Dans la nuit du 4 février 1993, une tache de lumière traverse le ciel européen à 8 kilomètres par seconde, de la France jusqu’à la Biélorussie. Ce n’est ni une étoile filante ni un satellite espion : c’est le reflet du Soleil, renvoyé vers la Terre par un miroir spatial de 20 mètres de diamètre que les Russes venaient de déployer depuis un vaisseau cargo désamarré de la station Mir. L’expérience s’appelle Znamya 2, et elle restera l’unique démonstration réussie d’un projet aussi ambitieux que finalement abandonné : éclairer artificiellement la Terre depuis l’orbite.
À retenir
- Comment un ingénieur russe légendaire a tenté de modifier l’éclairage nocturne de la Terre depuis l’orbite
- Une membrane de plastique aluminisé a traversé tout le continent en quelques minutes
- Pourquoi une simple accroche sur une antenne a enterré le rêve d’une décennie d’innovation spatiale
Sommaire
- Un ingénieur légendaire et une idée un peu folle
- Le grand soir du 4 février 1993
- Six ans plus tard, le rêve se déchire
Un ingénieur légendaire et une idée un peu folle
Derrière ce miroir se cache un nom : Vladimir Syromyatnikov, l’un des ingénieurs aéronautiques les plus éminents du pays, surnommé affectueusement le « Gros Fromage », qui avait acquis sa notoriété en développant le système d’amarrage de la mission historique Apollo-Soyouz en 1975. Un homme habitué aux paris techniques improbables, donc, et qui n’en était pas à son coup d’essai en matière de coopération spatiale entre grandes puissances.
Le projet n’avait pourtant rien à voir, au départ, avec l’éclairage nocturne. Le concept n’était d’ailleurs pas né pour éclairer quoi que ce soit : le projet avait initialement été conçu comme une voile solaire, avant que Syromyatnikov ne réoriente le matériel proposé vers un usage de miroir spatial. L’ambition, elle, était démesurée : l’ambition dépassait largement une simple expérience de laboratoire. Derrière Znamya se cachait un projet de constellation entière, capable à terme d’illuminer en continu des villes plongées dans la nuit polaire. Baptisé Znamya, ce qui signifie « bannière » en russe, l’engin devait servir de preuve de concept avant un déploiement à plus grande échelle.
Le grand soir du 4 février 1993
Tout commence trois mois plus tôt. Znamya-2 a été lancé à bord du Progress-TM-15 depuis Baïkonour le 27 octobre 1992. Arrimé à Mir, l’engin attend son heure pendant tout l’hiver. Puis, le jour J, après avoir visité l’équipage de l’EO-12 à bord de la station spatiale Mir, le Progress-TM-15 s’est désamarré et a déployé le réflecteur depuis l’extrémité du vaisseau russe Progress, le 4 février 1993. Le miroir, une feuille de Mylar aluminisée de 20 mètres de diamètre et de seulement quelques kilogrammes, n’a aucune armature rigide : le satellite a reçu une lente rotation pour que les forces centrifuges maintiennent le réflecteur déployé, comme une toupie qui s’ouvre en tournant.
Le résultat dépasse toutes les attentes techniques, même s’il déçoit sur un point. Le miroir s’est déployé avec succès et, une fois illuminé, a produit une tache lumineuse de 5 km de large, qui a traversé l’Europe depuis le sud de la France jusqu’à l’ouest de la Russie, à une vitesse de 8 km par seconde. Concrètement, le faisceau a balayé la France, la Suisse, l’Allemagne, la République tchèque, la Pologne, avant de disparaître dans la lumière du petit matin en Biélorussie. Un trajet de plusieurs milliers de kilomètres parcouru en quelques minutes à peine, à la vitesse d’un projectile d’artillerie.
Le hic ? La météo n’a pas joué le jeu. Le temps était nuageux ce jour-là et il n’y a pas eu beaucoup de témoins au sol. Ceux qui ont eu la chance d’un ciel dégagé ont tout de même pu observer le phénomène : ceux qui se trouvaient sur le passage du faisceau ont rapporté avoir vu un bref éclat de lumière argentée. Quant à la puissance lumineuse promise, elle est restée en deçà des espérances : la luminosité du projecteur s’est révélée bien plus faible que prévu, à peu près équivalente à celle de la pleine lune. Les ingénieurs visaient l’équivalent de plusieurs lunes réunies ; ils ont obtenu une pâle imitation d’un simple clair de lune. Après quelques heures de service, l’engin a fini sa course comme prévu, en se désintégrant dans l’atmosphère.
Six ans plus tard, le rêve se déchire
Le succès, même partiel, encourage Moscou à voir plus grand. La suite logique s’appelle Znamya 2.5, un réflecteur cette fois porté à 25 mètres de diamètre, censé produire une tache lumineuse de 7 kilomètres avec une luminosité allant jusqu’à dix pleines lunes. Le lancement a lieu en 1999, embarqué à bord du cargo Progress M-40 qui avait décollé de Baïkonour en octobre 1998. Mais l’histoire tourne au fiasco : le 4 février 1999, tout juste six ans après le triomphe de Znamya 2, la membrane fragile du miroir s’est accidentellement accrochée à l’une des antennes de transmission du vaisseau lors de son ouverture, mettant fin prématurément à l’expérience. Le voile se déchire avant même d’avoir pu réfléchir le moindre rayon de soleil.
Ce raté technique, presque anecdotique sur le papier, sonne pourtant le glas du programme tout entier. Bien que la construction d’un modèle ultérieur nommé Znamya 3 ait été un temps évoquée, le projet n’a jamais obtenu les financements nécessaires pour décoller. Face aux difficultés techniques et économiques, le rêve de la Russie de dompter la lumière solaire depuis l’espace s’est progressivement éteint. Un vaisseau accroché à une antenne, et des décennies d’ambition qui retombent comme un soufflé.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la modestie des moyens engagés pour un projet aussi vertigineux : un film de plastique aluminisé de quelques kilogrammes, déployé par simple rotation, sans le moindre moteur ni armature. L’idée d’éclairer des villes entières depuis l’orbite paraît aujourd’hui appartenir à une science-fiction datée des années 1990, mais elle a bel et bien traversé le ciel européen, l’espace d’une poignée de minutes, avant de retomber dans l’oubli technique et budgétaire.
Sources : lanature.ca | vice.com


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