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Euthanasie 2026 (12) : Noelia et les abus inéluctables d'une législation

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« Sa mort est un échec pour notre société et pour nous tous. » (Une dame, en Espagne, réagissant à la mort de Noelia).

Heureusement qu'il existe le Sénat ! Les sénateurs, suivis par le gouvernement, ont retardé l'examen de la deuxième lecture de la proposition de loi sur l'euthanasie adoptée le 25 février 2026 par l'Assemblée Nationale. À l'origine, l'agenda était très tendu alors que les sujets d'inquiétude se sont multipliés (guerre en Iran, choc pétrolier, loi de programmation militaire, etc.). Le gouvernement voulait initialement que les sénateurs s'en saisissent dès leur rentrée de cette semaine (le Parlement était en arrêt pendant la campagne des élections municipales). Cela aurait déjà été très court s'il y avait un calme plat à l'extérieur, car il n'y avait que quelques semaines entre l'adoption à l'Assemblée et le retour au Sénat pour un sujet crucial sur le devenir de notre société.

Légiférer sur la fin de vie ne devrait en effet pas être un sujet de clivage politique et devrait se faire, comme cela a toujours été auparavant, d'une manière consensuelle. C'est un sujet sur lequel le législateur devrait trembler en dictant sa loi, car il engage toutes les consciences de la nation et aucune conscience ne doit être laissée pour compte. Il ne s'agit pas d'un sujet ordinaire obtenu à l'arraché avec juste la majorité plus une voix. Il engage complètement la philosophie même de la société dans laquelle on souhaite vivre. Ainsi, l'examen de la proposition de loi a été repoussé au 11 mai 2026 et les sénateurs auront trois jours ferme pour conclure, à cause du pont de l'Ascension ensuite.

On peut comprendre pourquoi le lobby de l'euthanasie, de la culture de la mort veut se dépêcher, parce qu'il y a des faits d'actualité qui pourraient faire réfléchir plus profondément nos parlementaires (et au-delà d'eux, les citoyens nous-mêmes) sur cette brèche philosophique et juridique que serait la législation sur l'euthanasie.

Ses partisans vous assurent que l'euthanasie serait exceptionnelle, seulement dans des cas très précis, mais affirmer cela est se voiler les yeux sur ce qui se passe dans les (rares, insistons) pays étrangers où l'euthanasie et le suicide assisté sont autorisés (je considère que les deux sujets sont les mêmes sur le plan des principes, malgré leur différence de réalité, cela reste que l'État aide un citoyen à se tuer ou le tue, ce qui revient philosophiquement au même).

Pourquoi ? Parce que dans ces pays-là, en particulier en Belgique, mais pas seulement, des législations ultérieures ont élargi les conditions exceptionnelles d'application de la loi initiale, et ce serait d'autant plus prévisible qu'on considère, comme c'est le cas dans la proposition de loi examinée en France, que c'est un droit, un nouveau droit, le droit de l'aide à mourir. Dans ce concept, tous ceux qui ne remplissent pas les conditions et qui voudraient utiliser ce droit vont crier à la discrimination et au nom de l'égalité, les conditions, peut-être exigeantes au départ, s'assoupliraient nécessairement.

Entre-temps, une application de la loi espagnole a provoqué une immense émotion en Espagne, qui a légiféré sur ce sujet en 2021 (les parlementaires espagnols ont adopté la loi le 18 mars 2021 par 202 pour, 141 contre et 2 abstentions). Une jeune femme de 25 ans, Noelia, a voulu se faire euthanasier simplement parce qu'elle était en dépression, mais elle n'était pas en situation de mourir prochainement. L'État ne doit pas donner aux citoyens comme réponse à une véritable perte d'envie de vivre l'euthanasie, mais des mesures pour que ces citoyens-là ne souhaitent plus se donner la mort. Comment ne peut-on pas comprendre les abus évidents qu'il y aurait à terme alors que l'État est en déficit chronique depuis quarante-cinq ans et que les derniers mois de vie sont ce qui coûte le plus cher à la sécurité sociale ?

L'histoire de Noelia Castillo Ramos est très poignante. À la suite d'une longue procédure judiciaire (en raison du recours de ses parents), Noelia est morte le jeudi 26 mars 2026 à 18 heures à Sant Pere de Ribes, à une quarantaine de kilomètres de Barcelone, par une "aide médicale à mourir", une injection létale à base d'anxiolytiques, sédatifs et paralytiques.

Sa vie a été une longue suite de malheurs, c'est vrai. Environnement familial difficile, elle a été retirée de la garde de ses parents, a eu des passages en famille d'accueil, a consommé de la drogue, a séjourné en hôpital psychiatrique à la suite de tentatives de suicide, a été agressé sexuellement par son petit ami quand elle dormait, selon "El Pais ". Elle a été victime d'un viol collectif en octobre 2022 qui l'a plus particulièrement traumatisée, si bien qu'elle a fait une nouvelle tentative de suicide. Elle y a sa survécu (elle s'est jetée d'une fenêtre du cinquième étage) mais n'est pas restée indemne puisqu'elle est devenue paraplégique à cause de cela, des lésions irréversibles de la moelle épinière, la paralysie complète de ses jambes, des douleurs neuropathiques au dos et aux jambes.

Noelia a fait une demande d'euthanasie en avril 2024 qui fut validée car elle aurait présenté toutes les conditions. En effet, selon les évaluateurs, « elle présente une affection clinique irréversible, qui lui cause une forte dépendance, des douleurs et des souffrances chroniques et invalidantes ». L'État espagnol aurait donc dû lui donner la mort le 2 août 2024 mais son père a réagi pour l'en empêché avec une bataille judiciaire qui a duré 601 jours.

Finalement, Noelia a eu gain de cause et le 24 mars 2026, deux jours avant sa mort, elle a déclaré à la télévision (la chaîne Antena 3) : « Je veux quitter ce monde en paix. Je n'ai envie de rien, ni de sortir, ni de manger (…). Je me suis toujours sentie seule, parce que je ne me suis jamais sentie comprise, personne n'a d'empathie pour moi. Je veux juste m'en aller en paix, ne plus souffrir. Personne de ma famille n'approuve l'euthanasie. Mais que dire de toutes ces douleurs que j’ai endurées depuis toutes ces années ? (…) Je mettrai ma plus belle robe et je me maquillerai. Ce sera quelque chose de simple, dans ma chambre, où je me sens le plus en sécurité (…) sans personne dans la pièce. Je veux mourir belle et seule, maquillée et vêtue de ma robe préférée. Je ne veux personne à l'intérieur, je ne veux pas qu'ils me voient fermer les yeux. ».

Ce qui est révoltant, ce n'est pas le choix de Noelia. C'est que l'État espagnol ait cherché à l'aider. Quand un citoyen est en mal être parce qu'il a des envies suicidaires, quand il a des problèmes d'addictions, quand il se fait agresser sexuellement, quand il se fait violer, l'État doit lui apporter autre chose, une autre solution que de l'aider à mourir, il doit au contraire l'accompagner psychologiquement, matériellement, c'est cela, l'État providence, cette solidarité qui lie tous les citoyens d'un pays. Lui apporter un meilleur confort de vie.

Selon l'auteur de la proposition de loi en discussion en France, Olivier Falorni, député MoDem mais qui va quitter l'Assemblée Nationale car il a retrouvé la mairie de La Rochelle, a assuré le 27 mars 2026 sur France Inter que la situation de Noelia ne pourrait pas se passer en France dans les conditions prévues par sa proposition de loi : « Le pronostic vital doit être engagé en phase avancée ou terminale, ça s'adresse à des gens qui vont mourir, qui sont condamnés. ». Il a par ailleurs demandé à ce que la mort de Noelia ne soit pas instrumentalisée « à des fins politiciennes » pour « respecter la mémoire de cette jeune femme ».

Certes, les situations nationales sont différentes, mais l'expérience dans les pays qui ont légiféré sur l'euthanasie prouve que, le verrou de l'interdit de tuer ayant été supprimé, d'autres lois viennent ensuite élargir l'application de l'euthanasie et le suicide assisté. Par conséquent, loin d'être instrumentalisée, la mort de Noelia doit au contraire être un moyen d'alerte très grave sur le choix de société qui se décide incidemment, sans montrer les enjeux de société qui découle d'une telle législation.

Voulons-nous que l'État sauve les esprits suicidaires ou les conforte dans leur tentative en achevant le travail ? Voulons-nous que l'État puisse laisser entendre qu'une personne paraplégique n'est plus bonne à vivre ? C'est une évolution de la société qui m'effraie et dont je ne veux pas, alors que depuis vingt ans, nous tentons de rendre justement la société de plus en plus inclusive, c'est-à-dire, qui accepte de plus en plus, tant sur le plan matériel (urbain notamment) que sur le plan psychologique, l'insertion des personnes en situation de handicap. Je dis donc : Attention ! Des Noelia, nous risquons d'en avoir de nombreux dans quelques années.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mars 2026)
http://www.rakotoarison.eu

(Illustration ci-dessous : œuvre de Salvador Dali).

Pour aller plus loin :
Euthanasie 2026 (12) : Noelia et les abus inéluctables d'une législation.
Euthanasie 2026 (11) : pourquoi le texte voté le 25 février 2026 est-il inquiétant ?
Euthanasie 2026 (10) : ce que prévoit le texte voté le 25 février 2026 sur la fin de vie.
Euthanasie 2026 (9) : Jour de deuil.
Euthanasie 2026 (8) : Houellebecq vs Finkielkraut.
Michel Houellebecq.
Alain Finkielkraut.
Vincent Delahaye.
Saleté de cancer.
Euthanasie 2026 (7) : le rejet pluriel du Sénat.
Euthanasie 2026 (6) : et le Sénat débat de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir"...
Euthanasie 2025 (5) : Vincent Lambert et la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Vincent Lambert, meurtre d’État, euthanasie, soutien aux plus fragiles…
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Euthanasie 2025 (4) : adoption de la proposition de loi relative à "l'aide à mourir".
Euthanasie 2025 (3) : l'examen de la proposition Falorni à l'Assemblée.
Euthanasie 2025 (2) : l'inquiétude des religions.
Euthanasie 2025 (1) : quelle société humaine voulons-nous ?

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