Et si l’on écoutait l’Afrique pour voir ce qu’elle peut nous apprendre? C’est ce que le colloque African Perspectives on Global Transformations a tenté de faire, du 26 au 28 août à Bâle. L’événement a réuni plus de 300 chercheurs, dont 79 venus du continent africain. Un chiffre important au vu des distances, des demandes de visa et des difficultés administratives que rencontrent les ressortissants africains lorsqu’ils veulent voyager au-delà des frontières de leur continent.
Les domaines abordés étaient vastes: économie, souveraineté politique, décolonisation, écologie, questions de genre, technologies, cultures et sociétés. Mais derrière cette diversité revenaient trois questions: qui pense l’Afrique, dans quelles langues et avec quelles représentations d’elle-même? Autrement dit: comment produire du savoir sur l’Afrique sans continuer à la regarder uniquement depuis des catégories venues d’ailleurs?
«En Suisse, l’Afrique reste largement absente de l’enseignement primaire et secondaire. Les gens grandissent et arrivent à un niveau supérieur d’études avec la conviction qu’ils sont dans leur bon droit de marginaliser ce continent», explique Henri Michel Yéré, coprésident de la Société suisse d’études africaines (SSEA), coorganisatrice de l’événement*. «Avec ce colloque, comme dans toutes nos activités, nous voulons remettre l’Afrique et toutes ses diasporas au centre.»
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Le docteur en histoire contemporaine va plus loin: «Notre entreprise consiste à reprendre le concept du «devenir-nègre du monde» articulé par Achille Mbembe. Autrement dit: ce qui est arrivé à l’humanité noire préfigure peut-être ce qui est en train d’arriver à l’ensemble de l’humanité: l’exploitation, un état d’indignité…»
Cette volonté de déplacer le regard interroge aussi directement les études africaines: qui étudie l’Afrique, depuis où et avec quelles catégories? A Bâle, ces études s’inscrivent dans une histoire ancienne. Dès le XIXe siècle, les activités de la Mission de Bâle ont tissé des liens étroits avec le continent, contribuant à constituer un important patrimoine d’archives et de savoirs sur l’Afrique. Le Centre d’études africaines de Bâle a été fondé en 2001, quatorze ans avant celui de Genève. Aujourd’hui, l’Université de Berne avec le programme Initiative Afrique, tout comme l’Université de Lausanne avec Focus Africa, ont rejoint Bâle et Genève. La preuve d’une volonté grandissante de prendre le continent africain en compte. Avec cette question qui se pose avec toujours plus d’acuité: comment produire des savoirs sur l’Afrique sans reproduire les rapports de pouvoir qui ont longtemps structuré ces savoirs?
Ne pas chercher à convaincre, mais à vivre ensemble
African Perspectives on Global Transformations s’appuie sur des travaux de terrain récents, souvent portés par une nouvelle génération de chercheurs qui s’inscrivent dans la pensée de leurs aînés, comme Achille Mbembe ou Felwine Sarr.
Un historien interviewe une personne âgée du Nigeria et lui demande comment les conflits sont traditionnellement résolus. Celle-ci lui explique que, dans un tel cas, les anciens de la communauté réunissent toutes les personnes concernées afin qu’elles s’expriment. Mais le but n’est pas de déterminer qui a tort ou qui a raison: il s’agit avant tout de faire en sorte que les deux familles repartent en paix.
Dans une approche classique de recherche, le scientifique pourrait écrire: «J’ai recueilli des informations sur les mécanismes traditionnels de résolution des conflits», puis les analyser. Une autre approche consiste à considérer ce récit oral comme un véritable savoir, capable non seulement d’éclairer le passé, mais aussi de guider notre manière de penser, de faire de la recherche et d’agir dans le présent. D’utiliser les connaissances recueillies comme des outils actuels.
Voilà ce qu’exposait Danjuma Saidu, doctorant en sciences de l’information, qui animait une session consacrée à la décolonisation de la connaissance de l’intérieur. «Imaginez, reprend Henri Michel Yéré, qu’on applique cela à une négociation internationale à la table de l’Organisation mondiale du commerce ou des Nations unies. Dire: «On va faire aujourd’hui un format de négociations orienté sur la manière de continuer à vivre ensemble avec des points de vue différents, plutôt que de régler la question de qui a raison et qui a tort!» Là, on entre vraiment dans une autre perspective.»
Dans quelle langue enseigner?
Si les savoirs ancestraux sont un élément important de cette volonté de repenser le monde, la langue en est un autre. Pour transmettre les savoirs des anciens, pour se penser et pour pouvoir raconter son propre monde, le maintien des langues vernaculaires apparaît comme une évidence. Une évidence malmenée par la colonisation et qui pourrait l’être encore davantage avec l’arrivée de l’intelligence artificielle.
En Afrique francophone, les manuels des écoles ne mettent certainement plus en avant «les ancêtres gaulois», mais la langue d’enseignement reste celle de l’ancienne puissance coloniale. La question refait surface à l’heure où plusieurs pays réaffirment leur souveraineté et réintroduisent les idiomes autochtones dans leur Constitution et/ou dans leur système scolaire.
Lire aussi: Une Afrique unifiée, l’utopie flamboyante de Léonora MianoL’enseignement des langues africaines hante le continent depuis les indépendances. Certains des premiers présidents post-indépendance, comme Sékou Touré en Guinée ou Modibo Keïta au Mali, ont rapidement mis en place l’apprentissage de langues vernaculaires. Peu de pays sont toutefois parvenus à maintenir ces politiques au-delà des premiers gouvernements.
Le Mali est à ce titre une exception, explique le docteur en linguistique Djouroukoro Diallo, de l’Université de Berne, également coordinateur de la plateforme Initiative Afrique. Depuis les premières années de son indépendance et jusqu’à aujourd’hui, ce pays est l’un des rares à avoir conservé une continuité dans l’enseignement bilingue destiné aux plus petits. Selon les régions, la langue dominante est enseignée à côté du français. Aujourd’hui, treize langues nationales disposent de leur manuel et de leur méthode d’enseignement. Dès que l’on passe à l’enseignement secondaire et au-delà, le français redevient toutefois la norme.
Il n’empêche: ces premières années permettent aux plus jeunes de comprendre ce qu’on leur dit et donc d’aborder l’apprentissage avec enthousiasme, comme en attestent les vidéos tournées au Burkina Faso et présentées par Noémie Guérif, docteure en sciences du langage et spécialiste de l’éducation chez Enfants du Monde. «C’est important d’être acteur de ce que l’on veut dire», résume-t-elle.
Les présentations mettent en avant la volonté d’un enseignement bilingue ou multilingue et non le remplacement pur et simple des langues de l’ex-colon. Ainsi les enfants jonglent avec plusieurs idiomes dès leur plus jeune âge. Adaptation, intégration de nouveaux codes: le monde en mutation impose de surfer sur la vague sans se couper de ses racines.
«Au Mali, nous sommes vraiment coutumiers du plurilinguisme. Nous avons des écoles coraniques qui enseignent l’arabe depuis des siècles. Pour nous, il est important de valoriser nos langues pour favoriser l’unité nationale et supranationale, puisque nos langues sont aussi parlées au-delà des frontières du Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et dans toute la sous-région. Pour nous, les frontières politiques ne sont pas importantes», conclut Djouroukoro Diallo.
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Cette façon de penser au-delà des frontières se retrouve aussi dans la manière dont certains chercheurs et écrivains envisagent les identités africaines. L’immense diaspora issue notamment de la traite atlantique n’est plus nécessairement pensée comme un «ailleurs» de l’Afrique, mais comme une partie de son histoire et de son présent.
Dans cette même façon de penser agile, la vaste diaspora africaine est également réintégrée, réassimilée par son continent d’origine. Achille Mbembe – encore lui – mais aussi Taiye Selasi ont posé la notion d’afropolitanisme: une manière de penser et de vivre l’identité africaine comme ouverte, multiple et cosmopolite, plutôt que limitée par le seul tracé du continent.
C’est l’une des thématiques qui intéressent Christine Le Quellec Cottier, professeure à l’Université de Lausanne, spécialiste des littératures africaines et francophones et coprésidente de la SSEA avec Henri Michel Yéré.
Dans un travail de recherche lancé il y a deux ans avec des doctorants de l’UNIL et leurs confrères africains, elle cherche à redéfinir le corpus des littératures subsahariennes francophones et à voir comment de nouvelles figures et de nouveaux rapports au monde pourraient en jaillir. A ce stade de recherche, émerge dans plusieurs des œuvres de fiction analysées la figure d’un Africain cosmopolite, assuré de dépasser les systèmes d’appartenance nationaux.
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A travers ces travaux pourtant très différents, on sent une forme d’intuition: il ne s’agit pas de choisir entre l’Afrique et le monde, entre les langues héritées de la colonisation et celles qui existaient avant elle, entre les savoirs anciens et les outils contemporains. Il s’agit de pouvoir circuler entre ces mondes, de les faire dialoguer et, surtout, de participer soi-même à la définition de ce qu’ils veulent dire.
Des langues aux savoirs, des traditions orales aux imaginaires littéraires, une tendance a traversé ces trois journées: ne plus être seulement l’objet d’un récit produit ailleurs, mais devenir acteur de ce que l’on veut énoncer. Ou la volonté de puiser dans plusieurs héritages, de franchir les frontières et d’inventer de nouvelles manières d’habiter le monde.
*African Perspectives on Global Transformations a été organisé par le Centre d’études africaines de Bâle et la Société suisse d’études africaines en partenariat avec son homologue allemand, la Vereinigung für Afrikawissenschaften in Deutschland (VAD).


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