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La Marine nationale a photographié chaque recoin de l’épave la plus profonde jamais trouvée en France sans presque rien remonter, et ce n’est pas par manque de moyens

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Une centaine d’assiettes jaunes empilées à 2 567 mètres de profondeur, six canons figés dans le noir, une ancre toujours en place depuis cinq siècles. La Marine nationale a retrouvé une épave du XVIe siècle au large de Ramatuelle, l’a photographiée sous toutes les coutures, puis a délibérément choisi de ne presque rien en remonter.

À retenir

  • L'épave Camarat 4, navire marchand du XVIe siècle découvert au large de Ramatuelle par 2 567 mètres de profondeur, est la découverte la plus profonde jamais répertoriée dans les eaux françaises
  • Un robot téléopéré a pris 66 974 clichés en trois heures, permettant une reconstitution 3D par photogrammétrie sans envoyer de plongeurs
  • Seuls quatre objets (trois pichets et une assiette) ont été prélevés pour analyses, le reste de l'épave étant laissé in situ conformément aux préconisations de l'UNESCO, avant une exposition au musée de la Marine de Toulon dès novembre 2026

Un robot nommé Arthur à 2 500 mètres sous la mer

Tout commence par un hasard, comme souvent en archéologie sous-marine. Le 4 mars 2025, une équipe du CEPHISMER, le Centre expert plongée humaine et intervention sous la mer de la Marine nationale, mène une opération de maîtrise des fonds marins au large de Ramatuelle, dans le Var. L’objectif n’a rien d’archéologique au départ : il s’agit d’une mission militaire classique de surveillance des grands fonds.

Et puis, au détour d’un balayage sonar, une forme inattendue apparaît sur les écrans. Un navire, posé sur le fond depuis des siècles, par 2 567 mètres de profondeur. De quoi faire de cette découverte la plus profonde jamais répertoriée dans les eaux sous juridiction française, devançant largement le précédent record détenu par le sous-marin La Minerve, localisé au large de Toulon à 2 370 mètres.

Baptisée Camarat 4, en référence au cap tout proche, au sud de la presqu’île de Saint-Tropez, l’épave mesure environ 30 mètres de long pour 7 mètres de large. Les premières analyses orientent les chercheurs vers un navire marchand du XVIe siècle, probablement construit en Ligurie, dans le nord de l’Italie. Un bateau qui a donc traversé la Méditerranée pendant des centaines d’années sans que personne ne soupçonne sa présence.

Pour explorer un site aussi profond, impossible d’envoyer des plongeurs. C’est là qu’intervient la vraie prouesse technique de cette histoire : un robot téléopéré, capable de descendre à des profondeurs où la pression écraserait n’importe quel être humain, et de ramener des images d’une netteté suffisante pour faire le travail des archéologues à leur place. Une deuxième mission, nommée CALLIOPE 26.1, a eu lieu début avril 2026 depuis le bâtiment de soutien Jason, sous la direction scientifique de l’archéologue Marine Sadania, du DRASSM. En un peu plus de trois heures d’acquisition seulement, le robot a produit 66 974 clichés, de quoi reconstituer l’épave en trois dimensions grâce à la photogrammétrie, cette technique qui transforme des milliers de photos en un modèle numérique précis au centimètre près.

Pourquoi la marine nationale refuse de toucher au moindre canon

Ce que révèlent ces milliers d’images a de quoi faire tourner la tête. Six canons, alignés comme au premier jour, une ancre massive toujours arrimée à sa chaîne, deux chaudrons et surtout une centaine d’assiettes jaunes empilées avec une régularité presque troublante, comme si le temps s’était arrêté juste après le naufrage.

Plus impressionnant encore, plus de 200 pichets en faïence polychrome apparaissent sur les clichés, certains encore visibles à la surface du sédiment, d’autres probablement piégés dessous selon le DRASSM. Un motif inédit a même été repéré sur l’un d’entre eux, ce qui laisse penser que cette cargaison recèle encore des informations inédites sur les échanges commerciaux en Méditerranée à cette époque.

Détail presque ironique, les images montrent aussi des déchets bien plus récents posés juste à côté de ce trésor historique, dont une canette d’aluminium abandonnée tout près de l’ancre. Un rappel brutal que même à 2 500 mètres sous l’eau, loin de tout regard, l’activité humaine laisse des traces.

Face à une telle richesse, la tentation aurait pu être de tout remonter. La Marine nationale et le DRASSM ont fait un choix radicalement différent : seuls quatre objets ont été prélevés par le bras du robot, trois pichets et une assiette. Deux des pichets serviront à tester des protocoles de conservation distincts, tandis que le troisième est destiné à des analyses archéométriques, c’est-à-dire des examens physico-chimiques permettant de dater et caractériser précisément les matériaux. Le reste de l’épave reste exactement là où il a toujours été, conformément aux préconisations de conservation in situ de l’UNESCO, qui considère qu’un site archéologique sous-marin se préserve mieux dans son environnement naturel qu’une fois exposé à l’air libre.

Toulon, seule fenêtre ouverte sur un trésor englouti

Cette décision peut surprendre, voire frustrer. Pourquoi photographier une épave sous tous les angles pour finalement la laisser dormir dans le noir, à une profondeur où plus aucun plongeur amateur ni même professionnel ne pourra jamais poser les yeux dessus directement ? La réponse tient en un mot : conservation. Remonter un objet en bois ou en métal resté des siècles dans l’eau froide et sous pression revient souvent à accélérer sa destruction, faute de protocoles parfaitement maîtrisés.

C’est précisément pour contourner ce dilemme que le musée national de la Marine de Toulon va ouvrir, à partir du 18 novembre 2026, une exposition intitulée Plongée(s) dans l’inconnu. L’aventure sous-marine en Méditerranée. Le public pourra y découvrir les premiers résultats de cette double mission, les images capturées par le robot et les quatre objets remontés, sans jamais avoir eu accès à l’épave elle-même.

Il y a quelque chose de fascinant dans cette approche. L’épave Camarat 4 existe, elle a été vue, photographiée, cartographiée dans ses moindres détails, et pourtant elle demeure aussi inaccessible qu’avant sa découverte pour le commun des mortels. Seule la médiation scientifique, via une exposition et quelques objets soigneusement choisis, permettra de s’en approcher un peu. C’est à la fois une forme de respect du patrimoine et une manière assez nouvelle de raconter une découverte archéologique au grand public.

Reste une certitude : à 2 567 mètres de profondeur, dans l’obscurité totale de la Méditerranée, un navire marchand du XVIe siècle continue de veiller sur ses assiettes jaunes et ses pichets de faïence, loin de toute convoitise. Et c’est peut-être cette image, celle d’un trésor que l’on choisit de ne pas toucher, qui restera la plus marquante de toute cette aventure sous-marine.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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