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Les quémandeurs de billets gratuits étaient plus nombreux qu’à l’habitude devant le Palais des festivals, dimanche en milieu de l’après-midi, quelques heures avant la séance officielle en soirée de Hope, superproduction sud-coréenne déjantée dont la projection de presse matinale avait déjà mis le feu aux poudres. Ceux que l’on surnomme affectueusement « les mendiants élégants » affichaient comme toujours le sourire, malgré le soleil cuisant sur le parvis Pompidou, esplanade avare de zone d’ombre sur le boulevard de la Croisette, en face des célèbres marches.
Accoutrés de tuxedos ou de robes de soirée, ces quémandeurs se distinguent par le carton brun ou la feuille de papier sommaire qu’ils brandissent — parfois au-dessus de la tête — et sur lesquels sont inscrits au crayon-feutre les titres des films pour lesquels ils espèrent obtenir le sésame. Car les projections sont presque exclusivement réservées aux 40 000 festivaliers accrédités (journalistes, professionnels du cinéma, distributeurs et personnalités VIP).
Le seul moyen pour ces badauds chics d’obtenir un laissez-passer est ainsi de demander la charité à un détenteur de badge officiel ayant réservé sa place, mais contraint de l’annuler pour une raison ou une autre. Le Festival encourage d’ailleurs fortement ses festivaliers à libérer leurs précieux billets réservés en ligne jusqu’à une heure avant la séance. Au bout de deux no-show, l’accréditation peut même être suspendue, l’organisation cannoise étant allergique aux sièges vides.
Il y avait d’ailleurs quelque chose de paradoxal à voir tous ces « Hope » — espoir, en anglais — flotter devant le Palais. Ces non-accrédités en tenue de gala symbolisaient en quelque sorte le grand public auquel le film est précisément destiné, pendant que les invités triés sur le volet s’apprêtaient à juger un blockbuster survitaminé qui leur était, somme toute, moins naturellement adressé.
Film le plus cher de l’histoire du cinéma sud-coréen, Hope revisite avec brio ce qui se fait généralement dans le registre du film catastrophe hollywoodien, ces divertissements à gros budget (pensons à Armageddon, à 2012 ou à Twister) qui réunissent invariablement un groupe hétéroclite de personnages contraints de s’unir face au péril, leurs différences s’effaçant sous la pression du danger collectif.
Le récit plonge dans le chaos un petit village fictif — Hope Harbor — situé près de la zone démilitarisée, alors que la région montagneuse est assaillie par de mystérieuses créatures aux formes variées, certaines évoquant les Na’vi d’Avatar, d’autres le dieu-sanglier Nago de Princesse Mononoké. Brassant les genres avec fougue — western intergalactique, comédie absurde, épouvante post-apocalyptique —, le film est servi par une photographie splendide, conjuguant travellings au ras du sol et perspectives frontales hypnotiques.
Le moment le plus mémorable hors des séquences d’action met en scène un villageois racontant en détail sa rencontre terrifiante avec les créatures, alors qu’il tentait désespérément de faire ses besoins dans la nature sans faire le moindre bruit pour ne pas les alerter… Précisons qu’aucun détail scatologique n’est épargné au spectateur ! Heureusement que le film était sous-titré, puisque les rires incontrôlables de la salle de presse rendaient la bande-son quasi inaudible.
Seul bémol : les effets spéciaux des extraterrestres, probablement encore en chantier. Le montage final ayant été bouclé à la dernière seconde afin d’être prêt pour sa présentation à Cannes, des améliorations sont attendues d’ici la sortie en salle. Un détail qui ne compromet cependant en rien le plaisir jubilatoire de cet électron libre sud-coréen, aussi renversant qu’inattendu en Sélection officielle.
La résistance à l’audace
Présenté en soirée dimanche, Moulin, du Hongrois László Nemes, figurait parmi les grands favoris à la Palme d’or avant même le début du festival. Son pedigree, forgé par le fulgurant Fils de Saul (Grand Prix à Cannes en 2015), justifiait amplement l’anticipation. Pétard mouillé, hélas.
Chronique des derniers jours de Jean Moulin, chef de la Résistance française torturé à mort par Klaus Barbie — le tristement célèbre « boucher de Lyon » —, le film agace par son académisme : beaux décors, beaux costumes, belle direction photo… Tout y est, sauf la prise de risque. Si on voulait être méchants, on pourrait qualifier Moulin de téléfilm de luxe : techniquement irréprochable, mais se présentant davantage comme un exercice de commémoration nationale plutôt qu’une œuvre à la hauteur d’une Sélection officielle.
D’autant plus décevant que Le fils de Saul avait justement réinventé l’approche formelle du film de guerre. Le format carré, délibérément claustrophobe, le refus obstiné de montrer l’horreur frontalement, son parti pris avant-gardiste fondé sur la suggestion… Une vision si juste que Claude Lanzmann, père de Shoah — documentaire-fleuve unanimement considéré comme la référence absolue sur l’extermination nazie —, et critique impitoyable de toute représentation cinématographique des camps de la mort, avait salué le film comme « l’anti-Liste de Schindler ».
Dans la peau de Moulin — marchand de tableaux raffiné et homme de culture que l’Histoire a contraint à devenir homme de guerre —, Gilles Lellouche livre une interprétation solide, mariant avec habileté nervosité et élégance contenue. Une scène le montre repoussant les avances d’une comtesse (Louise Bourgoin), abandonnant du coup symboliquement la tentation d’une vie confortable pour risquer la sienne pour la Cause.
Reste que les dialogues, très écrits, prennent un peu trop le spectateur par la main, pendant qu’une musique appuyée dicte les émotions. L’acteur allemand Lars Eidinger interprète un Barbie monstrueux flirtant avec la caricature, se complaisant dans des répliques trop léchées. « Tu préfères être martyr que héros », lance-t-il à Moulin lors d’un de leurs nombreux face-à-face tendus. Rappelons que c’est précisément ce cinéma académique que Godard et Truffaut avaient cherché à dépasser dans les années 1950 avant de lancer la Nouvelle Vague, donnant ainsi naissance au cinéma d’auteur exigeant qui est aujourd’hui le pain et le beurre de Cannes…
Au risque de nous répéter, le Nemes du Fils de Saul nous manque. Où diable s’est-il égaré ?


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