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46 millions d’euros engagés à Saint-Ouen par une grande école nantaise : six ans plus tard, les pertes atteignent 6,9 millions

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Un rapport de 71 pages, un ton « courroucé » dans les réponses des anciens dirigeants, et une addition qui donne le vertige : 46 millions d’euros engagés pour un campus parisien, six ans d’exercices scrutés à la loupe, et 6,9 millions d’euros de pertes cumulées. Dans un rapport délibéré le 6 mai 2026, la chambre régionale des comptes des Pays de la Loire dresse un bilan sévère de la gestion d’Audencia entre 2018 et 2024, pointant des pertes cumulées de 6,9 millions d’euros, un conseil d’administration tenu à l’écart des décisions structurantes, des comptes annuels jamais publiés et un projet immobilier francilien mené sans filet. De quoi écorner l’image d’une institution centenaire qui se voulait irréprochable.

Car sur le papier, Audencia n’a rien d’une école en difficulté. Fondée en 1900 par décret présidentiel, l’École supérieure de commerce de Nantes est devenue Audencia Business School, septième au classement SIGEM 2025, triplement accréditée AACSB, EQUIS et AMBA, une maison respectée, forte de 7 500 étudiants et de quelque 37 000 anciens élèves. Mais derrière la vitrine, les magistrats financiers ont déroulé une mécanique bien plus grinçante, faite de choix contestables et d’une gouvernance qui a laissé filer les compteurs.

À retenir

  • Pourquoi une grande école nantaise a-t-elle caché ses comptes annuels pendant huit ans ?
  • Comment le projet immobilier préféré des étudiants n’a jamais été retenu ?
  • Quel rôle a joué le mécène du promoteur dans les coulisses de cette décision ?

Sommaire

  1. Un statut hybride qui prive l’école de subventions
  2. Saint-Ouen, le projet retenu contre l’avis des étudiants
  3. Un déficit qui s’accélère, une gouvernance mise à nu

Un statut hybride qui prive l’école de subventions

Tout part d’une bascule statutaire opérée en catimini administratif. Au 1er janvier 2018, l’association Audencia se transforme en établissement d’enseignement supérieur consulaire (EESC), une société anonyme sans but lucratif, statut hybride créé en 2014, dont le capital doit rester majoritairement consulaire. L’objectif affiché à l’époque ? Prendre de la hauteur financière et desserrer l’étau d’une chambre de commerce moins généreuse qu’avant.

Le problème, c’est que ce pari n’a pas payé. L’objectif affiché était de gagner en autonomie et de diversifier les financements, dans un contexte de désengagement progressif de la CCI de Nantes Saint-Nazaire, mais le bilan que dresse la chambre est mitigé : ce statut n’attire pas les investisseurs privés, Audencia n’en compte aucun à son capital, et prive l’école de la subvention pour charges de service public dont bénéficient les établissements privés d’intérêt général. Résultat ? Une école coincée entre deux mondes, ni tout à fait publique, ni vraiment armée pour séduire des capitaux privés.

L’opération de transformation elle-même mérite un coup d’œil. Les apports constitutifs ont atteint 32,6 millions d’euros, dont l’ensemble immobilier du campus de la Jonelière, transmis à la CCI par la dissolution du syndicat mixte, une opération dont les magistrats relèvent qu’elle s’est révélée très profitable à la chambre consulaire, Nantes Métropole et le département cédant à titre gratuit un actif qu’ils avaient seuls financé. Des collectivités ont payé, la CCI a récupéré le bien gratuitement. Un tour de passe-passe patrimonial qui n’a visiblement pas échappé aux magistrats.

Saint-Ouen, le projet retenu contre l’avis des étudiants

C’est sur le dossier du campus francilien que le rapport se fait le plus mordant. L’ensemble Bauer Box, à Saint-Ouen, vendu en l’état futur d’achèvement par un promoteur, n’était pourtant pas le choix préféré de ceux qui allaient l’habiter au quotidien. En décembre 2021, quatre projets sont présentés au conseil d’administration. Celui de Saint-Ouen, l’ensemble Bauer Box, vendu en l’état futur d’achèvement par un promoteur, est le moins cher. Il sera retenu, alors même que les étudiants consultés l’avaient classé dernier, et que le promoteur en question finançait une chaire de l’école. Un détail qui, à lui seul, aurait déjà de quoi interroger sur l’indépendance de la décision.

Mais le plus troublant se joue dans les coulisses de la présentation aux administrateurs. Détail relevé par la chambre : sur les deux projets finalistes, seul ce promoteur a été invité à venir présenter physiquement son opération devant les administrateurs, après une préparation conjointe avec les équipes d’Audencia. Les magistrats estiment que les principes d’objectivité, de transparence et de non-discrimination n’ont manifestement pas été respectés. Deux lettres d’offre viendront ensuite acter l’engagement, en juillet 2022 puis en février 2023, signées par le président et le directeur général de l’époque.

L’inquiétude, elle, ne date pas d’hier. Dès 2022, en interne, des voix s’élevaient déjà contre le poids financier du projet. L’opération était menée avec le promoteur Réalités, influent mécène de l’école, tandis que la direction financière alertait sur le risque financier et que des salariés s’inquiétaient. Des alertes qui n’ont visiblement pas suffi à faire dévier la trajectoire, jusqu’à l’ouverture effective du campus, sur le boulevard Victor Hugo à Saint-Ouen, à la rentrée 2026.

Un déficit qui s’accélère, une gouvernance mise à nu

Les chiffres, eux, parlent d’eux-mêmes et racontent une dégradation qui s’aggrave d’année en année. Le résultat net global s’établit à -2,2 millions d’euros en 2022, -2,9 millions en 2023, -4,9 millions en 2024, alors qu’entre 2018 et 2020, seule l’année 2019 avait été déficitaire, à hauteur de -1 million d’euros. Un dérapage qui, cumulé sur la seule période 2022-2024, atteint donc près de 10 millions d’euros de déficit, avant même de comptabiliser l’exercice antérieur.

Sur la forme aussi, la chambre tacle sévèrement le fonctionnement de l’école. Le conseil d’administration, censé valider les grandes orientations, aurait été maintenu à distance des choix les plus lourds de conséquences, tandis que les comptes annuels de l’établissement n’ont, eux, jamais été rendus publics sur la période contrôlée. Une opacité d’autant plus gênante que l’argent engagé provient in fine de fonds consulaires, donc indirectement des entreprises qui financent la CCI via leurs cotisations.

Le climat social, déjà écorné par plusieurs polémiques internes révélées ces dernières années sur un management jugé brutal, n’a rien arrangé à l’affaire. Le rapport confirme des révélations sur un management essorant pour les salariés et détaille des pratiques étonnantes sur ces huit dernières années. Autre curiosité relevée par les magistrats : l’entrée au capital d’une autre chambre consulaire dans des conditions financières qui méritaient, elles aussi, d’être questionnées. L’entrée de la CCI Vendée au capital en 2021 s’est faite à hauteur de 5 % pour un million d’euros, soit 64,70 euros l’action.

Depuis janvier 2024, une nouvelle direction générale a repris les manettes et engagé un travail de redressement, avec l’ambition affichée de stabiliser des comptes durablement dans le rouge. Le campus de Saint-Ouen, lui, est désormais ouvert et accueille ses premiers étudiants à la rentrée 2026 : reste à savoir si l’établissement parviendra à transformer cet investissement à 46 millions d’euros en atout, plutôt qu’en boulet financier durable pour les entreprises qui, via la CCI, en assument in fine la facture.

Sources : audencia.com | oeil.europarl.europa.eu | questions.assemblee-nationale.fr

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