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En transformant leurs derniers arbres en charbon de bois, les Haïtiens ont littéralement tracé une frontière visible depuis l’espace

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Sur les images prises par les satellites de la NASA, la ligne ne trompe personne : d’un côté, un vert dense et continu ; de l’autre, un camaïeu de brun et de jaune où plus rien ne pousse. Cette frontière entre Haïti et la République dominicaine, longue de 380 kilomètres, est devenue l’une des démonstrations les plus citées de déforestation au monde. Elle reflète le large déboisement survenu du côté haïtien, tandis que les forêts luxuriantes prospèrent encore du côté dominicain, en net contraste. Ce contraste visuel, aussi spectaculaire soit-il, cache une histoire bien plus complexe qu’un simple problème d’arbres coupés.

À retenir

  • Une ligne nette sépare le vert luxuriant dominicain du brun haïtien : mais qui a vraiment tracé cette frontière ?
  • Le régime Duvalier a intentionnellement déboiser la zone frontalière pour des raisons de contrôle militaire
  • Le chiffre de 2% de couverture forestière, répété depuis 40 ans, reposerait sur aucune source fiable selon les chercheurs

Sommaire

  1. Une frontière façonnée par la politique autant que par la hache
  2. Le charbon de bois, colonne vertébrale énergétique d’un pays sans alternative
  3. Sols à nu, eau qui dévale : les conséquences concrètes
  4. Un chiffre-choc, mais contesté par les chercheurs

Une frontière façonnée par la politique autant que par la hache

Le tracé net qu’on observe depuis l’espace n’est pas seulement le fruit du hasard écologique. Pour des raisons de contrôle policier de la frontière, le régime Duvalier a fait déboiser la zone frontalière avec la République dominicaine, créant artificiellement cette ligne de démarcation que l’on cite aujourd’hui comme preuve absolue de l’absence d’arbres côté haïtien. Une décision militaire, donc, avant d’être un accident environnemental.

Cette histoire s’inscrit dans un schéma plus ancien. Pendant l’occupation américaine entre 1915 et 1934, l’exploitation intensive des bois exotiques a fait chuter la couverture forestière de 60 à 21 %. Quelques années plus tard, un projet haïtiano-américain a détruit des millions d’arbres près de Jérémie pour les remplacer par des hévéas, une ressource jugée précieuse pendant la Seconde Guerre mondiale mais qui n’a généré aucun bénéfice financier, la production n’étant devenue rentable qu’après la fin du conflit. Le pays a payé le prix écologique d’un pari économique raté.

Remonter plus loin dans le temps révèle une autre mécanique, celle de la dette. En 1911, 2,53 dollars sur chaque tranche de 3 dollars collectés au titre des taxes sur le café, principale source de revenus du pays, servaient à rembourser la France. Cette ponction a directement alimenté la pression sur les terres et les forêts, les paysans devant produire toujours plus pour honorer une dette héritée de l’indépendance.

Le charbon de bois, colonne vertébrale énergétique d’un pays sans alternative

Impossible de comprendre l’état des collines haïtiennes sans parler de ce qui brûle dans les cuisines. Pour cuire les aliments, les Haïtiens utilisent le gaz à hauteur de 5 %, le kérosène à 7 % et le bois à 63 %, le reste étant complété par le charbon de bois. Ce combustible n’est pas un luxe ni un choix culturel : c’est la seule option accessible pour des millions de foyers. La harvesting de bois de chauffe et de charbon reste aujourd’hui une des principales sources de déforestation, un secteur qui constitue une bouée de sauvetage pour de nombreux Haïtiens confrontés au chômage massif et à la rareté d’autres sources d’énergie.

De l’autre côté de la ligne, les choix politiques ont divergé radicalement. Le gouvernement dominicain a de longue date interdit la récolte de charbon de bois et subventionné le gaz propane comme alternative. Deux pays, une même île, deux trajectoires énergétiques opposées, et un paysage qui en porte la marque à l’œil nu. Ce n’est pas la nature qui a choisi de s’arrêter à la frontière, mais bien deux politiques publiques qui ont divergé pendant des décennies.

Sols à nu, eau qui dévale : les conséquences concrètes

Retirer la couverture végétale d’un versant montagneux n’est jamais anodin. Le couvert forestier protège normalement de la dégradation des terres en stabilisant les sols et en réduisant l’érosion hydrique, alors qu’un sol dénudé n’apporte plus aucune protection contre les pluies violentes, ce qui favorise glissements de terrain et inondations dans les vallées. Concrètement, quand un cyclone traverse Hispaniola, l’eau qui aurait dû être absorbée par les racines dévale directement vers les zones habitées.

Les effets se lisent aussi sur la biodiversité. L’érosion du sol s’accompagne d’une diminution des ressources en eau, certaines espèces fruitières, forestières ou herbacées disparaissent ou deviennent rares, et dix des dix-sept espèces endémiques de mammifères, reptiles et oiseaux ont déjà disparu. Même les mangroves, pourtant censées protéger les côtes, ne sont pas épargnées : la déforestation du pays touche aussi les forêts de mangrove, fréquemment utilisées pour produire du charbon de bois.

Un chiffre-choc, mais contesté par les chercheurs

Voilà où l’histoire se complique. Le fameux chiffre de 2 % de couverture forestière restante, repris depuis des décennies dans la presse et les rapports internationaux, ne reposerait sur aucune source solide. L’anthropologue Andrew Tarter a montré que ce chiffre de 2 %, souvent cité mais sans fondement, a persisté dans de nombreuses publications de référence depuis les années 1980, sans qu’on puisse lui trouver une source fiable. Des travaux plus récents et fondés sur l’imagerie satellite racontent une autre réalité : une étude menée en 2014 par Churches et ses collègues a montré que la couverture boisée en Haïti concerne environ un tiers du pays, bien loin des 2 % régulièrement évoqués.

Ce débat n’efface pas le contraste visible depuis l’espace, mais il en nuance la lecture. La déforestation haïtienne existe bel et bien, elle a une histoire politique documentée, de Duvalier aux créanciers français, en passant par l’occupation américaine. Mais réduire le pays à un désert de 2 % de verdure occulte les efforts locaux, comme les ressources de bois gérées de façon familiale et collective, les « rak bwa » ou lots boisés, qui offrent une source de charbon de bois tout en laissant intactes les forêts restantes. La ligne vue du ciel raconte une vraie tragédie environnementale, mais pas celle, caricaturale, d’un pays totalement rasé.

Sources : environmentalmigration.iom.int | laviedesidees.fr

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