Et si la carte du monde que l’on connaît était en train de se redessiner sous nos yeux, non pas à cause du manque de pluie, mais à cause d’un gaz que l’on respire tous les jours ? C’est la question que soulève une étude menée par l’Académie chinoise des forêts et publiée dans la revue Environmental Research Letters. Actuellement, 38,58 % des terres émergées de la planète sont déjà classées comme arides. D’ici la fin du siècle, ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 40,28 %. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas la baisse des précipitations qui pilotera cette bascule : c’est le CO2 lui-même, à travers un mécanisme végétal aussi discret que déterminant.
À retenir
- 38,58 % des terres émergées sont déjà classées comme arides, une proportion qui pourrait atteindre 40,28 % d'ici 2071-2100 selon les modèles CMIP6.
- Contrairement à l'intuition, une concentration plus élevée de CO2 pousse les plantes à refermer leurs stomates, réduisant leur transpiration et freinant ainsi l'expansion des terres sèches.
- Les drylands se répartissent en quatre catégories selon leur degré de sécheresse : semi-arides (14,72 %), arides (11,24 %), sub-humides sèches (6,35 %) et hyper-arides (6,27 %).
Le seuil invisible qui transforme une terre en désert
Pour comprendre comment une région bascule dans la catégorie des terres sèches, les chercheurs s’appuient sur un outil de mesure appelé indice d’aridité, noté AI. Son calcul est en réalité assez simple à saisir : il s’agit de diviser les précipitations reçues par une zone par son évapotranspiration potentielle, c’est-à-dire la quantité d’eau que le sol et la végétation pourraient théoriquement perdre sous l’effet de la chaleur et du vent. Lorsque ce rapport descend sous la barre des 0,65, le territoire concerné entre officiellement dans la famille des drylands, ces terres sèches qui couvrent déjà une part considérable de notre planète.
Pour établir leurs projections, les scientifiques ont croisé des données météorologiques couvrant la période 1960-2023 avec les modèles climatiques les plus récents issus du sixième cycle du Coupled Model Intercomparison Project, plus connu sous l’acronyme CMIP6. Cette combinaison permet de simuler l’évolution du climat mondial sur le long terme, et c’est elle qui a conduit à la projection d’une expansion des zones sèches à l’horizon 2071-2100.
Quatre visages de l’aridité, du semi-aride à l’hyper-aride
Parler de terres sèches donne souvent l’image d’un désert uniforme et sablonneux, mais la réalité est bien plus nuancée. Les chercheurs distinguent en effet quatre sous-catégories de drylands, chacune correspondant à un degré différent de sécheresse.
- Les zones semi-arides, les plus étendues, représentent 14,72 % des terres émergées
- Les zones arides, concentrées principalement en Australie et en Chine, couvrent 11,24 % de la surface terrestre
- Les zones sub-humides sèches, très présentes en Chine et en Russie, occupent 6,35 % des terres
- Les zones hyper-arides, comme celles que l’on trouve en Algérie, en Libye ou en Arabie saoudite, s’étendent sur 6,27 % de la planète
Cette classification a son importance, car chaque sous-type présente des dynamiques et une vulnérabilité écologique qui lui sont propres. Une zone semi-aride ne réagit pas de la même façon qu’une région hyper-aride face aux variations climatiques, ce qui complique d’autant l’exercice de projection auquel se sont livrés les chercheurs.
Le CO2, ce frein inattendu à la désertification
Voici la partie la plus surprenante de cette étude, celle qui bouscule une intuition assez répandue. On pourrait penser que l’augmentation du dioxyde de carbone dans l’atmosphère, en réchauffant la planète, accélère mécaniquement l’assèchement des sols. Or, les chercheurs pointent un effet inverse et largement sous-estimé jusqu’ici : une concentration plus élevée de CO2 peut inciter les plantes à refermer partiellement leurs stomates, ces minuscules ouvertures situées sur les feuilles par lesquelles la vapeur d’eau s’échappe habituellement.
En clair, la végétation transpire un peu moins lorsque l’air ambiant est plus riche en carbone, ce qui limite mécaniquement la perte d’eau vers l’atmosphère. Ce phénomène, souvent négligé dans les modélisations précédentes, agirait donc comme un frein partiel à l’expansion des terres sèches. C’est précisément pour intégrer cette subtilité que l’équipe a construit un cadre méthodologique modifiant le calcul de l’évapotranspiration potentielle en fonction du taux de CO2, une approche qui affine considérablement la précision des projections à long terme.
Pourquoi les cartes actuelles des drylands se contredisent toutes
Si vous avez déjà cherché à savoir précisément quelle proportion de la planète est aride, vous avez sans doute remarqué que les chiffres varient sensiblement d’une source à l’autre. Ce n’est pas un hasard : les chercheurs eux-mêmes reconnaissent que les estimations globales fluctuent fortement selon les techniques de mesure et les jeux de données climatiques employés. Un indice d’aridité calculé avec un modèle simplifié ne donnera jamais exactement le même résultat qu’un calcul intégrant, comme celui-ci, l’effet du CO2 sur la transpiration végétale.
Cette divergence méthodologique n’est pas qu’un détail technique réservé aux spécialistes. Elle a des conséquences concrètes sur la manière dont les politiques d’adaptation climatique sont pensées et priorisées à travers le monde. C’est pourquoi les auteurs de l’étude appellent à une harmonisation des approches et à des évaluations régulièrement actualisées de l’étendue réelle des drylands, seule façon de mesurer avec justesse l’ampleur des risques liés à la pénurie d’eau, à la dégradation des écosystèmes et à la désertification.
Il est presque contre-intuitif de penser que le climat mondial se joue autant dans les feuilles des plantes que dans les nuages. Ce que révèle finalement cette étude, c’est que la lutte contre la désertification ne se résume pas à une simple équation entre chaleur et sécheresse. Elle passe aussi par une meilleure compréhension des mécanismes biologiques les plus discrets, ceux qui, à l’échelle d’une feuille, peuvent influencer le destin de continents entiers. Reste à savoir si cette nouvelle grille de lecture parviendra à s’imposer face à la diversité des modèles existants, ou si la cartographie mondiale des terres sèches continuera longtemps encore à raconter plusieurs histoires à la fois.


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