Un barrage se ferme sur la Volta en 1965, et c’est 8 500 kilomètres carrés de forêt qui disparaissent sous l’eau en quelques mois. Pas de coupe préalable, pas de déboisement systématique : les arbres restent debout, racines ancrées dans le sol, troncs dressés vers une surface qui monte inexorablement. Six décennies plus tard, ce bois englouti n’a pas pourri. Il est même devenu l’un des gisements de bois tropical les plus convoités du continent africain.
L’histoire commence avec l’indépendance du Ghana et un pari industriel colossal. Le barrage d’Akosombo est un immense ouvrage hydroélectrique sur la Volta, construit par le gouvernement ghanéen entre 1961 et 1965, peu après l’indépendance du pays. Sa construction inonde le bassin de la rivière Volta, créant le plus grand lac artificiel du monde. La priorité n’était pas de préserver un paysage mais de fournir de l’électricité : la fonction première du barrage fut de fournir de l’électricité à l’industrie de l’aluminium. Un choix qui dit tout de l’époque : on construit vite, on pense industrie avant patrimoine forestier.
À retenir
- Une forêt entière reste parfaitement préservée sous 60 ans d’eau stagnante sans oxygène
- L’exploitation de ce bois englouti pourrait valoir des milliards, mais à quel prix écologique ?
- Les pêcheurs locaux s’inquiètent des impacts sur l’écosystème lacustre et leur survie économique
Sommaire
- 78 000 vies déplacées pour un lac
- Pourquoi le bois ne se dégrade pas
- La scie qui plonge : une industrie née cinquante ans plus tard
- Une ressource qui ne fait pas que des heureux
78 000 vies déplacées pour un lac
Derrière les chiffres de surface se cache un déracinement humain massif. Achevé en 1965, le barrage a forcé la relocalisation de 78 000 personnes, avec 200 000 de leurs animaux, tandis que quelque 120 bâtiments et d’innombrables petites résidences ont été détruites. Des villages entiers ont dû être reconstruits sur les rives plus hautes, loin des vallées où leurs habitants avaient grandi. Certaines sources évoquent même 80 000 déplacés, soit l’équivalent d’une ville moyenne française rayée de la carte et reconstruite ailleurs, sans consultation approfondie sur le devenir des terres englouties.
Le lac qui en résulte n’a rien d’anecdotique à l’échelle du pays. La création du lac Volta couvre 3,6 % de la surface totale du Ghana, et le barrage a rapidement montré son utilité bien au-delà de la seule fonderie d’aluminium : de manière générale, l’ouvrage fut bénéfique aux activités industrielles et économiques, ouvrant de nouvelles voies navigables et augmentant le produit de la pêche et de la pisciculture. Mais sous cette surface calme, un paysage entier attendait, figé, que quelqu’un vienne le redécouvrir.
Pourquoi le bois ne se dégrade pas
La décomposition du bois nécessite de l’oxygène et l’activité de champignons ou d’insectes xylophages. Privée d’air, une forêt immergée entre dans une forme de sommeil chimique. Lors de la construction de réservoirs et de barrages artificiels, de vastes étendues de forêt sont souvent inondées ; bien que les arbres meurent, leur bois est souvent préservé. Sur le lac Volta, le phénomène atteint une échelle rarement observée ailleurs : le lac abrite aujourd’hui une vaste forêt sous-marine hébergeant des millions d’arbres submergés sur ses 8 500 kilomètres carrés.
Le résultat surprend même les scientifiques locaux. Une analyse ghanéenne récente souligne que des milliers de grands bois tropicaux, dont la densité est comparable à celle du chêne, sont préservés sous l’eau, les conditions anaérobies et l’acidité des tourbières ayant empêché leur décomposition et renforcé leur solidité. Du bois qui a passé un demi-siècle sous l’eau et qui ressort parfois plus résistant qu’à l’origine. Difficile de trouver meilleur argument contre l’idée que le bois immergé est forcément du bois perdu.
La scie qui plonge : une industrie née cinquante ans plus tard
Il aura fallu attendre les années 2000 pour que quelqu’un se penche sérieusement sur la valeur de ce trésor englouti. En 2010, une société canadienne, Clark Sustainable Resources Development (CSRD), a été autorisée par le gouvernement du Ghana à retirer le bois submergé du lac. L’accord ne date pas d’hier : Triton/CSRD a obtenu les droits sur 350 000 hectares pour 25 ans, accord ratifié par le Parlement fin 2010.
Sur le terrain, la technique employée relève de la haute précision plutôt que de la simple scie manuelle. La technologie SHARC permet de conserver intactes les racines des arbres afin de ne pas perturber le fond du lac ni remuer les polluants. Concrètement, grâce à la vidéo et au sonar, l’engin peut manœuvrer indépendamment des bateaux et des ancrages, localiser, découper et récupérer les arbres avec un bras télescopique, plus rapidement et plus profondément que les opérations traditionnelles menées par des plongeurs. Un robot sous-marin, en somme, qui fait le travail qu’aucun bûcheron ne pourrait accomplir à cette profondeur sans risque mortel.
Les essences remontées ne sont pas n’importe quel bois de chauffage. Les opérateurs du SHARC ont trouvé des tailles, qualités et mélanges d’essences prometteurs, incluant l’odum, l’ébène et l’acajou, des bois devenus rares voire menacés dans les forêts vivantes d’Afrique de l’Ouest. La valeur économique donne le vertige : selon les estimations, ces bois submergés comptent parmi les ressources de bois d’œuvre les plus précieuses au monde, avec des estimations prudentes de tiers évaluant leur valeur brute entre 1 et 2 milliards de dollars, certaines projections évoquant même jusqu’à trois milliards. Un chiffre qui dépasse le budget annuel de plusieurs ministères ghanéens réunis, pour du bois que personne n’avait jamais eu l’intention d’exploiter.
Une ressource qui ne fait pas que des heureux
Tout n’est pas paisible sous la surface du lac Volta. Les pêcheurs locaux redoutent les conséquences de cette exploitation à grande échelle. Certains pêcheurs autour du lac craignent que l’exploitation forestière sous-marine ne perturbe les habitats des poissons et n’endommage l’eau, nuisant ainsi à leur capacité à gagner leur vie. Une étude universitaire récente va plus loin, décrivant le projet comme profitant surtout aux entreprises et à l’État : l’extraction de bois du lac a restreint l’accès des pêcheurs au lac pour la poursuite de leurs moyens de subsistance, tandis que l’État et les entreprises extractives accumulent les profits aux dépens des pêcheurs et des propriétaires terriens.
Il y a pourtant un bénéfice concret et rarement contesté : la sécurité de la navigation. Ces arbres fantômes, invisibles sous la surface, ont longtemps représenté un danger réel pour les embarcations qui sillonnent le lac. Retirer les troncs les plus proches de la surface, c’est aussi éviter que des pêcheurs ne heurtent, en pleine nuit, une cime pétrifiée depuis soixante ans.
Reste une question que peu de rapports abordent frontalement : que devient l’écosystème qui s’est développé autour de ces arbres morts depuis un demi-siècle ? Sur d’autres lacs de barrage, en Guyane française par exemple, les entreprises qui récoltent ce bois immergé transforment d’abord les canopées coupées en récifs artificiels avant d’extraire le tronc, une manière de ne pas priver brutalement poissons et oiseaux d’un habitat qu’ils occupent depuis des générations. Sur le lac Volta, cette cohabitation entre exploitation commerciale et écosystème aquatique reste le vrai défi des prochaines décennies, bien plus que la seule question de savoir combien de milliards de dollars dorment encore sous l’eau.
Sources : reporterre.net | directtriphub.com


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