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Mai 2028, c'est la délivrance. Un cessez-le-feu est signé entre la Russie et l'Ukraine. Les deux camps se sont accordés sur un retrait de leurs troupes de part et d'autre de la ligne de front, qui cède désormais la place une vaste zone tampon. Sous pression, les autorités ukrainiennes ont fini par renoncer au Donbass et sa précieuse ligne fortifiée mais obtenu en contrepartie la présence d'une force sino-européenne de maintien de la paix.
L'Europe est soulagée, Washington célèbre "SA GRANDE VICTOIRE" diplomatique et La Russie reconstitue ses forces. Les observateurs, eux, demeurent formels : Vladimir Poutine reviendra. Mais le Kremlin a retenu les leçons de son invasion manquée de février 2022 et prépare une attaque bien mieux calibrée.
Un faux attentat ukrainien
Le 5 mai 2029, soit un an jour pour jour après la signature du cessez-le-feu, il passe à l'acte. Une explosion massive retentit dans la ville ukrainienne de Zaporijia située au cœur du no man's land, tuant deux soldats des forces d'interposition. Deux minutes plus tard, des dizaines de milliers de messages envahissent les réseaux sociaux, suivis d'une vidéo montrant très clairement un homme affublé d'un tatouage militaire ukrainien poser une bombe dans un véhicule. Le carburant utilisé permet aux experts de l'Otan de remonter jusqu'à la Russie mais qu'importe, en quelques dizaines de minutes, ladite vidéo est visionnée 30 millions de fois avec les hashtags #Nazi.
Pour l'Ukraine, "un cessez-le-feu serait la pire des solutions après la capitulation"Moscou, qui mène au même moment un exercice naval en mer Baltique, incrimine "les extrémistes ukrainiens" et se donne le droit de mener des actions de "légitime défense préventive". Les incendiaires, assure le Kremlin, ont été formés sur des bases de l'Otan dans les pays baltes où "l'idéologie revancharde et raciste" demeure. En particulier en Lituanie, où la terrible (mais fausse) vidéo d'un enfant giflé par son professeur pour avoir parlé polonais et non lituanien se répand comme une traînée de poudre. La communauté polonaise du pays est en émoi, la colère gagne Varsovie…
Comment paralyser l'article 5 de l'Otan
Sur la centaine de pages du roman graphique Opération Yantar illustré par Nicolas Otero, l'auteur et journaliste français Olivier Truc recourt aux codes du thriller pour illustrer l'implacable mécanique de la guerre hybride menée par la Russie à l'Europe, menant dans son récit à l'invasion de l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie. "De plus en plus de signaux d'alerte venant des services de renseignement considèrent qu'il pourrait se passer quelque chose dans les pays baltes à horizon 2029, lorsque les Russes auront reconstitué un niveau de force suffisant pour mener ce genre d'attaque" note-t-il à raison lorsque nous le rencontrons à Bruxelles.
Pourquoi 40 % des Français font-ils confiance à Marine Le Pen pour les protéger de la Russie ?Correspondant dans la région pour Libération, Le Monde et TF1, durant trente ans, documentariste en Ukraine depuis quatre ans, Olivier Truc pousse à l'extrême la carte du réalisme en mêlant fiction et réalité. Des procédures militaires aux désaccords entre États membres, toutes les informations concernant le mode opératoire de l'Otan sont documentées.
"La difficulté de l'Otan, c'est qu'il s'agit de la somme de trente-deux cultures militaires différentes avec des priorités différentes et des inimitiés", commente l'auteur. "Dans mon récit, la fausse vidéo d'un gamin polonais giflé par un instituteur lituanien entraîne un sentiment anti-lituanien au sein même des unités polonaises qui sont censées intervenir de l'autre côté de la frontière en cas de conflit, au risque de mettre en question l'application de l'article 5 (du traité de l'Alliance atlantique, relatif à la défense collective, NdlR) ce qui est évidemment l'objectif du Kremlin".
Carte des pays Baltes ©IPMLes pays baltes, le maillon faible de l'Otan
Le réalisme d'Opération Yantar est plus glaçant encore, lorsqu'il illustre la vulnérabilité stratégique des pays baltes. En une dizaine de jours, des pirates informatiques bloquent les outils de contrôle aux frontières de la Lituanie et la Lettonie avec la Biélorussie, engendrant un entassement de camions où sont secrètement entassés des milliers de soldats russes. Un tanker de la flotte fantôme de Moscou provoque volontairement une marée noire en mer Baltique afin d'interdire l'accès occidental aux pays baltes, de facto pris en tenaille entre Moscou au nord et l'enclave russe de Kaliningrad au sud-ouest.
"L'enclave" de Benoît Vitkine : Un jeune Russe prend la route, traverse Kaliningrad et expérimente la "liberté"Lorsqu'une explosion neutralise, enfin, le nœud ferroviaire qui constitue le seul accès militaire terrestre de la Pologne à la Lituanie via le corridor de Suwalki, les Baltes sont isolés. Ce, avant que l'Alliance atlantique n'ait eu le temps de prendre la moindre décision. "Non seulement les pays baltes sont pris en tenaille sur le plan géographique, mais en plus ils n'ont pas de profondeur stratégique" commente Olivier Truc. "Ce qui veut dire que les troupes russes peuvent passer de la frontière biélorusse aux côtes de la mer Baltique en 24 heures".
"Pendant ce temps-là, les forces de l'Otan doivent attendre que le Shape (QG de l'Otan basé à Mons) propose des scénarios de réponse au Conseil atlantique pour être validés par les dirigeants de l'Otan", poursuit-il. "Comme me l'ont eux-mêmes indiqué certains officiers de l'Alliance, le temps que ça se fasse, les Baltes sont pris. Puis viennent les problèmes logistiques. Il n'y a pas suffisamment de camions porte chars, il faut acheminer les blindés par voie ferrée. Mais il y a une différence d'écartement des rails entre les anciennes républiques soviétiques – dont les pays baltes – et la Pologne. Or, la transition entre ceux-ci se fait via… une seule gare. Si vous frappez cette gare, comme dans le livre, plus aucun convoi ne passe."
Ce mercredi, la réalité a rattrapé la fiction. Selon les services de renseignement américains cités par le Wall Street Journal, le président russe Vladimir Poutine aurait ordonné une intensification des sabotages et des opérations clandestines contre les pays de l'Otan. Des réseaux acheminant des explosifs, des drones et des armes, ainsi que des caches situées près de sites sensibles auraient été découverts par les enquêteurs.
Toujours selon le média américain, des collaborateurs du chancelier allemand, Friedrich Merz, affirment que Berlin aurait par ailleurs envisagé d'invoquer le fameux article 5 de l'Otan si la tentative d'attentat contre un avion ukrainien à l'aéroport de Leipzig, en août dernier, avait fait de nombreuses victimes.
Opération Yantar *** (éd. Les Arènes, 136 pages, 23€)
"Opération Yantar" (éd. Les Arènes, 136 pages, 23€) ©Les ArènesPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.


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