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L’inclusivité en plein air : briser le « mur blanc » de la nature

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Alors que la rentrée approche, les récits de chalets, de camping et de journées au bord du lac ne manquent pas, mais des barrières culturelles et psychologiques empêchent encore certaines personnes de se sentir à leur place en plein air.

Dès que le beau temps le permet, Demiesha Dennis parcourt les rivières et les lacs de l’Ontario pour pêcher, une passion qu’elle pratique depuis plus de 20 ans, mais qui semble encore en étonner beaucoup.

Si je vois une activité présentée comme réservée aux vieux messieurs blancs, c’est un défi pour moi, avoue-t-elle en riant.

Dans un rapport publié en 2021 par Nature Canada, les chercheuses Jacqueline L. Scott et Ambika Tenneti ont interrogé une quarantaine de jeunes racisés du Grand Toronto.

Les coûts élevés, le manque d’information, l’impression de ne pas être à sa place ou de subir du racisme : elles ont relevé des barrières physiques, économiques, culturelles et psychologiques qui compliquent leur accès au plein air.

Demiesha Dennis et une amie pêchent dans une rivière.

Demiesha Dennis pratique la pêche depuis plus de 20 ans, et la pêche à la mouche depuis une dizaine d’années, ce qui en surprend encore plusieurs.

Photo : Avec l’autorisation de Demiesha Dennis

Le problème n’est pas un manque d’intérêt envers la nature, mais plutôt leur faible représentation dans le secteur. Cinq ans plus tard, les deux chercheuses estiment que la situation a peu changé.

Les personnes racisées représentent 14 % de la main-d’œuvre du secteur de la nature au Canada. Et je dis cela dans le contexte de Toronto, où elles représentent 55 % de la population, souligne Jacqueline Scott. Nous sommes la majorité.

Lorsqu’on regarde le secteur de la nature, on se heurte à ce que j’appelle le mur blanc de l’environnementalisme. Quelque chose doit changer.

Née en Jamaïque, Demiesha Dennis a grandi entre le potager de sa grand-mère et la nature environnante. Au Canada, elle renoue avec ce sentiment de liberté au parc Algonquin, mais remarque que peu de femmes lui ressemblent sur les sentiers.

Un groupe de femmes au ski.

Leur groupe est encore plus actif pendant l'hiver : marche hivernale, ski, escalade sur glace, les activités ne manquent pas. (Photo fournie par Demiesha Dennis)

Photo : Radio-Canada

En 2018, elle organise une première sortie au parc Evergreen Brick Works à Toronto. Ça a fait quelque chose à mon âme d’être entourée d’autres personnes qui me ressemblaient en plein air, reconnaît-elle.

L’année suivante, son organisme a officiellement pris le nom de Brown Girl Outdoor World (BGOW). Depuis, l’organisme a tout essayé : randonnée, pêche, ski, kayak, escalade de glace, expéditions en canot-camping et séjours dans l’arrière-pays.

Parfois, je repense à tout ce que nous avons accompli et je me dis que ma grand-mère doit se retourner dans sa tombe en voyant toute cette folie.

Se voir et se sentir en sécurité

Même lorsqu’elles sont embauchées par des organismes environnementaux, les personnes racisées demeurent peu présentes dans les postes visibles et décisionnels, constate Ambika Tenneti, coautrice du rapport.

Beaucoup travaillent en comptabilité, en communication ou en ressources humaines. Ils ne sont pas les visages de l’organisation, indique-t-elle. Mais combien occupent réellement des postes de pouvoir?

Après des décennies à fréquenter les parcs provinciaux et nationaux, je cherche toujours à voir une personne noire comme garde-parc.

Depuis le mouvement Black Lives Matter, certains détaillants de plein air présentent davantage de visages racisés dans leurs publicités, estime Jacqueline L. Scott. Il s'agit toutefois d'une diversité souvent performative, sans changements structurels, dénonce-t-elle.

On crée un programme, on amène des personnes racisées, on prend de jolies photos pour Instagram, puis c’est tout, déplore-t-elle.

À ce manque de représentation s’ajoutent des barrières psychologiques. Certaines personnes interrogées pour le rapport ont dit craindre de ne pas être accueillies dans les espaces naturels.

Demiesha Dennis en a elle-même fait l’expérience lors d’une sortie de groupe au parc provincial Lady Evelyn.

En s’arrêtant pour utiliser les toilettes, les participantes ont aperçu un drapeau confédéré sur le côté du bâtiment.

Voilà pourquoi je ne vais pas dans le Nord, a lancé l’une d’elles. Selon Demiesha Dennis, certaines personnes refusent même de dépasser l’autoroute 401, marquées par des incidents de racisme vécus par leurs proches dans les années 1980 et 1990.

Ce sont des craintes qui se transmettent de génération en génération, dit-elle.

Les participants viennent donc chercher chez BGOW une sécurité fondée sur l’effet de groupe. Cela ne garantit pas une sécurité physique absolue, mais cela offre une sécurité psychologique essentielle, assure sa fondatrice.

Apprendre à l’âge adulte

BGOW s’adresse principalement aux femmes adultes et aux personnes non binaires, souvent oubliées par les programmes de plein air, davantage tournés vers les jeunes.

Certains ont grandi auprès de parents qui cumulaient trois ou quatre emplois pour joindre les deux bouts. Le plein air ne faisait tout simplement pas partie du quotidien.

Rose Bonheur fait de la plage à voile sur un plan d’eau.

Parmi les nouvelles activités qu’elle a essayées, Rose Bonheur a notamment découvert la planche à voile à Cherry Beach.

Photo : Avec l’autorisation de Rose Bonheur

C’était un luxe. Une sortie en plein air se limitait parfois à un pique-nique familial une fois par année, raconte-t-elle.

En initiant les adultes, l’organisme espère également les rendre plus à l’aise d’inscrire leurs enfants à un camp ou à une expédition.

Il existe cette idée reçue que l’apprentissage ne se fait que durant la jeunesse, mais ce n’est pas le cas.

Rose Bonheur en est la preuve. Enfant à Montréal, elle allait au parc, mais les activités en plein air, telles que le camping et le kayak, ne faisaient pas partie de son quotidien.

Ce n’était même pas un sujet de conversation. Peut-être que c’était accessible, mais je ne savais pas que c’était quelque chose qui était fait pour nous.

Ses parents, immigrants de première génération, ne connaissaient pas ces activités. Lors de rares séjours en chalet, sa famille était très visiblement minoritaire.

En septembre 2024, une amie lui parle de BGOW et l’invite à participer.

C’était la première vraie fois que je tenais une canne à pêche et que je pêchais des poissons. J’étais tellement contente, se souvient-elle.

Une femme sourit avec un poisson qu’elle a pêché dans les mains.

Même à l’âge adulte, pêcher son premier poisson a rendu Rose Bonheur très heureuse.

Photo : Avec l’autorisation de Demiesha Dennis

Depuis, Rose Bonheur participe régulièrement aux expéditions du groupe et découvre de nouvelles activités.

Je pense que tout le monde devrait être dehors, dans la nature, dans l’eau. Il faut l’expérimenter pour voir si ça nous rejoint vraiment, conclut-elle.

Un enjeu de santé publique

L’enjeu dépasse largement les loisirs, insiste Isabelle Doré, professeure à l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche du CHUM. Les études associent le contact avec la nature à une réduction du stress, de l’anxiété, des symptômes dépressifs, de la tension artérielle et du rythme cardiaque.

Une femme fait du wind-surfing à Cherry Beach

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Parmi les nombreuses activités qu’elle a découvertes, Rose Bonheur a notamment pu s’initier à la planche à voile à Cherry Beach. (Photo fournie par Rose Bonheur)

Photo : Radio-Canada

On n’a pas besoin d’être loin dans la nature pour l’entendre et la sentir, rappelle-t-elle. Un parc urbain propre et accessible à pied peut déjà donner envie de bouger et favoriser le bien-être.

Avoir accès à un parc à moins de 15 minutes de marche permet, selon la Dre Scott, de renforcer les liens sociaux et de réduire l’isolement urbain.

Tout le monde n’a pas connu les hivers canadiens depuis l’enfance. Pour beaucoup, l’hiver est synonyme de rentrer à l’intérieur, d’essayer de se protéger des intempéries, puis de ressortir au printemps.

Il faut donc aider les nouveaux arrivants à apprivoiser cette saison, mais aussi déconstruire l’idée que le plein air exige du matériel de pointe.

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