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À l’occasion de la Journée internationale de la francophonie, des francophones de différents continents font l'état des lieux de la situation de la langue française dans leur pays respectif. Il en ressort deux portraits : un qui présente une francophonie dynamique et conquérante, et un autre qui dépeint une francophonie qui perd du terrain au profit d’autres langues.
Adzovi Edem Late fait partie de la cohorte d’enseignants volontaires que l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a envoyés au Rwanda pour encadrer et accompagner l’instruction de base en français.
Dans ce pays, le français a été pendant longtemps une langue de l’enseignement public avant que l’État rwandais ne décide de le remplacer par l’anglais. C’était en 2008, dans un contexte de relations froides entre Kigali et Paris.
Retour de flamme au Rwanda
Les choses ont changé depuis. Le français amorce un retour au Pays des mille collines, qui assure d'ailleurs le secrétariat général de la Francophonie depuis 2019.
Adzovi Edem Late y observe un intérêt renouvelé pour la langue française ainsi qu’« une motivation réelle » pour l’apprendre de la part des jeunes comme des adultes.
La réintroduction du français dans le système éducatif rwandais fait que les enseignants locaux, qui « ont été formés dans un contexte majoritairement anglophone », doivent s’adapter à la nouvelle réalité.
De nombreux enseignants manifestent le souhait de renforcer leurs compétences en français et n’hésitent pas à solliciter des appuis pour progresser.

Adzovi Edem Late a appris le français dans son pays d'origine, le Ghana, qui est anglophone.
Photo : Fournie par Adzovi Late
Pour aider les apprenants à renforcer leur pratique de la langue, des initiatives comme des clubs francophones, soit des espaces d’expression exclusivement en français, sont mises en place.
Dans le même objectif, les écoles adoptent des méthodes pédagogiques plus interactives, notamment pour développer les compétences orales.
De plus, elles présentent « une initiative linguistique hebdomadaire », qui consiste à inviter l’ensemble de la communauté scolaire à s’exprimer en français tous les vendredis.

Adzovi Edem Late est professeure de français au Rwanda, dans un groupe scolaire du nom de Saint-Étienne, qui compte 2400 apprenants de niveau primaire et secondaire.
Photo : Fournie par Adzovi Late
Perte d’ardeur sous d’autres cieux
Pendant ce temps, la langue française est en perte de vitesse dans bien des régions du monde. C'est le cas à Chicago, comme l’affirme Eliana Vagalau, professeure de littérature francophone à l’Université Loyola.
Tout en rappelant que cette métropole du Midwest américain a aussi un certain héritage francophone, elle observe que les inscriptions pour se spécialiser en français sont en baisse constante depuis la période post-COVID-19.
Cette baisse, dont Eliana Vagalau estime qu’elle est de l’ordre de 25 % à 30 %, s'inscrirait dans une tendance nationale, qui touche particulièrement les lettres et les humanités de façon générale : Partout, des départements ferment.
L’enseignante, d’origine roumaine, croit que la situation politique qui prévaut aux États-Unis y est pour quelque chose.
C’est sûrement connecté à ce qu’on voit politiquement, malheureusement, c’est-à-dire une Amérique qui se replie et se renferme sur elle-même et sur l’anglais.

Eliana Vagalau observe avec amertume le déclin des inscriptions en français à l'Université Loyola, à Chicago, où elle est professeure de littérature francophone.
Photo : Fournie par Eliana Vagalau
Donc, ceux et celles qui enseignent les langues se trouvent dans une position de résistance, ajoute-t-elle.
Ses collègues et elle s’emploient à promouvoir toutes sortes d’événements pour attirer des étudiants et les sensibiliser à l’importance de s’ouvrir à d’autres langues : Nous faisons ce que nous pouvons.
La faute à l’anglais…
Nadia Essalmi est une écrivaine et éditrice marocaine. Elle rappelle que la langue française est implantée dans son pays depuis l’époque du protectorat français, en 1912. Elle n’a pas été supprimée [après l’indépendance], elle est restée comme langue de travail et d’ouverture, explique-t-elle.
Cela dit, le français au Maroc a dû survivre à une politique d’arabisation tous azimuts, qui lui a fait perdre du terrain.
Aujourd’hui, la langue de Molière subit une concurrence de l’anglais, à travers notamment ce que l’on appelle les missions anglophones.
De plus, la nouvelle génération, c’est une génération des réseaux sociaux, d’Internet, et ça parle surtout en anglais [dans ces milieux].

Malgré la concurrence de l'anglais, entre autres, « le français reste quand même la première langue étrangère au Maroc », affirme Nadia Essalmi.
Photo : Fournie par Nadia Essalmi
Nadia Essalmi note que, malgré tout, le français reste la première langue étrangère au Maroc.
... et à l’allemand
Du Maroc, cap sur le Luxembourg. Sergio Ferreira est directeur politique de l’ASTI, une association locale qui a publié, il y a quelques mois, un rapport sur la situation du français dans ce pays.
Il explique que, en plus du fait que l’organisme avait le sentiment que le français perdait un peu du terrain dans certains domaines, il a été abordé par de nombreux jeunes enseignants qui lui ont fait part des difficultés auxquelles la langue française fait face dans certaines écoles.
Pour en avoir le cœur net, l’ASTI a alors décidé d’organiser des rencontres avec des spécialistes, des linguistes, des formateurs des éducateurs de langue française, des élèves, des parents ainsi qu’avec des syndicats d'enseignants, pour faire un peu le tour de la langue française au Luxembourg.
Le constat fait à l’issue de ces rencontres est qu’il y a une certaine perte de vitesse, de prestige, de place de la langue française au Luxembourg.

Sergio Ferreira est le directeur politique de l’ASTI, une association luxembourgeoise qui a récemment publié un rapport sur l'état du français au Luxembourg.
Photo : Ricardo Silva/Fournie par Sergio Ferreira
Selon lui, cela serait dû, d'une part, au fait que le français est considéré par certains comme la langue des migrants, et, d’autre part, à un certain discours venant de milieux d'extrême droite.
L’intention du rapport était surtout de lancer le débat sur le français, qui, par ailleurs, du point de vue statistique et du point de vue du statut légal, n'est pas une langue en situation minoritaire au Luxembourg, comme l’affirme Sergio Ferreira.
Par ailleurs, Sergio Ferreira se réjouit que, à partir de 2027, les enfants luxembourgeois auront la possibilité de choisir le français comme langue d'alphabétisation. Jusqu’ici, l'enseignement primaire, jusqu’en 3e année, se fait exclusivement en langue allemande.
Les francophones en Suisse « se froissent »
La Suisse compte une mosaïque de langues, dont le français, qui n’est pas considéré comme une langue minoritaire, comme l’affirme Léa Gross, collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de la culture suisse.
Elle explique cela par la simple raison que c’est la deuxième langue majoritaire si l’on prend la vision d’ensemble du pays où on a quatre langues nationales.
Léa Gross considère à cet égard que, quand il fallait défendre les minorités linguistiques, l’accent serait davantage mis sur les italophones et les romanchophones, qui sont beaucoup plus mal lotis que les francophones.
Tout en faisant remarquer que la Suisse est un pays qui s’est construit sur la volonté commune des différentes communautés linguistiques de vivre ensemble malgré leurs différences, elle note que la compréhension mutuelle ne va pas toujours de soi.

Léa Gross travaille à l’Office fédéral suisse de la culture, au département de l'intérieur, qui s’occupe de promouvoir les langues nationales et la compréhension mutuelle entre les différentes communautés linguistiques du pays.
Photo : Fournie par Léa Gross
Léa Gross affirme que le pays a mis en place de nombreuses mesures, notamment pour que les enfants apprennent d’autres langues nationales à l’école, pour que les jeunes et les adultes fassent des séjours linguistiques, pour qu’il y ait des échanges à l’intérieur de la Suisse.
C’est vraiment une vision très dynamique où on essaie de faire vivre cette cohésion et cette cohabitation entre les différentes langues, sans forcément être dans cet esprit de défense d’une langue en particulier, explique-t-elle.
Pour autant, peut-on dire que le français se porte très bien en Suisse? Léa Gross fait remarquer qu’il y a des cantons germanophones qui souhaitent supprimer l’enseignement du français à l’école primaire, considérant que l’anglais est prioritaire, tandis que le français serait trop difficile à apprendre à un jeune âge.
Cela froisse évidemment toute une partie du pays, qui le prend très mal [...], en particulier les francophones, qui, eux, ne remettent jamais en question l’apprentissage de l’allemand à l’école obligatoire.

Le drapeau franco-albertain flotte fièrement dans Bonnie Doon, le quartier francophone d'Edmonton.
Photo : Radio-Canada / Bassirou Bâ
Les Franco-Albertains sur leurs gardes
Le français est la première langue européenne parlée sur le territoire de ce qu’est devenue l’Alberta, où cette langue est parlée depuis près de trois siècles, comme le rappelle Isabelle Laurin, directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), l’organisme porte-parole des francophones dans la province.
Elle souligne que les Franco-Albertains ont dû mener un combat de longue haleine pour arracher des droits, notamment celui de permettre à leurs enfants de recevoir leur éducation scolaire dans leur langue maternelle.
Ce droit, dit-elle, n’a été obtenu que durant les années 1980, dans le sillage de l’adoption en 1969, par le gouvernement fédéral, de la première loi sur les langues officielles.

Isabelle Laurin estime que, en Alberta, malgré des progrès, la défense du français est un combat de tous les jours.
Photo : Fournie par Isabelle Laurin
Aujourd'hui, notre communauté, c'est environ 88 000 personnes, soit 2 % de la population de la province, indique Isabelle Laurin, ajoutant que l’Alberta est l’une des rares provinces au Canada où la francophonie est en croissance.
Rappelant que l’ACFAcélèbre, cette année, son centenaire, elle met la communauté francophone en garde contre la tentation de se reposer sur ses lauriers, car le combat n'est pas terminé.
On se projette encore pour les 100 prochaines années. On doit toujours demeurer vigilants quand on est en situation minoritaire.


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