne débouchera, toutefois, que tardivement sur un engagement concret. Une présence de la Chine dans le Svalbard ne se matérialisera qu'en 2001, année où des scientifiques chinois s'installent temporairement à Longyearbyen, la capitale de l'archipel dont le nom renvoie, contre toute attente, à un homme d'affaires du Michigan, John Munro Longyear, qui investit dans l'extraction du charbon au Spitzberg dans les années 1900. Trois ans plus tard, en 2004, Pékin créé une base permanente à Ny-Alesund, qu'elle baptise Station du Fleuve jaune – une référence au berceau de la civilisation chinoise dont les relents nationalistes révèlent le dessein politique.

L'archipel du Svalbard à nouveau au centre de tensions entre la Norvège et la Russie

Une Route de la soie polaire

Car l'ancrage chinois au Svalbard n'a rien d'anecdotique. Depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, le régime communiste entend tenir son rang de grande puissance. Dans le réseau des "Nouvelles routes de la soie" que le président chinois veut tisser pour resserrer les liens économiques de son pays avec le reste du monde, mais aussi, voire surtout, pour accroître son influence à l'étranger, il en est une qui doit emprunter les chemins de l'Arctique : la "Route de la soie polaire".

Cette stratégie est développée dans le premier livre blanc que les autorités chinoises ont consacré en janvier 2018 à l'Arctique. La Chine n'étant pas un pays riverain, elle s'y définit comme un "État proche de l'Arctique", forte du statut d'observateur obtenu en 2013, après des années d'intense lobbying, au Conseil de l'Arctique – ce forum intergouvernemental auquel participent les huit États dont une partie du territoire est située dans l'espace arctique. Le document énumère les priorités de Pékin : recherche scientifique, protection de l'environnement, utilisation rationnelle des ressources, participation active dans la gouvernance régionale et, bien entendu, promotion de la paix.

Science sans frontières

La recherche scientifique, de la biologie marine à la météorologie, est longtemps restée le moteur principal de l'implantation humaine au Svalbard, qui n'était auparavant fréquenté que par des baleiniers et des trappeurs. C'est elle qui a fini par rassembler quelque 3 000 personnes d'une cinquantaine de nationalités différentes à Longyearbyen. Cette communauté, à laquelle se mêlent en saison des touristes aventureux, est soudée à la fois par des passions partagées et la solidarité qu'impose la rigueur des conditions de vie. Témoigne de celle-ci une double interdiction : on ne donne pas naissance au Svalbard (parce qu'il n'y a pas de maternité) et on n'y est pas enterré (à cause du permafrost…).

Les dérèglements climatiques ont changé la donne. Comme au Groenland voisin (il est plus proche du Svalbard que la Norvège continentale), la hausse des températures fait entrevoir la possibilité de relancer l'exploitation de ressources naturelles considérables, notamment les minerais qui seraient enfouis profondément sous les fonds marins, alors que l'activité minière au Spitzberg est devenue insignifiante.

Les Norvégiens ont arrêté leurs opérations cette année avec la fermeture de la Mine 7, tandis que les Russes, qui ont historiquement dominé ce secteur, n'exploitent plus qu'un gisement de charbon à Barentsburg depuis l'abandon, en 1998, du site iconique de Pyramiden. Les deux bustes géants de Lénine, qui trônent toujours dans la ville fantôme de Pyramiden et dans le quartier résidentiel de Barentsburg, sont les témoins incongrus d'un passé soviétique sur le sol d'un pays membre de l'Otan.

Nouvel échiquier géopolitique

La confrontation idéologique que ces vestiges évoquent pourrait bien retrouver une actualité avec ses effluves de guerre froide. Comme elle a réveillé en Amérique du Nord l'intérêt pour le mythique passage du Nord-Ouest, la fonte des glaces met, de ce côté de l'Atlantique, le Svalbard au centre d'un échiquier géopolitique où s'entremêlent convoitise économique et avantage stratégique. L'archipel, à l'instar du Groenland, pourrait devenir le terrain de jeu des grandes puissances, avides de contrôler de nouvelles routes maritimes et de disposer d'une base de surveillance idéale.

Le Svalbard abrite déjà le plus grand centre de collecte d'informations fournies par satellites. Les données sont exclusivement destinées à des usages civils (le traité de 1920 proscrit toute utilisation de l'archipel à des fins militaires), mais rien ne garantit qu'il en sera toujours ainsi, ni que des activités scientifiques ne sont pas déjà détournées.

La crainte d'une coopération sino-russe

C'est ici que la Chine vient jouer les trouble-fêtes. Dans un système où le Parti communiste contrôle tout, et en particulier la recherche de pointe, il est aisé de mettre en évidence la proximité des instituts scientifiques chinois avec des entreprises ou des organisations liées au secteur de la Défense. De telles accointances sont suspectées à la station chinoise de Ny-Alesund et l'inquiétude des Occidentaux est d'autant plus grande que Chine et Russie pourraient être amenées à coopérer au Svalbard comme elles le font ailleurs, dans le cadre du partenariat "sans limites" que les deux puissances ont formalisé en février 2022. Moscou a montré, avec l'invasion de l'Ukraine, son mépris pour le droit international, et, en soutenant cette agression, Pékin s'inscrit dans la même logique.

"Quand est venu le moment que nous attendions tous, nous avons eu la sensation de glisser dans un espace infini"

Sans surprise, Russes et Chinois se sont pareillement émus des initiatives prises récemment par la Norvège pour réaffirmer une souveraineté qu'elle estime menacée sur le Svalbard. Elle a restreint le droit de vote aux élections locales aux résidents qui se trouvent sur place depuis au moins trois ans. Elle s'est opposée à la vente à des intérêts chinois (le milliardaire Huang Nubo avait fait une offre) du dernier terrain privé de l'archipel, grand comme Manhattan. Elle a rappelé que le Svalbard n'hébergeait pas des bases russes ou chinoises, mais des bases norvégiennes sur lesquelles des ressortissants étrangers sont autorisés à travailler.

Une boîte de Pandore

Ces exercices de musculation diplomatique ne sont pas sans risque. Ils sont justifiés par la nécessité de contrer les velléités russes ou chinoises de tester les limites de la souveraineté norvégienne en invoquant la "liberté totale" concédée par le traité de 1920 aux pays signataires. Mais ils pourraient ouvrir une boîte de Pandore en poussant des États bien plus puissants qu'ils ne l'étaient il y a un siècle, à réinterpréter le traité, voire à le dénoncer.

Pour l'heure, l'affrontement est resté largement verbal et le seul fait d'armes dont la Norvège peut se prévaloir est d'avoir obtenu le retrait de deux énormes lions de pierre chinois qui gardaient l'entrée de la Station du Fleuve jaune – lions qui, par leur portée symbolique, violaient, selon Oslo, la neutralité requise dans l'archipel. Les Norvégiens n'en redoutent pas moins d'être entraînés, au fil de provocations de plus en plus hardies, dans un conflit qui les dépasse – un scénario dont le récent feuilleton groenlandais a montré qu'il n'avait rien de fantaisiste.

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