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En brûlant à l’air libre les câbles de deux continents, les Ghanéens d’Agbogbloshie ont fait passer le plomb dans le lait des marchés voisins

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En brûlant 15 000 tonnes de câbles de deux continents, les Ghanéens d’Agbogbloshie ont fait grimper le plomb dans le lait des marchés voisins

Chaque année, environ 15 000 tonnes de déchets électroniques transitaient par le site d’Agbogbloshie, à Accra, avant d’y être brûlées à l’air libre pour en extraire le cuivre. Le site désormais démoli recevait autrefois environ 15 000 tonnes de déchets électroniques chaque année, ce qui en faisait l’un des plus grands sites de traitement d’e-déchets en Afrique. Le Ghana, à lui seul, importait bien davantage : le pays importait chaque année environ 215 000 tonnes d’appareils électroniques d’occasion en provenance de l’étranger, principalement d’Europe occidentale, et générait 129 000 tonnes supplémentaires de déchets électroniques par an. Une partie était réparée et revendue. Le reste finissait dans les flammes.

L’activité la plus préoccupante pour la santé publique était le brûlage de câbles gainés pour récupérer le cuivre qu’ils contiennent, du polystyrène servant de combustible pour brûler les matériaux en plein air. Des adolescents s’en chargeaient, torse nu, à quelques mètres des étals de nourriture. Une quarantaine d’hommes, pour la plupart adolescents ou jeunes vingtenaires, entretenaient des ballots de cinq à dix livres de fil de cuivre isolé en train de brûler. Cuivre, aluminium, fer : chaque kilo récupéré valait quelques cedis. Le plomb, lui, ne rapportait rien. Il partait en fumée, littéralement.

À retenir

  • Des adolescents brûlaient des câbles à quelques mètres des marchés alimentaires pour quelques cedis de cuivre
  • Le plomb s’est propagé bien au-delà du site : jusqu’à 60 fois la limite de sécurité détectée dans les sols voisins
  • Des œufs de poule contenaient des dioxines 220 fois supérieures aux normes européennes

Sommaire

  1. Une économie du cuivre bâtie sur la fumée
  2. Le plomb qui voyage jusqu’aux étals
  3. 2021 : le bulldozer, pas la solution

Une économie du cuivre bâtie sur la fumée

Agbogbloshie n’était pas un simple dépotoir. C’était un gagne-pain pour des milliers de familles venues du nord du pays. Le site faisait vivre entre 4 500 et 6 000 personnes directement, et le marché générait entre 105 et 268 millions de dollars tout en profitant à 200 000 personnes. À côté, le bidonville d’Old Fadama abritait une population bien plus large encore. Old Fadama, près du centre d’Accra, hébergeait plus de 100 000 personnes issues des couches populaires urbaines et de migrants venus des campagnes en quête d’opportunités économiques.

Ce détail géographique change tout à l’affaire. Un marché alimentaire se trouvait juste en face, séparé par le Korle Lagoon. Des écoles aussi. La fumée ne restait pas confinée au site : elle voyageait avec le vent.

Le plomb qui voyage jusqu’aux étals

La topographie d’Agbogbloshie a joué contre ses riverains. Durant la saison sèche, de forts vents commerciaux soufflent régulièrement du nord-est vers le sud-ouest ; le marché et cinq grandes écoles comptant environ 1 000 élèves chacune se trouvaient sous le vent du site, ce qui expose cette population aux poussières chargées de plomb pendant cette période. Une étude a mesuré les taux de plomb dans le sang de différents groupes exposés. Comparé à un groupe non exposé, le groupe d’étude et tous les sous-groupes présentaient une plombémie augmentée ; les personnes travaillant directement avec les déchets électroniques affichaient les valeurs les plus élevées, mais la plombémie des vendeuses présentes sur site, ainsi que des habitants proches, des commerçants du marché et des élèves, était également augmentée.

Les sols racontaient la même histoire, en pire. Les concentrations moyennes relevées sur les zones de brûlage atteignaient 218 mg/kg d’arsenic, 65 de cadmium, 182 de chrome, 15 841 de cuivre, 145 de nickel, 6 106 de plomb, 552 d’antimoine et 16 065 de zinc. En périphérie du site, certains échantillons dépassaient largement même ces moyennes : des prélèvements réalisés au pourtour d’Agbogbloshie ont révélé des taux de plomb atteignant 18 125 ppm dans le sol, alors que la norme américaine pour le plomb dans les sols résidentiels est fixée à 400 ppm. Une soixantaine de fois la limite considérée comme sûre.

Le lait, justement, n’a pas été épargné. Des chercheurs suggèrent que des substances chimiques nocives issues du traitement des déchets électroniques ont été détectées dans le lait maternel et dans le lait des bêtes consommé par les communautés vivant autour des zones affectées, des travaux menés à l’Université du Ghana pointant vers une accumulation de métaux lourds susceptibles de contaminer la nourriture des mères, des nourrissons et des riverains. Interrogé sur le sujet, un enseignant-chercheur du département de santé publique de l’Université du Ghana résume le mécanisme sans détour : « Quand des matériaux sont brûlés à Agbogbloshie, les substances chimiques présentes dans les émissions ont de nombreuses conséquences sur la santé ». Autre indicateur de cette contamination alimentaire : des œufs de poules pondus près d’Agbogbloshie contenaient des taux de dioxines 220 fois supérieurs au seuil de sécurité fixé par l’Union européenne. Le plomb ne restait pas sur le tas de ferraille. Il montait dans la chaîne alimentaire, jusque dans l’assiette du voisin.

2021 : le bulldozer, pas la solution

Face à cette réputation internationale de zone sinistrée, les autorités ghanéennes ont fini par agir, mais pas par la voie sanitaire. En juillet 2021, la démolition a été brutale et sans préavis. Le site, qui accueillait environ 8 000 travailleurs, n’était censé être touché par aucune négociation ; pourtant, ce matin-là, la police et les forces de démolition sont entrées avec des bulldozers dans les 20 hectares de la casse, l’ensemble de la zone a été rasé et les travailleurs déplacés de force. Les huttes, les stocks, les outils : tout a disparu en quelques heures.

Mais raser un site ne fait pas disparaître une pratique. La démolition a poussé les propriétaires de la casse à mutualiser leurs ressources pour acheter une parcelle à Teacher Manet, à environ 120 kilomètres d’Agbogbloshie, signe d’une réorganisation par le bas de l’activité vers un site rural. Mais le transfert n’a jamais vraiment eu lieu. Aucun ferrailleur ne s’était encore relocalisé sur le site de Teacher Mante près de deux ans après la démolition. L’activité s’est simplement dispersée. Le recyclage informel de déchets électroniques continue de se pratiquer par poches éparpillées près de l’ancien quartier commercial du Korle Lagoon, à proximité du centre de la capitale ghanéenne.

Et la pollution, elle, ne s’efface pas avec un coup de bulldozer. Les évaluations environnementales montrent que la contamination ne se limite pas à la casse elle-même : les métaux lourds se propagent au-delà des zones de brûlage et de démantèlement, jusque dans les communautés résidentielles voisines, avec une capacité à atteindre les cours d’eau et les espaces agricoles. Une étude publiée en 2026 confirme que le problème est loin d’être réglé : le mercure a été détecté à 0,53 mg/kg et le cadmium à 1,2 mg/kg dans les sols, le mercure dépassant le seuil recommandé de 0,2 mg/kg et le cadmium atteignant la limite fixée par les normes environnementales internationales. Et ces métaux ne partent pas vite : les métaux lourds relâchés dans le sol peuvent y rester pendant des centaines, voire des milliers d’années, contaminant en continu les cours d’eau et les cultures tant qu’aucun effort de dépollution délibéré n’est engagé.

Des alternatives techniques existaient pourtant sur place bien avant la démolition. L’ONG Pure Earth, anciennement Blacksmith Institute, avait financé la création d’un centre de recyclage de câbles en cuivre à Agbogbloshie, doté de machines automatisées permettant de retirer le revêtement plastique sans passer par le feu. Les résultats ont montré un certain succès, mais les pratiques de brûlage ont persisté malgré tout. La machine existait. Le feu a continué de brûler à côté.

Sources : academia.edu | ncbi.nlm.nih.gov | lsa.umich.edu

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