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En refusant de livrer deux bâtiments déjà achevés, la France a littéralement transformé un contrat de plus d’un milliard d’euros en facture à rembourser

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Un contrat de plus d’un milliard d’euros, signé en grande pompe entre Paris et Moscou, s’est transformé en facture à la charge du contribuable français. Au terme d’une saga diplomatique de plusieurs mois, la France a dû verser 1,163 milliard d’euros à la Russie pour avoir refusé de livrer deux porte-hélicoptères pourtant achevés, amarrés à quai à Saint-Nazaire. Un dénouement rare dans l’histoire de l’industrie de défense française : livrer zéro navire et payer plus qu’à la signature initiale du contrat.

À retenir

  • Un contrat juteux transformé en remboursement astronomique : comment cela s’est-il produit ?
  • 400 marins russes formés pendant des mois pour des navires qu’ils ne piloteront jamais
  • Les vraies raisons pour lesquelles Moscou a exigé plus d’argent qu’initialement prévu

Sommaire

  1. Deux géants des mers construits pour la marine russe
  2. 400 marins russes formés pour des navires qu’ils ne verront jamais naviguer sous leur pavillon
  3. Comment un milliard de vente s’est transformé en milliard à rembourser
  4. La suite : deux porte-hélicoptères vendus à l’Égypte

Deux géants des mers construits pour la marine russe

Retour en 2011. En pleine détente russo-française, DCNS (aujourd’hui Naval Group) signe avec le groupe public Rosoboronexport un contrat portant sur la construction de deux bâtiments de projection et de commandement de type Mistral. Un contrat de 1,2 milliard d’euros pour la construction de deux bâtiments de type Mistral était signé entre DCNS et le groupe public russe Rosoboronexport. Les deux navires, de véritables usines de guerre flottantes capables de transporter hélicoptères, chars et chalands de débarquement, devaient rejoindre la flotte du Pacifique russe. Ils portent des noms lourds de symboles : le Vladivostok et le Sébastopol, du nom de la ville de Crimée qui deviendra, quelques années plus tard, le cœur du contentieux.

La construction avance vite. Le Vladivostok est mis à flot dès octobre 2013, et l’arrière du Sébastopol, fabriqué en Russie, traverse l’Europe pour venir s’arrimer à la coque assemblée à Saint-Nazaire. Puis tout bascule. Fin 2013, la crise ukrainienne débute et la Russie annexe la Crimée en mars 2014. Paris se retrouve piégé entre un contrat en cours d’exécution et une pression internationale grandissante pour sanctionner Moscou.

400 marins russes formés pour des navires qu’ils ne verront jamais naviguer sous leur pavillon

C’est l’un des épisodes les plus étonnants de cette affaire. Alors que la tension monte sur la scène diplomatique, la vie continue normalement sur les quais de Saint-Nazaire. Le 1er juillet, 400 marins russes arrivent à Saint-Nazaire pour se former à l’utilisation des navires. Pendant plusieurs mois, ces équipages russes s’installent dans la ville portuaire, apprennent à manœuvrer les moteurs orientables du navire, participent aux essais en mer, sous les yeux parfois surpris des habitants et des touristes.

C’est là, dans les entrailles du navire, à l’abri des regards, que les 400 marins russes arrivés le 30 juin dernier apprennent à maîtriser le fleuron des chantiers navals français, l’utilisation des « pods », ces moteurs intégrés sous la coque, orientables à souhait. Ils vivront jusqu’à leur départ dans une situation ubuesque : formés pour commander un navire qui, au fil des mois, devient de plus en plus improbable à livrer. En novembre 2014, la date de remise officielle du Vladivostok est purement et simplement reportée sine die. Les marins russes finiront par quitter la France les mains vides, laissant derrière eux des mois d’entraînement devenus inutiles.

Le nœud du problème, ce sont les négociations sur le montant du remboursement, qui s’étirent pendant près d’un an. Paris propose d’abord de rendre les avances déjà perçues, une somme jugée largement insuffisante par Moscou. Les autorités russes jugeaient insuffisante la proposition française de rembourser 785 millions d’euros d’avances déjà perçues et chiffraient le préjudice subi à près de 1,163 milliard d’euros. La Russie ne compte pas se contenter d’un simple remboursement des sommes versées : elle veut être dédommagée pour tout ce qu’elle a investi dans l’opération.

Le calcul russe intègre en effet des postes de dépense concrets, loin du seul prix des coques d’acier. Pour justifier sa demande, Moscou met notamment en avant les dépenses pour la formation des 400 marins qui devaient constituer l’équipage, la construction des infrastructures à Vladivostok, où devait être basé le premier Mistral, et la fabrication de quatre hélicoptères de combat. Un responsable russe résumera la logique du chiffre avec une formule limpide : « La somme de 1,163 milliard d’euros est légèrement en-dessous de la valeur du contrat ».

Après des mois de bras de fer, entre le secrétaire général de la défense français Louis Gautier et le vice-Premier ministre russe Dmitri Rogozine, Paris finit par céder sur l’intégralité du montant réclamé. Le transfert s’effectue dans une discrétion presque diplomatique : Paris a transféré plus de 1,1 milliard d’euros vers une banque russe en compensation de l’annulation de la livraison de deux porte-hélicoptères de classe Mistral. Une prudence qui n’a rien d’anodin puisque, selon la presse russe, le transfert d’argent s’est fait en secret en raison des craintes de Moscou concernant l’affaire Ioukos, une décision d’arbitrage international qui avait déjà conduit certains pays européens à saisir des avoirs russes.

La suite : deux porte-hélicoptères vendus à l’Égypte

Restait un problème très concret : que faire de deux navires de guerre flambant neufs, sans acheteur, coûtant à la France au moins 1 million d’euros par mois pour assurer la sécurité et la maintenance des navires ? La réponse arrive quelques mois plus tard, sous la forme d’un nouveau client inattendu. L’Égypte et la France ont conclu un accord pour l’acquisition des deux anciens Mistral russes pour environ 950 millions d’euros, incluant le coût de formation des équipages égyptiens.

Rebaptisés Gamal Abdel Nasser et Anwar El Sadat, les deux bâtiments quitteront finalement Saint-Nazaire en 2016, direction Alexandrie, sous pavillon égyptien cette fois. Un épilogue presque ironique : les navires construits pour projeter la puissance navale russe dans le Pacifique patrouillent aujourd’hui en Méditerranée orientale. Il aura fallu deux ans, deux marines étrangères et plus de deux milliards d’euros de mouvements financiers cumulés pour que ces deux géants d’acier trouvent enfin un port d’attache durable.

Sources : marine-oceans.com | francais.rt.com | questions.assemblee-nationale.fr

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