On confond souvent domestication et simple cohabitation, deux notions pourtant bien distinctes lorsqu’il s’agit de comprendre la relation entre l’homme et l’animal. Dans le premier cas, l’espèce est façonnée, sélectionnée, intégrée à une économie humaine sur le temps long. Dans le second, elle s’installe, prospère, et finit parfois par imposer sa présence au point de redéfinir les usages locaux. C’est exactement ce qui s’est produit sur l’île de Marajó, au Brésil, où quelques buffles d’eau originaires d’Asie, débarqués par hasard à la fin du XIXe siècle, ont fini par devenir des partenaires incontournables du quotidien, au point de porter aujourd’hui des policiers sur leur dos lors des patrouilles. Une histoire qui mêle zoologie, géographie et anecdote historique, et qui mérite qu’on s’y attarde.
À retenir
- Des buffles d’eau asiatiques, arrivés à la fin du XIXe siècle sur l’île de Marajó suite à un naufrage ou des échanges avec la Guyane, s’y sont naturellement multipliés jusqu’à atteindre environ 500 000 individus, plus nombreux que les 440 000 habitants de l’île.
- Grâce à leur aisance dans les zones humides et leur rapidité supérieure à celle d’un cheval ou d’un véhicule en terrain inondé, la police militaire de Soure les utilise officiellement pour ses patrouilles depuis 1990.
- Devenus un pilier économique local pour le transport et l’agriculture, ces buffles ont aussi été présentés comme un symbole de durabilité par la ville de Soure lors de la COP30 à Belém en novembre 2025.
Le naufrage qui a tout déclenché
L’origine exacte de la présence des buffles d’eau sur l’île de Marajó reste, aujourd’hui encore, entourée d’un certain flou. Deux versions circulent et continuent de diviser les historiens locaux. La première évoque le naufrage d’un bateau en provenance d’Asie, dont la cargaison animale aurait échoué sur les rives de l’île à la fin du XIXe siècle. La seconde hypothèse, tout aussi plausible, suggère que ces bovins auraient été ramenés depuis la Guyane voisine, dans le cadre d’échanges commerciaux de l’époque. Quelle que soit la version retenue, un fait demeure : ces quelques individus se sont retrouvés livrés à eux-mêmes sur un territoire aux conditions climatiques et géographiques particulièrement propices à leur épanouissement.
Marajó, plus vaste que la Suisse, se situe à l’embouchure du fleuve Amazone, dans l’État du Pará. Cette île tropicale alterne entre saison sèche et saison des pluies, cette dernière transformant une bonne partie du territoire en un vaste réseau de zones humides, de champs inondés et de mangroves boueuses. Un environnement hostile pour la plupart des animaux domestiques, mais un terrain de jeu presque idéal pour le buffle d’eau, naturellement équipé pour évoluer dans ce type de milieu.
Plus de buffles que d’habitants sur l’île
Ce qui devait rester une anecdote zoologique s’est transformé, au fil des décennies, en un phénomène démographique spectaculaire. On estime aujourd’hui qu’environ un demi-million de buffles peuplent l’île de Marajó, un chiffre qui dépasse largement celui de la population humaine locale, évaluée à quelque 440 000 habitants. Autrement dit, sur ce territoire amazonien, les buffles sont littéralement plus nombreux que les hommes et les femmes qui y vivent.
Ces animaux impressionnent également par leur gabarit. Un buffle d’eau adulte peut peser jusqu’à 1 200 kilogrammes et mesurer environ 2,5 mètres de long, ce qui en fait l’un des plus imposants bovins que l’on puisse croiser sur le continent sud-américain. Malgré cette masse considérable, l’animal reste étonnamment à l’aise dans l’eau : c’est un excellent nageur, capable de traverser sans difficulté les sols détrempés et la boue épaisse des mangroves, en particulier pendant la saison des pluies, lorsque de larges portions de l’île se retrouvent submergées.
La police qui patrouille à dos de buffle
C’est justement cette aisance naturelle dans les zones humides qui a poussé la police militaire de la ville de Soure, sur l’île de Marajó, à adopter le buffle comme moyen de patrouille officiel depuis 1990. Cette pratique, loin d’être un simple folklore touristique, répond à une contrainte très concrète : comment se déplacer efficacement lorsque les routes disparaissent sous les eaux une bonne partie de l’année ?
Le commandant du bataillon local l’explique sans détour : il y a trente ans, faute d’alternative viable pour accéder aux champs inondés, cette solution s’est imposée d’elle-même. Un cheval s’enlise, une moto cale, mais un buffle, lui, avance. Selon les forces de l’ordre, ces animaux se déplacent même plus rapidement qu’un cheval ou qu’un véhicule motorisé dans ces terrains gorgés d’eau. Aujourd’hui, les policiers de Soure enfourchent donc ces impressionnants bovins pour surveiller aussi bien le front de mer que le marché municipal, deux zones particulièrement fréquentées par les touristes venus découvrir cette curiosité locale.
Un animal devenu pilier économique et symbole de l’île
Au-delà du maintien de l’ordre, le buffle d’eau s’est imposé comme un véritable pilier de l’économie locale. À Soure, il sert aussi bien au transport de marchandises qu’à diverses tâches agricoles, s’intégrant naturellement dans le tissu économique de l’île. Cette polyvalence en a fait, au fil du temps, bien plus qu’un simple animal de rente : un symbole identitaire fort pour toute la région.
Cette dimension symbolique a d’ailleurs pris une résonance particulière récemment. En novembre 2025, alors que se tenait la COP30 à Belém, non loin de là, la ville de Soure a choisi de mettre en avant ce mode de transport si particulier comme un exemple concret de durabilité locale. Une manière habile de rappeler qu’à l’heure où l’on cherche partout des alternatives aux véhicules motorisés, certaines solutions existent déjà, portées par des siècles d’adaptation naturelle entre l’homme et son environnement.
De ce naufrage supposé, ou de ce modeste échange commercial avec la Guyane, est donc née une véritable institution locale, aujourd’hui indissociable de l’identité de Marajó. Les buffles y sont désormais plus qu’une curiosité touristique : ils incarnent une forme d’ingéniosité pragmatique, capable de transformer une contrainte géographique en atout durable. Reste à savoir combien d’autres territoires, confrontés à des défis similaires, pourraient un jour s’inspirer de cette cohabitation aussi improbable qu’efficace entre l’homme et l’animal.


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