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La France a achevé en 1959 le pont de Tancarville et ses 608 mètres de travée : ce qui lui a retiré ses automobilistes n’était ni le péage ni la Seine

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À retenir

  • Un ouvrage record qui détient toujours le titre national de plus longue travée suspendue
  • Un coût faramineux et une prouesse technique menée à vitesse de records dans les années 1950
  • Comment le succès même d’une infrastructure devient sa plus grande faiblesse

Sommaire

  1. Un record d’Europe qui a fini par jouer contre lui-même
  2. Une prouesse technique, financée à quel prix ?
  3. Le vrai coupable : son propre succès
  4. Deux ponts, une même vocation

Un record d’Europe qui a fini par jouer contre lui-même

La France a achevé en 1959 le pont de Tancarville et ses 608 mètres de travée : ce qui lui a retiré ses automobilistes n’était ni le péage ni la Seine, mais son propre succès. Un pont victime de sa propre performance, voilà l’ironie qui traverse cette histoire normande.

En 1959, l’ouvrage possédait la plus longue travée centrale d’Europe: 608 mètres, qui restent à ce jour le record national pour un pont suspendu. Un chiffre vertigineux pour l’époque, obtenu au terme d’un chantier mené selon un calendrier serré. Le pont a été mis en service le 2 juillet 1959, mais c’est le 14 juillet suivant qu’il est ouvert officiellement par les autorités, inauguré par Robert Buron, ministre des travaux publics, et René Coty. Autant dire que la France entière avait les yeux rivés sur cet estuaire de la Seine.

Le projet ne date pourtant pas d’hier. Le 27 novembre 1935, l’avant-projet d’un pont suspendu situé à Tancarville est finalisé et adopté dès le lendemain, et la décision de sa construction est actée par une loi du 11 décembre 1940, signée par Philippe Pétain à Vichy. Vingt ans se sont écoulés entre l’idée et le premier coup de pioche, preuve que les grands ouvrages français ont toujours eu ce sens du temps long, pour le meilleur et pour le pire.

Une prouesse technique, financée à quel prix ?

Le chantier lui-même impressionne par sa rapidité d’exécution. Les travaux commencent le 16 novembre 1955 et deviennent alors un exemple de rapidité : le pont est ouvert à la circulation le 2 juillet 1959, quinze jours avant le délai initialement prévu. Pour tenir ce cap, les équipes ne comptaient pas leurs heures. Le travail s’est déroulé jour et nuit, été comme hiver ; par grand froid, on préchauffait l’eau et on ajoutait du plastifiant et du chlorure de sodium pour accélérer la prise du béton. Une méthode artisanale, presque bricolée, qui a pourtant permis de livrer dans les temps l’un des ponts les plus ambitieux de l’après-guerre.

Côté chiffres, l’ouvrage impressionne autant que son coût. Neuf milliards de francs ont été engloutis dans cette structure de 7 500 tonnes de charpente, portée par des pylônes qui culminent à 123 mètres. Ces pylônes supportent une charge moyenne de 6 000 tonnes, et en raison de la nature marécageuse des terrains, la fondation du pylône de la rive gauche a une profondeur de 28 mètres, contre 18 mètres pour celle de la rive droite. Un ancrage colossal, à la mesure de l’ambition du projet : les câbles sont reliés à deux massifs d’ancrage dont le plus lourd pèse 36 000 tonnes et a des dimensions voisines de celles de l’Arc de Triomphe.

Pour financer une telle infrastructure, la Chambre de commerce du Havre n’avait guère le choix. Un péage s’imposait, et il existe toujours aujourd’hui : le passage reste facturé 2,60 euros par véhicule. Une somme modeste au regard de l’investissement initial, mais qui a longtemps alimenté le débat local sur la gratuité des franchissements de la Seine.

Le vrai coupable : son propre succès

Voilà où l’histoire prend un tour inattendu. Ce n’est ni le tarif du péage ni les caprices du fleuve qui ont fini par éloigner les automobilistes du pont de Tancarville. C’est sa fréquentation elle-même, devenue ingérable. Au fil des années, son succès auprès des usagers provoqua aussi son engorgement. l’ouvrage a fini par étouffer sous le poids de sa propre popularité.

La solution est venue d’un autre pont, plus loin sur l’estuaire. Pour y remédier, on construisit le pont de Normandie, ouvert à la circulation en 1995. Un nouvel ouvrage qui allait, cette fois, viser encore plus loin : c’est alors le plus grand pont à haubans du monde, merveille du génie civil et de l’aéronautique car conçu comme une aile d’avion à l’envers pour résister à des vents violents. Avec sa travée centrale de 856 mètres, il a mécaniquement relégué Tancarville au rang de doyen respecté mais dépassé.

Aujourd’hui encore, les deux ouvrages cohabitent sur le même estuaire, gérés par la même concession. Le pont de Tancarville n’a pas disparu pour autant : il est fréquenté en moyenne par 18 000 véhicules par jour, dont 25 % de poids lourds. Un trafic loin d’être négligeable, mais qui reste dans l’ombre de son cadet, désormais l’axe privilégié entre Le Havre et Honfleur.

Deux ponts, une même vocation

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la continuité du geste. Le pont de Tancarville n’a pas été sacrifié : il a simplement transmis le relais. Les deux structures fonctionnent aujourd’hui en complémentarité, notamment lors des épisodes de tempête où l’un peut prendre le relais de l’autre. En janvier 2026, lors du passage de la tempête Goretti, les deux ponts ont d’ailleurs été fermés simultanément par précaution avant de rouvrir progressivement aux véhicules légers, preuve que soixante-sept ans après sa mise en service, l’ouvrage historique reste un maillon actif du réseau routier normand, pas une simple relique touristique.

Reste une question que peu d’automobilistes se posent en franchissant l’estuaire : combien de temps un ouvrage record met-il, en réalité, à devenir victime de ce qu’il a lui-même rendu possible ? Pour Tancarville, la réponse tient en une génération, celle qui sépare son inauguration triomphale de la mise en chantier de son successeur.

Sources : tendanceouest.com | pontsnormandietancarville.fr

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