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Jeff Israely : «Trump base son pouvoir sur sa capacité de rester à l’écran, tous les jours, sans jamais ennuyer»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Chez Donald Trump, le pouvoir est un spectacle. Dans une politique devenue performance permanente, l’absence de honte n’est plus une dérive mais une stratégie, selon Jeff Israely, ancien chef du bureau du magazine Time.

Jeff Israely est l’ancien chef de bureau à Paris et Rome du magazine TIME. Il a été rédacteur en chef et cofondateur de Worldcrunch. 


«Je pourrais me tenir au milieu de la 5e Avenue et tirer sur quelqu’un, et je ne perdrais pas d’électeurs». C’est lors d’un meeting de campagne en janvier 2016, dans l’État de l’Iowa, que Donald Trump a livré l’une des déclarations les plus choquantes de sa première course à la Maison-Blanche. Depuis lors, nous avons compris que cette affirmation relevait en réalité d’un éclair de lucidité politique assez remarquable : la volonté de ce magnat devenu vedette de télévision, à la fois profondément antagoniste et improvisateur, de dire ou de faire n’importe quoi allait s’avérer déterminante pour son succès électoral. Dans le même temps, cette approche du pouvoir fondée sur l’idée que «les règles ne s’appliquent pas à moi» a continué à lui attirer des suffrages sur le plan intérieur et à étendre son pouvoir et son influence à l’étranger.

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Mais nous avons aussi appris que cet écart entre action et conséquence s’accompagne d’un étrange corollaire : Donald Trump pourrait tout aussi bien se tenir nu au milieu de la 5e Avenue sans perdre le soutien de ses partisans. Car, aux côtés de l’intimidation, des menaces et des invectives qui caractérisent sa manière de faire de la politique, se trouve une indifférence totale à la réalité objective dès lors qu’il s’agit de poursuivre ses intérêts personnels. C’est ce que l’on appelle en anglais «shamelessness». Le dictionnaire français n’offre pas tout à fait le mot adéquat. Bref, Trump est un homme sans honte.

Il ne s’agit pas simplement d’affirmer que le haut est le bas, que le noir est le blanc ou que la défaite est une victoire. Trump sait que nous savons qu’il n’y croit pas, et qu’en le répétant, encore et encore, il exerce une forme nouvelle de pouvoir qui évolue dans son propre régime de vérité. Orwell y verrait une méthode, une idéologie. Dans le cas de Trump, cela relève davantage de la pathologie, et, depuis son entrée en politique, c’est devenu son véritable superpouvoir.

Affronter le tribunal de l’histoire, comme George W. Bush après sa mise en scène prématurée du « mission accomplished », n’entre tout simplement pas dans les calculs du type de créature politique à la Trump.

Pourtant, avec le déclenchement de la guerre en Iran, nous voyons désormais ce qui se produit lorsque cette absence de honte converge avec ses penchants pour la violence. Sur le plan intérieur, nous avons déjà eu un aperçu de cette dynamique avec les affrontements liés aux opérations d’immigration de l’ICE dans le Minnesota et dans d’autres villes. Mais une guerre impopulaire et choisie au Moyen-Orient, qui semble lui échapper, constitue désormais l’épreuve ultime pour la formule Trump.

Au début du conflit, beaucoup ont rappelé l’opposition répétée de Trump à ce qu’il qualifiait de «guerres stupides» de l’Amérique. Mais il a toujours nourri une fascination pour la puissance militaire et, depuis son retour à la Maison-Blanche, il a clairement indiqué qu’il était prêt à tester les limites de la puissance américaine partout où cela serait possible, y compris au moyen d’interventions armées. Des menaces ont été proférées à l’encontre du Panama, de Cuba, du Groenland, et il s’est joint à la guerre de douze jours menée par Israël contre l’Iran en juin dernier. L’opération commando au Venezuela a fourni un modèle montrant comment, avec un coût limité, le commandant en chef pouvait inscrire la marque TRUMP dans la postérité quelque part dans le monde.

Il est assez facile d’imaginer que Trump a finalement parié sur le fait que l’Iran pourrait être une version plus vaste, quoique légèrement plus complexe, du Venezuela lorsqu’il a lancé la guerre avec Israël le 28 février. Les choses se sont révélées différentes jusqu’à présent, mettant en évidence le pouvoir d’un Iran même affaibli sur l’économie mondiale et rendant ses objectifs affichés de changement de régime et d’élimination de la menace nucléaire de Téhéran hautement improbables.

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La semaine écoulée a offert le spectacle de menaces de Trump se mêlant soudain à ce qui ressemble à une tentative presque désespérée de conclure un accord avec l’Iran. Cette version étrange et bavarde de la réalité pourrait en fait limiter la violence, du moins à court terme. D’autres présidents ont prolongé des guerres impossibles à gagner parce qu’ils devaient sauver les apparences face aux attentes de l’opinion publique. L’actuel occupant de la Maison-Blanche, lui, se précipite très publiquement vers une stratégie de sortie dépourvue de toute stratégie, ce qui conduira presque certainement à une fin de guerre inachevée, et à une déclaration de victoire totale par Trump que tout le monde. Avoir à affronter le tribunal de l’histoire, comme George W. Bush après sa mise en scène prématurée du «mission accomplished», n’entre tout simplement pas dans les calculs de ce type de créature politique.

À lire aussi L’éditorial de Philippe Gélie : « La guerre au centre du monde »

À l’époque où Trump se présentait pour la première fois à la Maison-Blanche, le parallèle avec Silvio Berlusconi semblait évident. Aujourd’hui, il peut sembler presque anecdotique. Pourtant, le dirigeant italien offrait un modèle de gouvernance de type cabaret, parvenant à dominer la vie politique pendant une génération en défiant les conventions et en divertissant la population. Du pain et des jeux, mais surtout des jeux. Quand même, il ne faut jamais sous-estimer à quel point il est rare et puissant de rester à l’écran, jour après jour, année après année, sans jamais devenir ennuyeux.

Comprendre ce pouvoir nous rappelle que Trump comme Berlusconi sont des produits de l’ère télévisuelle, qui demeure largement intacte aujourd’hui à travers Internet. Dans son ouvrage de Se distraire à en mourir, le sociologue américain Neil Postman explique comment le passage d’une communication fondée sur le texte et la réflexion à l’impact visuel instantané de la vidéo ne pouvait que dégrader la sphère publique : «le problème n’est pas que la télévision nous propose des sujets divertissants, mais que tous les sujets sont présentés comme divertissants». 

Parmi les nombreuses divagations de la semaine passée devant les caméras, Trump a continué d’affirmer que ses négociateurs parlaient aux bonnes personnes au sein d’un régime iranien opaque et fragmenté, tout en se vantant que les États-Unis avaient pratiquement détruit ce régime en éliminant tous ses principaux dirigeants. L’empereur américain se tient toujours sur la 5e Avenue, il est nu, et il le sait. Il suffit de laisser tourner les caméras.

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