Un phare de brique de plus de soixante mètres de haut, immobile depuis 1870, s’est mis à avancer de cinq pieds en cinq pieds sur des rails métalliques, sans qu’une seule brique ne soit démontée. C’est exactement ce qui s’est produit à l’été 1999 sur la côte de Caroline du Nord, quand les autorités américaines ont déplacé le phare de Cape Hatteras sur près de 900 mètres pour le sauver de l’océan qui grignotait le rivage année après année.
À retenir
- Un géant de brique de 60 mètres s’est mis à « marcher » sur des rails en 1999, mais personne ne l’a vu tomber
- L’océan avait réduit la distance de sécurité de 460 mètres à 30 mètres en un siècle, forçant une décision radicale
- Cent vérins hydrauliques synchronisés ont orchestré trois semaines de danse immobile, déplaçant le monument à cinq pieds à la fois
Sommaire
- Un phare menacé par une mer qui avance inexorablement
- Un chantier titanesque mené sous la structure elle-même
- Trois semaines à cinq pieds près
- Le plus gros édifice en brique jamais déplacé intact
Un phare menacé par une mer qui avance inexorablement
Quand la tour a été achevée en 1870, la sécurité semblait garantie. La structure se trouvait à 1 500 pieds de l’océan, mais après un siècle de marées qui balayaient l’île, déplaçant le sable du côté océan vers le côté sound, il ne restait plus que 120 pieds séparant le phare de l’océan. l’équivalent d’une distance de 460 mètres avait fondu jusqu’à ne plus représenter qu’une trentaine de mètres. Le sable, ce grand architecte invisible des Outer Banks, redessinait le littoral centimètre par centimètre, sans jamais s’arrêter.
Le débat public a duré des années. Le déplacement a été discuté pendant des années jusqu’à ce qu’en 1996, la North Carolina State University examine le dossier puis produise son rapport recommandant de déplacer le phare, et que le Congrès débloque les fonds pour l’exercice budgétaire 1998. Certains habitants redoutaient que la manœuvre ne fasse s’effondrer purement et simplement ce monument, symbole de l’identité même de l’île de Hatteras. Certains s’y opposaient et d’autres affirmaient que le phare s’effondrerait, mais l’opération de relocalisation réussie en juin 1999 a finalement sauvé la structure historique de la mer.
Un chantier titanesque mené sous la structure elle-même
L’entreprise International Chimney Corp, basée à Buffalo, a décroché le contrat, épaulée par des spécialistes du déplacement de bâtiments. Les ouvriers ont séparé le phare de Cape Hatteras de sa fondation le 22 février 1999, en préparation du déplacement de la structure vers l’intérieur des terres à l’aide de vérins hydrauliques, de rouleaux et d’un système de rails. Avant même de songer à bouger la tour, il fallait littéralement creuser en dessous. Les ouvriers ont creusé une tranchée autour du phare d’environ six pieds de profondeur, jusqu’aux poutres de pin jaune sur lesquelles reposait la fondation depuis 129 ans.
Le plus impressionnant reste sans doute le sacrifice de l’ancienne base : une scie à câble diamantée a réalisé une coupe extrêmement fine au niveau de l’ancien sol pour séparer la tour de sa fondation en granit et mortier, puis des équipes ont travaillé presque sans relâche pendant près de trois mois à la main et aux marteaux-piqueurs pour retirer ce granit et ce mortier en gros blocs. Une nouvelle assise temporaire a ensuite pris le relais : un grillage de sept poutres principales massives, chacune longue de 70 pieds et pesant 11 tonnes, ainsi que douze traverses plus petites installées sous le phare, équipées au total de cent vérins hydrauliques.
Ce sont ces cent vérins, minutieusement synchronisés, qui ont permis de soulever la tour avant de la faire rouler. Les cent vérins ont été déployés sur une semaine pour soulever le phare de 5,34 pieds afin d’insérer sept poutres de déplacement parallèles servant de rails, elles-mêmes équipées de cent rouleaux fonctionnant comme des chenilles de char. Une image vaut mieux qu’un long discours technique : imaginez un immeuble de vingt étages posé sur des patins à roulettes géants, avançant au rythme d’un escargot pressé.
Trois semaines à cinq pieds près
La progression était d’une lenteur calculée, presque chirurgicale. Trois zones de vérins hydrauliques maintenaient le phare aligné, tandis que des vérins de poussée, fixés au rail, tiraient la structure vers l’avant cinq pieds à la fois, l’ensemble étant équipé de 60 capteurs automatisés mesurant le transfert de charge, l’inclinaison et les vibrations. Cette précision obsessionnelle n’avait rien d’excessif : la moindre inclinaison anormale aurait pu fissurer la brique centenaire ou, pire, faire basculer l’édifice entier. Au rythme observé sur le terrain, le phare avançait ainsi d’environ 100 pieds par jour vers le sud-ouest, s’éloignant du ressac.
Le calendrier a été tenu avec une rigueur militaire. L’ensemble du déplacement a pris 23 jours, débutant le 17 juin 1999 et s’achevant à sa nouvelle position, où il se trouve encore aujourd’hui, le 9 juillet. Trois semaines, donc, pour transporter à la fois la tour et ses dépendances : tous les autres bâtiments annexes du site ont eux aussi été déplacés en même temps, replacés de façon à conserver leur orientation d’origine ainsi que leur relation de distance et de hauteur avec le phare. Rien n’a été laissé au hasard, jusqu’à la position relative des dépendances entre elles.
Le plus gros édifice en brique jamais déplacé intact
Le résultat dépasse largement le cadre d’une simple prouesse locale. Le phare de Cape Hatteras est la plus grande structure en brique au monde à avoir été déplacée intacte. Une affirmation qui n’a rien d’anodin quand on connaît le poids réel de l’ouvrage : la structure entière pèse environ 4 830 tonnes, et il a fallu la déplacer vers un emplacement plus sûr, à environ 2 900 pieds à l’intérieur des terres. Pour donner une idée plus parlante, cela représente à peu près le poids de treize Tour Eiffel réunies, glissant sur des rails à la vitesse d’un piéton qui flânerait.
Le déplacement a coûté cher, mais moins qu’on aurait pu le craindre pour un tel exploit d’ingénierie. Le processus, dont le coût avoisinait 12 millions de dollars, a débuté le 17 juin 1999. Une somme dérisoire comparée à la valeur patrimoniale et touristique du monument, qui reste aujourd’hui l’un des sites les plus photographiés de Caroline du Nord.
Depuis son nouvel emplacement, le phare respire enfin. Désormais à 1 600 pieds de l’océan, il ne devrait plus être menacé par les vagues indomptables avant une centaine d’années. Un siècle de répit acheté par trois semaines de patience et cent vérins hydrauliques. Reste une question qui plane sur d’autres monuments côtiers du monde entier, du phare breton menacé par la houle atlantique jusqu’aux églises historiques rongées par la mer du Nord : combien d’entre eux pourraient un jour suivre le même chemin, brique après brique, sans jamais tomber ?
Sources : outerbankslighthouse.com | ourstate.com


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