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En lâchant ce prédateur pour éliminer l’escargot géant, la Polynésie a littéralement effacé 50 espèces de ses forêts

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En 1977, la Polynésie française importe un escargot carnivore pour sauver ses cultures d’un envahisseur venu d’Afrique. Cette décision va provoquer l’une des pires catastrophes d’extinction jamais enregistrées sur un territoire aussi restreint : plus de 50 espèces de partulas, des escargots endémiques présents nulle part ailleurs sur Terre, disparaissent en quelques années à peine. Comment une simple opération de lutte biologique, pensée pour protéger les plantations locales, a-t-elle pu se transformer en désastre écologique d’une telle ampleur ? L’histoire de l’euglandine et des partulas polynésiennes reste, encore aujourd’hui, l’un des exemples les plus frappants des dérives possibles quand l’homme croit pouvoir corriger la nature avec la nature elle-même.

L’escargot géant qui dévorait les plantations de Moorea

Tout commence dans les années 70, lorsque les autorités polynésiennes introduisent l’Achatina fulica, un escargot terrestre africain particulièrement imposant, dans l’idée d’en faire une ressource alimentaire supplémentaire pour les populations locales. L’intention était louable, mais le résultat s’est révélé catastrophique : ce mollusque, dépourvu de prédateurs naturels sur les îles polynésiennes, s’est multiplié à une vitesse vertigineuse. Il a rapidement colonisé les jardins, les cultures vivrières et les zones agricoles, semant la panique parmi les habitants qui voyaient leurs récoltes ravagées par cette invasion inattendue.

Face à cette prolifération incontrôlable, les autorités ont cherché une solution rapide. C’est ainsi qu’est née l’idée de recourir à un prédateur naturel pour éliminer l’achatine. Sur le papier, la logique semblait imparable : introduire un ennemi capable de chasser l’escargot géant africain, sans pour autant nuire au reste de l’écosystème. Sur le terrain, la réalité allait s’avérer bien différente.

Un prédateur lâché sans notice d’utilisation

En 1974, les scientifiques introduisent à Tahiti l’Euglandina rosea, aussi appelé escargot loup rose, un mollusque carnivore réputé pour son appétit féroce envers ses congénères. L’espèce est ensuite lâchée à Moorea en 1977, puis progressivement diffusée sur d’autres îles à partir de 1980, toujours dans l’espoir d’éradiquer l’achatine africain. Le problème, c’est que personne n’avait véritablement anticipé le comportement réel de ce prédateur une fois relâché dans la nature.

Contrairement aux attentes, l’euglandine ne s’est pas contentée de s’attaquer à l’achatine, bien trop volumineux et coriace pour représenter une proie facile. Elle s’est plutôt tournée vers des cibles beaucoup plus vulnérables : les partulas, ces petits escargots arboricoles endémiques de Polynésie, aux coquilles délicates et aux mœurs paisibles. Introduite sans essais scientifiques préalables suffisants, cette lutte biologique précipitée allait déclencher un effondrement en chaîne d’une brutalité inouïe.

Le carnage silencieux qui a rayé les partulas de la carte

L’histoire retiendra que c’est bel et bien Euglandina rosea qui a exterminé les partulas de Moorea, île par île, espèce par espèce, dans une progression aussi méthodique qu’implacable. À Moorea précisément, sept espèces sur huit ont disparu à jamais. À Tahiti, quatre à cinq espèces sur huit ont subi le même sort. Le phénomène ne s’est pas arrêté là : les 33 espèces recensées à Raiatea, les quatre de Huahine, les six de Tahaa et l’unique espèce de Bora Bora ont toutes été purement et simplement exterminées.

Ce qui rend cette extinction particulièrement glaçante, c’est sa rapidité. En l’espace de quelques années seulement, des lignées d’escargots présentes depuis des millénaires sur ces îles ont été balayées par un unique prédateur introduit sans réelle évaluation des risques. Le loup rose ne faisait pas de distinction entre les espèces nuisibles et les espèces protégées : il chassait tout ce qui pouvait constituer une proie facile, transformant les forêts polynésiennes en véritables champs de ruines pour les mollusques terrestres.

Cinquante espèces effacées : le bilan d’une erreur écologique

Selon les chiffres établis par l’UICN en 2022, sur les 51 espèces de partulas évaluées, 45 sont aujourd’hui considérées comme éteintes à l’état sauvage. Sur les plus de 70 espèces de Partulidae originellement recensées, moins de 20 ont réussi à survivre. Ce désastre reste, encore aujourd’hui, l’un des cas les mieux documentés au monde en matière d’impact désastreux d’une lutte biologique mal maîtrisée.

Heureusement, tout n’est pas perdu. Depuis les années 2000, des programmes internationaux, notamment coordonnés par le zoo de Londres et le Parc de Thoiry en France, élèvent en captivité plusieurs espèces disparues à l’état sauvage. En 2019, deux espèces, Partula rosea et Partula varia, ont même été réintroduites en Polynésie française après un voyage de 15 000 kilomètres depuis les zoos britanniques de Chester et de Whipsnade. Mais toutes les tentatives ne connaissent pas une issue heureuse : Partula pearcekellyi a été officiellement déclarée éteinte par l’UICN en juin 2024, son unique habitat ayant été envahi par l’escargot loup rose dès 1990.

Cette catastrophe polynésienne demeure une leçon précieuse pour toutes les décisions de lutte biologique à venir : introduire un organisme vivant pour en combattre un autre, sans évaluation rigoureuse des conséquences, revient parfois à ouvrir une boîte de Pandore dont on ne mesure les effets qu’une fois le mal accompli. Les partulas, elles, continuent de survivre grâce à des efforts de reproduction en captivité, symboles fragiles d’une biodiversité qu’on croyait à jamais perdue. Reste à savoir si l’humanité saura tirer les leçons de cette histoire avant de tenter, ailleurs, une nouvelle expérience du même genre.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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