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L’Île-du-Prince-Édouard face au défi du tourisme durable

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Chaque été, c’est le même scénario qui se joue à l’Île-du-Prince-Édouard. Les vacanciers affluent par centaines de milliers sur les plages, l’économie tourne à plein régime, mais les écosystèmes côtiers sont aussi poussés dans leurs retranchements. Avec des saisons touristiques record, la province doit jongler entre retombées économiques et fragilité écologique.

Au cours de la dernière décennie, l’île, et le parc national en tête, ont enregistré une fréquentation touristique en hausse constante. Rien qu’en 2025, la province a enregistré une saison record avec plus de 1,8 million de visiteurs.

Durant les mois de juillet et d’août, cet afflux massif de visiteurs génère une hausse de 15 à 20 % du volume de déchets, selon la Société de gestion des déchets de l'Île (SGDI), la société d'État provinciale responsable du ramassage et du traitement des déchets. Et sur le plan naturel, les pressions sont multiples.

Dans une déclaration écrite détaillée, le parc national de l’Île-du-Prince-Édouard ne cache pas les défis engendrés par cette fréquentation estivale.

Le phare de Covehead, à l''Île-du-Prince-Édouard.

Le piétinement des dunes constitue un grave problème écologique, selon les responsables du parc national de l'Île-du-Prince-Édouard. (Photo d'archives)

Photo : CBC / Shane Hennessey

Concrètement, les gardes du parc voient de plus en plus de visiteurs s'aventurer dans les zones interdites à des fins de protection — comme les dunes et les falaises de grès —, se garer en dehors des espaces prévus en écrasant les plantes indigènes, sans oublier la hausse des déchets et des collisions routières avec les petits animaux et les oiseaux en raison du trafic accru.

Le piétinement des dunes constitue l’un des problèmes écologiques les plus critiques. Le passage des piétons hors des sentiers balisés détruit la couverture végétale dont les racines fixent le sable, explique le parc national dans sa réponse écrite.

Libéré de cette protection, le sable est balayé par le vent, formant des creux de déflation. La dune stable se transforme alors en colline mouvante, incapable de retenir la végétation ou de fournir un habitat à la faune.

Canaliser les visiteurs et réduire les déchets

Sur le plan de la gestion des déchets, Heather Myers, directrice des opérations pour la SGDI, indique que les centres de traitement et les dépôts ruraux sont dimensionnés dès leur conception pour pouvoir absorber les pics estivaux.

Pendant la haute saison, l'organisme embauche également du personnel saisonnier pour prêter main-forte.

Selon Heather Myers, le défi principal ne réside pas dans le débordement des poubelles, mais dans le respect du tri sélectif par les visiteurs. Pour pallier la méconnaissance des règles locales de recyclage et de compostage, l’organisme distribue ainsi des guides aux commerces et s’appuie sur des applications mobiles proposant des consignes de tri en 14 langues.

Heather Myers debout à l'extérieur. Elle sourit pour une photo.

Heather Myers, de la Société de gestion des déchets de l'Île-du-Prince-Édouard, le 26 mars 2024. (Photo d'archives)

Photo : CBC / Aaron Adetuyi

Pour protéger le patrimoine naturel, Parcs Canada place désormais la conservation, la protection et l'intégrité écologique au sommet de ses priorités. L'agence conçoit notamment des plans de gestion de la fréquentation pour encadrer les flux de visiteurs grâce à un zonage strict.

À Cavendish, par exemple, le secteur de la flèche de sable est classé en zone de préservation maximale pour éviter toute dégradation, alors que le terrain de camping est aménagé en zone de loisirs, qui peut soutenir une utilisation plus intensive par les visiteurs et des installations de grande ampleur.

De la même manière, l'agence ferme les secteurs les plus fragiles — comme les dunes et les falaises — ou ceux hébergeant des espèces en péril, grâce à des arrêtés appliqués par les gardes de parc. Elle installe enfin des barrières physiques pour empêcher le stationnement sauvage et mieux guider les visiteurs.

Une dune de sable au bord de la mer.

Dans le parc national, les passerelles de franchissement des dunes sont désormais construites sur pieux vissés, pour limiter l'impact sur l'écosystème. Ces fondations permettent aussi de démonter les structures au rythme du recul du trait de côte, sans nécessiter de lourdes excavations. (Photo d'archives)

Photo : Initiative Coastie

En matière de surveillance, les gardes du parc augmentent les patrouilles et émettent davantage d'avertissements afin d'éviter les sanctions financières systématiques, misant en priorité sur l’éducation et la sensibilisation.

L’engagement du secteur privé

Dans le secteur privé, les démarches environnementales progressent de façon inégale. Les grands établissements hôteliers ouvrent la voie, motivés par la demande croissante de la clientèle.

Au centre-ville de Charlottetown, l'hôtel Holman Grand, doté de 80 chambres, détient la certification Clé Verte, rapporte son directeur, Luke Thompson.

L'établissement fonctionne grâce à un système de chauffage et de refroidissement par géothermie. Il dispose de toits végétalisés sur ses 4e et 10e étages pour retenir les eaux de pluie, d'un éclairage LED et de matériaux de construction récupérés pour ses parquets et terrasses.

C'est la bonne chose à faire. C'est aussi bon pour nos affaires : les mesures durables sont une priorité pour les voyageurs et les organisateurs de congrès.

Luke Thompson

« La durabilité ne concerne pas seulement les mesures environnementales, mais aussi une bonne gouvernance et une bonne intégration communautaire », estime Luke Thompson du Holman Grand à Charlottetown.

Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult

Ces initiatives privées ne convainquent toutefois pas Selma Zaiane Ghalia, professeure en gestion du tourisme à l’Université de Moncton.

J'ai remarqué que, parfois, c'est plus utilisé pour du marketing. Est-ce que derrière il y a une continuité de sensibilisation? Il ne suffit pas que l'établissement touristique mette en place un système pour dire : "OK, on a sauvé la situation", observe-t-elle.

De plus, la transition reste ardue pour l'ensemble du tissu économique local, composé en grande majorité de petites entreprises, comme le souligne Corryn Clemence, directrice générale de l’Association touristique de l’Île-du-Prince-Édouard.

Ça demande de très gros investissements. Le plus grand défi qui nous retient est d'avoir les ressources pour investir dans ces pratiques dont nous avons besoin pour le tourisme durable.

Le défi financier des petites entreprises

Pour accompagner ses membres, l’association a signé l'engagement Tourisme Durable 2030 et prévoit le lancement, à l'automne, d'un plan d'évaluation des risques climatiques et d'adaptation. Ce plan doit fournir aux petits exploitants un guide pratique pour faire face à l'érosion côtière et aux tempêtes violentes.

Faute de données chiffrées pour mesurer précisément l'empreinte environnementale de l'industrie, l'association axe ses interventions sur la formation interne aux bonnes pratiques : réduction du gaspillage alimentaire, élimination des plastiques à usage unique, notamment.

Une femme se tient devant la caméra.

Linda Lowther est une ancienne gestionnaire de gîtes à Cavendish pendant 30 ans et consultante en tourisme. (Photo d'archives)

Photo : Shane Hennessey/CBC

La question de l'efficacité des mesures de sensibilisation suscite toutefois des divergences entre les acteurs du secteur.

Ancienne gestionnaire de gîtes à Cavendish pendant 30 ans et consultante en tourisme, Linda Lowther estime que le comportement des visiteurs est naturellement civique et que l'impact reste maîtrisé.

Les gens qui viennent, ils adorent notre environnement, alors ils font tout pour le protéger. Si on prend le temps d'éduquer les gens, cela accomplit beaucoup plus que simplement une réglementation.

De son côté, Selma Zaiane Ghalia souligne les limites humaines et psychologiques de la sensibilisation.

Sensibiliser ou imposer des quotas?

Selon elle, les habitudes d'incivilité ont tendance à réapparaître et nécessitent une éducation continue dès la petite enfance, doublée de règles de gestion plus fermes sur les sites menacés.

Il y a une autre façon de faire : fermer des espaces pour une certaine période pour leur permettre de se reposer et de se régénérer.

Elle évoque également la possibilité d'imposer un numerus clausus, un quota de visiteurs quotidiens avec réservation obligatoire, à l'image des pratiques en vigueur dans certains parcs internationaux.

Quand on limite le nombre de visiteurs, c'est pas qu'on dévalorise le lieu, au contraire, on lui donne plus de valeur parce qu'on veut le protéger et on veut donner une meilleure expérience touristique au visiteur, affirme-t-elle.

Pour faire face à la saturation estivale, l’Association touristique de l’île fait, elle, de l'extension de la saison touristique son axe stratégique prioritaire. L'objectif est de répartir les 1,8 million de visiteurs hors des mois de juillet et août en développant le tourisme d'affaires au printemps, les séjours culinaires en automne, le tourisme sportif en hiver et la fréquentation des régions rurales hors de l'axe central Charlottetown-Cavendish.

Étaler la saison : une solution?

Si Linda Lowther voit dans cet étalement la seule solution logique pour croître sans construire de nouvelles infrastructures sur le littoral, Selma Zaiane Ghalia invite à la prudence.

Étaler la présence humaine tout au long de l'année risque, selon la chercheuse, d'enlever aux écosystèmes côtiers la période de repos hivernale indispensable à leur régénération.

L'avenir du tourisme à l'Île-du-Prince-Édouard repose sur la recherche d'un équilibre entre l'adaptation des infrastructures, le soutien financier aux petites entreprises et la responsabilisation partagée de l'ensemble des acteurs.

On ne peut pas faire des miracles si on est une seule partie à travailler. Il faut que tout le monde, main dans la main, fasse l'effort ensemble : les entreprises touristiques, les responsables locaux, mais aussi le touriste qui doit être conscientisé, insiste Selma Zaiane Ghalia.

Car comme le rappelle la chercheuse, sensibiliser un enfant à la protection des plages, c'est aussi s'assurer qu'il éduquera ses propres parents une fois rendu sur le littoral.

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