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En vendant pour 14 milliards de dollars d’armes à la Russie, la Corée du Nord a littéralement financé sa croissance sur le dos d’une guerre qu’elle n’a jamais déclarée

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Comment un pays coupé du monde, incapable de nourrir correctement sa propre population, peut-il afficher la croissance économique la plus rapide de ces huit dernières années ? La réponse tient en un mot que Pyongyang se garde bien de prononcer officiellement : la guerre. Pendant que les chars brûlent dans les plaines ukrainiennes, la Corée du Nord encaisse les dividendes d’un conflit qu’elle n’a jamais officiellement rejoint, mais qu’elle alimente en obus, en soldats et en silence complice. Un paradoxe glaçant que les chiffres de la Banque de Corée mettent aujourd’hui crûment en lumière.

La corée du nord a trouvé son eldorado dans les décombres ukrainiens

Les données publiées par la Banque de Corée sont sans appel : l’économie nord-coréenne a bondi de 3,7 % en 2024, son rythme le plus soutenu depuis huit ans. Un chiffre qui confirme une tendance amorcée l’année précédente, avec une croissance de 3,1 % en 2023, après un recul de 0,2 % en 2022. Ce redressement spectaculaire n’a rien d’un hasard statistique : il coïncide très précisément avec l’intensification des liens militaires entre Pyongyang et Moscou. Les secteurs qui tirent cette croissance ne trompent personne sur leur nature. La chimie lourde, dopée par la production de composants métalliques destinés à l’exportation, a grimpé de 10,7 %, un record absolu pour ce secteur. La construction, elle, a explosé de 12,3 %, portée notamment par le développement d’infrastructures de transport et l’arrivée de touristes russes. Le secteur minier et manufacturier n’est pas en reste, avec des hausses respectives de 8,8 % et 7 %. Autrement dit, l’appareil productif nord-coréen tourne à plein régime pour une seule et même destination : le front russe.

Munitions contre pétrole : le troc qui a sauvé pyongyang de l’asphyxie économique

Le commerce officiel nord-coréen, lui, raconte une tout autre histoire, presque anecdotique en comparaison. Le volume total des échanges enregistrés a même reculé de 2,6 % pour s’établir à seulement 2,7 milliards de dollars en 2024, un niveau toujours inférieur à celui d’avant la pandémie. Sur le papier, les exportations officielles progressent de 10,8 % pour atteindre 360 millions de dollars, mais portées essentiellement par des produits aussi inattendus que des perruques et des montres, deux articles qui échappent aux sanctions internationales. En 2025, ces mêmes exportations grimperaient encore de 30 %, avec l’ajout de plumes, de jouets et d’articles de sport dans le panier commercial. Un tableau presque comique si l’on ignorait ce qui se cache derrière : selon les estimations de l’Institut sud-coréen de stratégie de sécurité nationale, la Corée du Nord aurait engrangé entre 7,7 et 14 milliards de dollars entre août 2023 et décembre 2025, grâce au déploiement de troupes et à la fourniture d’armements à la Russie. Ces sommes, rarement versées en liquide, prennent la forme de technologies militaires sensibles, de nourriture et d’énergie, autant de ressources vitales pour un régime historiquement asphyxié par les sanctions. Rapportées à un produit intérieur brut estimé à 25 milliards de dollars, ces revenus parallèles représenteraient jusqu’à 56 % de l’économie nationale, un chiffre qui donne le vertige et qui explique, à lui seul, l’essentiel de la croissance affichée.

Moscou, client captif : pourquoi la russie n’a pas eu d’autre choix que de payer le prix fort

Ce troc à grande échelle n’a rien d’une faveur amicale entre deux régimes isolés. Il répond avant tout à une nécessité militaire pressante pour Moscou, dont les stocks de munitions se sont considérablement amenuisés depuis le déclenchement du conflit. Face à une industrie de défense russe incapable de suivre le rythme de consommation d’un front figé dans la guerre d’attrition, la Corée du Nord s’est imposée comme un fournisseur incontournable, disposant d’arsenaux hérités de la guerre froide et d’une capacité de production encore active. Ce rapport de force explique pourquoi Pyongyang a pu négocier des contreparties aussi substantielles, bien au-delà de simples livraisons ponctuelles. La preuve la plus tangible de cette alliance de circonstance se construit d’ailleurs en ce moment même à la frontière commune des deux pays : un pont routier, long d’à peine dix-neuf kilomètres, est actuellement en chantier selon les observations de l’organisation ukrainienne Truth Hounds. Loin d’être un simple projet d’infrastructure civile, cet ouvrage est décrit comme une véritable artère logistique, destinée à faciliter le transport de troupes et de matériel militaire entre les deux territoires. Un symbole en béton, si l’on peut dire, de la solidité d’un axe que ni les sanctions ni la pression internationale n’ont réussi à ébranler.

Une alliance qui redessine les rapports de force en asie et menace l’équilibre nucléaire mondial

Derrière ces chiffres macroéconomiques se cache une réalité humaine que la croissance ne parvient pas à masquer. Le revenu national brut par habitant en Corée du Nord plafonne à 1 239 dollars en 2024, soit à peine 3,4 % du niveau observé chez le voisin sud-coréen, où ce même indicateur atteint plus de 50 000 dollars. La Banque de Corée elle-même souligne qu’une part importante de la population continue de souffrir de malnutrition, un constat glaçant lorsqu’on le met en perspective avec les milliards générés par les exportations d’armement. Cette dissonance illustre parfaitement la nature du régime nord-coréen, où la richesse produite par le sang versé ailleurs ne ruisselle jamais jusqu’aux populations civiles. Mais l’enjeu dépasse largement le seul cadre humanitaire. En échange de ses livraisons militaires, Pyongyang obtiendrait également un accès à des technologies sensibles, notamment dans les domaines spatial et nucléaire, un transfert de savoir-faire qui inquiète sérieusement les analystes de la sécurité régionale. Cette proximité inédite entre les deux capitales rebat ainsi les cartes géopolitiques en Asie du Nord-Est, isolant davantage la Corée du Sud et le Japon, tout en offrant à un régime autrefois marginalisé une légitimité stratégique qu’il n’avait jamais connue depuis la fin de la guerre froide.

Au final, cette croissance nord-coréenne raconte moins une success story économique qu’une mécanique bien huilée où la souffrance des uns nourrit l’enrichissement des autres. Pendant que les usines de chimie lourde tournent à plein régime et que les ponts se construisent à la frontière russe, la population nord-coréenne, elle, continue d’attendre les fruits d’une prospérité qui ne lui est jamais destinée. Reste une question qui dépasse largement le cas nord-coréen : combien de régimes, à travers le monde, transforment aujourd’hui les conflits lointains en véritables opportunités économiques, au mépris de toute considération humaine ?

Sources : Banque de Corée via Zonebourse/Reuters, 29 août 2025AFP/Noovo.info, juillet 2026TradingEconomics, données BOK

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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