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13 milliards de francs en neuf ans pour ne plus dépendre des Américains : c’est l’État français lui-même qui a sabordé son champion de l’informatiqu

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Comment un pays peut-il sacrifier de ses propres mains le projet industriel censé garantir son indépendance ? C’est la question qui traverse l’histoire méconnue de la Compagnie Internationale pour l’Informatique, la CII, ce champion national créé en pleine guerre froide technologique pour que la France ne dépende plus des ordinateurs américains. Pendant près d’une décennie, l’État a investi des sommes considérables dans cette aventure industrielle, avant de la voir, en 1975, finir absorbée par un groupe américain. Retour sur un épisode qui en dit long sur les limites de la volonté politique face aux réalités économiques et industrielles.

À retenir

  • Le Plan Calcul, lancé en 1966 sous de Gaulle, visait à créer avec la CII un champion national de l’informatique face à la domination américaine d’IBM.
  • Malgré des objectifs techniques atteints, l’État a abandonné en 1974 le projet européen Unidata avec Philips et Siemens, qui aurait pu offrir une alternative viable.
  • En mai 1975, la CII a finalement fusionné avec l’américain Honeywell-Bull, scellant la dépendance technologique française malgré les 13 milliards de francs investis.

Treize milliards de francs engloutis dans le rêve d’une informatique française

Selon un rapport sénatorial publié en 1997, le coût total des deux conventions successives signées avec la CII, ainsi que de leur sortie, s’élève à environ 13 milliards de francs, en valeur 1992, à la charge du contribuable français. Une somme colossale pour l’époque, qui devait permettre à la France de bâtir un acteur capable de rivaliser avec les géants américains de l’informatique, au premier rang desquels IBM, alors en position quasi monopolistique sur le marché mondial des ordinateurs.

La première convention, signée au lancement du projet, représentait déjà environ un milliard de francs. La seconde, courant de 1972 à 1975, a coûté plus du double. À cela s’ajoutent les subventions publiques, qui grimpent de 300 millions de francs par an sous le Plan Calcul à près de 2 milliards de francs par an une fois la fusion avec l’américain Honeywell actée, afin de compenser Thomson, farouchement opposé à cette opération. Un investissement massif, donc, mais dont le résultat final a de quoi laisser perplexe : l’indépendance tant recherchée n’a jamais vu le jour.

Le Plan Calcul, une ambition née de la peur de l’hégémonie américaine

Pour comprendre cette histoire, il faut remonter au milieu des années 1960. À cette époque, le gouvernement français observe avec inquiétude la montée en puissance des géants informatiques américains, qui dominent déjà largement le marché mondial. L’élément déclencheur survient lorsque la Compagnie des Machines Bull, fleuron français de l’informatique, tombe sous le contrôle de l’américain General Electric. Pour Charles de Gaulle, soucieux de préserver une forme d’indépendance nationale, y compris dans le domaine militaire où les besoins en calcul sont stratégiques, cette perte de souveraineté industrielle devient inacceptable.

C’est ainsi qu’en juillet 1966, le général de Gaulle approuve le Plan Calcul, un programme ambitieux destiné à doter la France d’une industrie informatique nationale. La responsabilité de ce plan est confiée à une agence spécialement créée pour l’occasion, la Délégation générale à l’informatique, qui répond directement au Premier ministre. Quelques mois plus tard, en décembre 1966, la CII voit officiellement le jour, née de la fusion des activités informatiques de Thomson-CSF, de la CGE et de Schneider. L’ambition est claire : construire un acteur capable de tenir tête aux Américains sur leur propre terrain.

La CII, un champion sans marchés ni véritable autonomie industrielle

Sur le papier, les débuts de la CII semblent prometteurs. En 1971, le bilan dressé par Maurice Allègre, alors à la tête de la Délégation à l’Informatique, constate que l’entreprise a rempli ses objectifs techniques et commerciaux. Mais ce même bilan pointe une réalité implacable : les 100 millions de dollars engagés par la France sont dérisoires face à la puissance financière d’IBM, qui pèse à lui seul plusieurs fois le budget de l’ensemble de l’industrie informatique européenne réunie.

Face à ce constat, la seule voie qui semble encore viable est celle de l’échelle européenne. Le président Georges Pompidou impulse alors un rapprochement franco-allemand, baptisé Unidata, associant la CII aux groupes Philips et Siemens. Ce projet, parfois surnommé l’Airbus de l’informatique, aurait pu constituer la seule véritable alternative industrielle européenne face aux Américains. Mais cette ambition continentale va se heurter à des décisions politiques qui en précipiteront l’abandon pur et simple, quelques années à peine après sa naissance.

Un fiasco qui scelle la dépendance technologique de la France

Le dénouement de cette histoire intervient dans un contexte économique particulièrement tendu, celui du premier choc pétrolier et de la récession qui s’ensuit. La Délégation à l’Informatique, véritable pilier administratif du Plan Calcul depuis sa création, est supprimée en octobre 1974. Quelques mois plus tard, début 1975, le gouvernement français entame des négociations directes avec le groupe américain Honeywell-Bull, sans même associer Michel Barré, pourtant PDG de la CII à cette période. Un signal sans équivoque de la fin de l’autonomie du projet.

La fusion définitive est actée en mai 1975 : CII-Honeywell-Bull voit le jour, et la CII perd son statut d’entreprise autonome au profit d’un groupe américain. Officiellement, cette décision est justifiée par une nécessité économique liée à la crise. Pourtant, la CII avait bel et bien atteint les objectifs techniques fixés dans sa première convention. Ce paradoxe alimente depuis une thèse tenace : celle d’un sabordage industriel organisé par l’État lui-même, qui aurait préféré abandonner son propre champion plutôt que de poursuivre l’effort financier et politique nécessaire à son autonomie, en particulier en se retirant du projet européen Unidata au profit d’un rapprochement avec un acteur américain.

En définitive, l’histoire de la CII illustre un paradoxe douloureux : la France a dépensé des sommes considérables pour affirmer son indépendance technologique, avant de renoncer, au moment décisif, à l’option qui aurait pu véritablement la garantir, celle d’une alliance européenne. Treize milliards de francs plus tard, le rêve d’une informatique nationale s’est soldé par une dépendance renforcée envers les acteurs américains, une dépendance dont certains effets se font encore sentir aujourd’hui dans le paysage numérique français. Cette leçon du passé résonne d’une manière particulière à l’heure où la question de la souveraineté numérique européenne redevient un enjeu central des débats industriels et politiques.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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