Deux millions de personnes dorment chaque nuit au-dessus d’une bombe géologique sans même y penser. Sous les eaux tranquilles du lac Kivu, à cheval entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, le lac s’étend sur 2 370 km², soit quatre fois la taille du lac Léman, et sa profondeur atteint 485 mètres par endroits. Dans ces abysses stratifiés, des siècles d’activité volcanique et de décomposition organique ont accumulé une quantité de gaz proprement vertigineuse. On estime à environ 60 km³ le volume de méthane dissous et à 300 km³ celui du dioxyde de carbone. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait qu’il équivaut, selon une estimation reprise par la revue Nature, à l’équivalent de 2,6 gigatonnes de dioxyde de carbone.
À retenir
- Pourquoi les scientifiques comparent le lac Kivu à une bouteille de soda sur le point d’exploser ?
- Le lac Nyos du Cameroun a tué 1 746 personnes en 1986 : le Kivu serait 2 000 à 3 000 fois plus gros
- Une centrale électrique pompe maintenant ce gaz pour produire 30 % de l’électricité rwandaise — mais suffira-t-elle ?
Sommaire
- Un mécanisme aussi simple qu’effrayant
- Le Kivu, un Nyos mille fois plus gros
- Transformer la menace en électricité
Un mécanisme aussi simple qu’effrayant
Le principe tient en une image que les scientifiques eux-mêmes emploient volontiers : une bouteille de soda fermée. Tant que la pression reste stable, le gaz reste dissous dans l’eau. Un chercheur de l’Observatoire volcanologique de Goma décrit le lac Kivu comme un « lac à problème » dans lequel le méthane peut servir de détonateur à une éruption limnique, une remontée des eaux profondes chargées en gaz mortel qui se répandrait dans l’atmosphère. Ce qui maintient l’édifice en équilibre, c’est une stratification remarquable des eaux. Le lac ne mélange pas ses couches comme un lac ordinaire : ses eaux profondes, plus chaudes et bien plus salées que la surface, sont alimentées par des sources souterraines chaudes et riches en gaz entrant sous 260 mètres environ, et le sel rend cette eau profonde trop dense pour que la chaleur puisse la faire remonter. Les limnologues appellent cela la méromixie, un état où les couches restent littéralement verrouillées les unes sur les autres.
Ce n’est pas une théorie abstraite. Le mécanisme a déjà tué, ailleurs. Le 21 août 1986, au lac Nyos, un petit lac de cratère du Cameroun bien plus modeste que le Kivu, une éruption limnique a rayé de la carte plusieurs villages en quelques minutes. La catastrophe a provoqué la mort de 1 746 personnes et de près de 3 000 animaux d’élevage. Le nuage de gaz s’est d’abord élevé à près de 100 km/h avant de retomber, étant plus lourd que l’air, sur les villages voisins, asphyxiant les personnes et animaux sur 25 km autour du lac. Quarante ans après les faits, jour pour jour cette année, le drame reste un cas d’école étudié dans le monde entier pour comprendre ce que pourrait produire, à une tout autre échelle, un basculement du lac Kivu.
Le Kivu, un Nyos mille fois plus gros
La comparaison entre les deux lacs donne le tournis. Selon les sources, le rapport de volume varie mais reste hors norme : l’opérateur ContourGlobal utilise le chiffre de « 2 000 fois » plus gros, tandis qu’une étude de modélisation de l’Université de Calgary publiée en 2025 avance un facteur de « 3 000 fois » supérieur par rapport aux lacs camerounais. si le Kivu se réveillait un jour comme l’a fait le Nyos, l’échelle de la catastrophe n’aurait rien de comparable. Environ deux millions de personnes vivent aujourd’hui le long de ces rives, la plupart sans savoir ce qui repose sous leurs pieds liquides.
Le vrai danger ne viendrait pas d’une explosion spontanée, jugée peu probable par les scientifiques tant que rien ne vient perturber l’équilibre des couches. Il viendrait d’un choc extérieur. Un séisme, un glissement de terrain sous-lacustre, ou surtout une intrusion de lave venue du Nyiragongo, ce volcan voisin qui domine la ville de Goma et compte parmi les plus actifs d’Afrique. En 2002 déjà, lors d’une éruption du Nyiragongo, la lave était entrée dans le lac après avoir traversé la ville de Goma et ses 400 000 habitants, faisant craindre une déstabilisation du lac, mais la situation n’a finalement pas eu de conséquences majeures. En mai 2021, le scénario a failli se reproduire. Des images satellite ont montré qu’un segment de faille magmatique souterraine s’ouvrait vers le sud jusqu’en territoire rwandais, sous la partie nord du lac Kivu, faisant craindre un risque supplémentaire de libération massive et rapide de dioxyde de carbone. Les autorités rwandaises avaient alors dû tempérer les craintes, estimant qu’il n’y avait pas de risque immédiat, tandis que quelque 400 000 personnes avaient déjà été évacuées de la ville de Goma par précaution face à la lave.
Transformer la menace en électricité
Face à ce risque, une idée a fini par s’imposer : plutôt que de laisser le gaz s’accumuler indéfiniment, autant l’exploiter. C’est le pari de la centrale KivuWatt, installée côté rwandais depuis fin 2015. Une barge flottante pompe l’eau saturée en dioxyde de carbone et en méthane depuis environ 350 mètres de profondeur, et à mesure qu’elle remonte, l’eau et le gaz se séparent sous l’effet du changement de pression. Le méthane part alimenter des turbines à terre, tandis que le CO2, lui, est réinjecté dans le lac à une profondeur calculée pour ne pas perturber l’équilibre des couches. Le directeur de l’installation résume la logique avec une image parlante : « C’est comme ouvrir une bouteille de soda ».
L’impact sur l’économie rwandaise n’est pas anecdotique. KivuWatt produit aujourd’hui environ 30 % de l’électricité annuelle consommée dans le pays. Mais réduire durablement le stock de gaz accumulé depuis des siècles est une autre affaire. Un chercheur de l’Institut suisse de recherche sur l’eau et l’environnement s’est montré catégorique sur ce point : le temps nécessaire pour réduire les réserves de méthane dépendra du rythme d’extraction, et avec KivuWatt seul, il faudrait des siècles pour y parvenir. D’autres projets d’extraction sont à l’étude côté rwandais, mais rien de comparable n’existe encore côté congolais. Le lac Kivu continuera donc, pour des générations, à porter en lui cette tension singulière entre ressource énergétique et menace silencieuse, un équilibre que seuls quelques centaines de mètres d’eau et la patience de la nature savent, pour l’instant, maintenir.
Sources : blick.ch | claudegrandpeyvolcansetglaciers.com


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