Quarante-quatre jours. C’est le temps qu’il a fallu à l’armée américaine pour ériger, en plein désert de l’Utah, des immeubles ouvriers allemands identiques en tous points à ceux de Berlin, jusqu’au moindre clou. Des prisonniers de l’Utah ont construit les six immeubles de type Mietskaserne en 44 jours, avant mai 1943. Le site s’appelait Dugway Proving Ground, et il allait devenir le laboratoire le plus secret et le plus macabre de la Seconde Guerre mondiale.
À retenir
- Pourquoi l’armée américaine a-t-elle construit un village entier en plein désert ?
- Quels architectes de renom ont participé à ce projet étrange et quel secret cachait-il ?
- Comment des maisons meublées jusque aux rideaux sont devenues le champ d’expérimentation le plus macabre de la Seconde Guerre mondiale
Sommaire
- Un décor de cinéma pour préparer l’incendie de villes entières
- Des architectes de renom au service de la destruction
- Meublé jusqu’aux rideaux, y compris les jouets d’enfants
- Brûler, reconstruire, recommencer
Un décor de cinéma pour préparer l’incendie de villes entières
Le « Japanese Village » est le surnom donné à un ensemble de maisons construites en 1943 par l’armée américaine sur le site de Dugway Proving Ground, dans l’Utah, à environ 100 kilomètres au sud-ouest de Salt Lake City. À quelques centaines de mètres, son jumeau germanique répondait au même objectif : reproduire, à l’identique, l’habitat civil de l’ennemi pour mieux le détruire. Le village germano-japonais de Dugway a été le principal site américain de test des bombes incendiaires avant les grandes attaques de la fin de la guerre contre des cibles civiles comme Dresde et Tokyo, la fonction du village allemand toujours existant reproduisant celle d’un village japonais adjacent, aujourd’hui disparu, utilisé pour tester les incendiaires destinés au théâtre du Pacifique.
L’idée n’est pas née dans un bureau anonyme. C’est le président Franklin Delano Roosevelt lui-même qui en a fait un projet prioritaire, suggérant de bâtir une ville factice lors d’une réunion tenue, selon l’historienne de Dugway Rachel Quist, dans sa propre chambre, où il aurait simplement dit d’aller trouver comment faire, que c’était aux équipes de s’en charger. La Standard Oil, sous contrat gouvernemental pour développer de nouvelles armes incendiaires, cherchait à tester ses nouveaux engins sur une cible aussi proche que possible de la réalité, alors que l’armée utilisait déjà des incendiaires à base de thermite. Résultat : un chèque en blanc et une consigne unique, faire aussi vrai que possible.
Des architectes de renom au service de la destruction
Ce qui frappe, avec le recul, c’est le pedigree des hommes recrutés pour ce chantier pas comme les autres. Un groupe d’architectes germano-américains affiliés au « groupe Gropius de Harvard », dont les architectes juifs Eric Mendelsohn et Konrad Wachsmann, ont été employés pour concevoir l’installation, tous deux ayant appartenu au Berliner Zehner-Ring, le cercle berlinois qui comptait parmi ses membres Walter Gropius et Mies van der Rohe. Erich Mendelsohn s’était fait un nom dans l’Allemagne des années 1920 grâce à son architecture expressionniste. Voilà un homme qui avait fui le nazisme et qui se retrouvait, quelques années plus tard, à dessiner les plans des maisons qu’on allait brûler pour vaincre ce même régime. L’ironie n’a échappé à personne à l’époque.
Pour le pendant japonais, l’architecte tchécoslovaque Antonin Raymond, qui avait travaillé plusieurs années au Japon, notamment dans l’agence de Frank Lloyd Wright, a développé les bases de la conception du village japonais. Le souci du détail ne s’arrêtait pas à la structure des bâtiments. Erich Mendelsohn et Konrad Wachsmann conseillaient sur les techniques de construction et les matériaux, tandis que Paul Zucker, Hans Knoll et George Hartmueller conseillaient sur la conception d’un ameublement intérieur authentique. Même Hollywood a mis la main à la pâte : des décorateurs de la RKO Pictures ont participé à la construction.
Meublé jusqu’aux rideaux, y compris les jouets d’enfants
La fidélité recherchée relevait de l’obsession. Les bâtiments du village germano-japonais ont été construits avec des matériaux et des designs reproduisant les immeubles résidentiels contemporains des quartiers industriels urbains allemands et japonais, des études ayant été menées pour déterminer quels matériaux et mobiliers disponibles aux États-Unis correspondraient le mieux à ceux utilisés en Allemagne et au Japon. Le village était authentique jusque dans les moindres détails, avec un ameublement lourd typiquement allemand, des vêtements suspendus dans les placards et des jouets d’enfants. Le bois et la peinture, tant pour l’intérieur que l’extérieur, ont été choisis pour être authentiques dans les deux villages, avec jusqu’à des baguettes posées sur les tables côté japonais.
Ce village n’était pas une simple maquette. Le résultat de cette réunion improbable a été le German Village, un bâtiment jumelé composé de six appartements sur trois étages. Selon l’armée de l’air, le village allemand de Dugway correspondait au type de logement dans lequel vivait 80 % de la population industrielle allemande. Un chiffre qui en dit long sur l’ambition du projet : ce n’était pas reproduire une maison isolée, mais l’unité d’habitat la plus répandue outre-Atlantique, celle où vivaient les ouvriers dont on cherchait, cyniquement, à comprendre comment ils brûleraient.
Brûler, reconstruire, recommencer
Voici le cœur du dispositif, et sa part la plus vertigineuse. Les répliques de bâtiments allemands et japonais ont été construites, bombardées au moins 27 fois, et reconstruites afin de tester les incendiaires destinés à la Seconde Guerre mondiale. Les premiers essais ont débuté le 17 mai et se sont achevés le 16 juillet 1943, mais des tests supplémentaires ont été menés jusqu’en 1944 pour transformer la bombe M-69 en bombes à sous-munitions : au total, les structures ont été détruites et entièrement reconstruites au moins trois ou quatre fois, les pièces récupérables étant cannibalisées et réutilisées. Un cycle sans fin : on bâtissait un quartier meublé jusqu’au dernier rideau, on y larguait des bombes incendiaires expérimentales, puis on rebâtissait, à l’identique, pour recommencer.
Les munitions testées ici allaient changer le visage de la guerre aérienne. Le modèle de bombe AN-M50, largement testé au village allemand, représentait plus de 97 % des bombes incendiaires larguées sur l’Allemagne par les forces américaines, tandis que l’AN-M69, testé dans le village germano-japonais, a été utilisé massivement lors du bombardement incendiaire du Japon en 1945, dont les résultats ont dépassé, en pertes humaines immédiates et destructions matérielles, l’usage des bombes atomiques. Difficile de trouver une phrase plus glaçante pour résumer l’enjeu réel de ce chantier du désert.
Il ne reste aujourd’hui qu’un seul bloc du village allemand d’origine, protégé par le statut militaire toujours actif du site, et l’accès y demeure strictement contrôlé. Le village japonais, lui, a totalement disparu. Ce qui frappe surtout, en repensant à cette histoire, c’est le contraste entre la minutie presque domestique de la conception, des architrectes de renom choisissant le bon tissu de rideau, et la brutalité pure de l’usage final. Un détail mérite d’être noté : les mêmes savoir-faire, les mêmes gestes de charpentier employés pour bâtir des foyers ont servi, à Dugway, à perfectionner l’art de les réduire en cendres, encore et encore, jusqu’à obtenir la formule la plus efficace.
Sources : tile.loc.gov | asia-pacificresearch.com


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