Aucune fusée Europa n’a jamais atteint l’orbite. Onze tirs, onze échecs à percer le ciel jusqu’au bout, et pourtant, l’accusé le plus évident de cette débâcle spatiale européenne n’y est pour rien. Blue Streak, cet ancien missile nucléaire britannique recyclé en premier étage, a rempli parfaitement son rôle chaque fois qu’il a volé. Le vrai coupable se cachait plus haut, dans les étages suivants.
À retenir
- Le premier étage Blue Streak, issu d'un missile nucléaire britannique, a fonctionné parfaitement lors de ses cinq vols d'essai entre 1964 et 1966
- Les échecs du programme Europa proviennent des étages Coralie (français) et Astris (allemand), qui ont connu des défaillances d'allumage lors des tirs de 1967 à 1969
- Après onze tirs sans succès entre 1964 et 1971, le programme Europa s'est arrêté définitivement, le Royaume-Uni se retirant de l'ELDO pour développer son propre lanceur Black Arrow
Il y a de ces histoires qui semblent tout droit sorties d’un roman d’espionnage de la guerre froide, sauf qu’elles se sont réellement produites. Au tournant des années 1960, le Royaume-Uni possède un missile balistique intercontinental capable de transporter une charge nucléaire, entièrement opérationnel, prêt à l’emploi. Et pourtant, Londres décide de l’abandonner purement et simplement, non pas pour des raisons techniques, mais pour des questions de budget. Plutôt que de laisser filer cette technologie coûteuse aux oubliettes, les Britanniques vont lui offrir une seconde vie inattendue : celle de premier étage d’une fusée européenne baptisée Europa. Un projet ambitieux, collectif, porté par six pays réunis sous la bannière de l’ELDO, l’organisation européenne pour le développement des lanceurs. Sur le papier, l’idée est séduisante. Dans les faits, elle va tourner au fiasco retentissant, mais pas pour les raisons qu’on pourrait imaginer.
Blue Streak, ce missile nucléaire devenu bouc émissaire malgré lui
Le Blue Streak avait été conçu comme une arme de dissuasion nucléaire, capable de rivaliser avec les capacités soviétiques et américaines de l’époque. Sa technologie de propulsion, robuste et éprouvée, en faisait un candidat idéal pour devenir un premier étage de lanceur spatial. C’est précisément le rôle qu’on lui a confié au sein du programme Europa, associé à deux autres étages fournis par la France et l’Allemagne. Le principe de l’ELDO tenait en une phrase, presque naïve dans sa simplicité : chaque pays fabrique un étage, on les empile, et le lanceur doit voler.
Et sur ce point précis, Blue Streak a tenu toutes ses promesses. Entre 1964 et 1966, l’étage britannique enchaîne cinq vols d’essai sans le moindre échec. Pas une seule défaillance, pas un raté d’allumage, rien. Le missile nucléaire reconverti en lanceur spatial se comporte de manière exemplaire, prouvant que la reconversion militaire vers le civil peut fonctionner à merveille. À ce stade du programme, tout laisse penser que l’Europe tient enfin son ticket d’entrée dans le club très fermé des puissances spatiales capables de placer des satellites en orbite par leurs propres moyens.
Coralie, l’étage français qui plombe le lanceur européen
C’est précisément au moment où l’on ajoute le deuxième étage, baptisé Coralie et conçu par les ingénieurs français, que les ennuis commencent véritablement. En août puis en décembre 1967, deux tentatives de vol avec cet étage actif sont menées. Résultat : dans les deux cas, Coralie échoue à s’allumer. L’étage britannique, lui, continue de fonctionner sans accroc, mais cela ne suffit évidemment pas à sauver la mission puisque le relais ne peut pas être assuré vers la suite du vol.
Cette double défaillance jette un froid glacial sur le programme. On se rend compte que le principe même de l’assemblage international, où chaque pays travaille sur son propre étage sans forcément partager toutes ses méthodes et ses standards de fiabilité avec ses partenaires, comporte une faille structurelle. Les ingénieurs britanniques peuvent bien livrer un premier étage irréprochable, cela ne garantit en rien que les étages suivants suivront la même logique de rigueur. Le maillon faible du programme Europa venait de révéler son premier visage.
Astris, l’étage allemand qui achève définitivement Europa
Une fois le problème de Coralie apparemment surmonté, place au troisième étage, celui-ci fourni par l’Allemagne et nommé Astris. Le premier tir intégrant cet étage actif a lieu le 29 novembre 1968. Puis un second suit, le 31 juillet 1969. Dans les deux cas, verdict identique : le moteur Astris s’éteint prématurément, provoquant l’échec des deux lancements. Le lanceur européen accumule ainsi les revers, étage après étage, comme si chaque nation impliquée devait subir son propre baptême du feu raté.
Le 12 juin 1970 aurait pourtant pu marquer enfin le tournant tant attendu. Pour la première fois, les trois étages fonctionnent correctement du début à la fin de leur séquence de vol. Mais c’est alors la coiffe, cette structure censée protéger la charge utile avant de se séparer en vol, qui refuse de se détacher au bon moment. Nouvel échec, malgré une propulsion enfin sans faille. Cette anecdote résume à elle seule toute l’absurdité tragique du programme Europa : chaque succès technique semblait immédiatement neutralisé par un nouveau problème, souvent totalement différent du précédent.
Europa, un lanceur sabordé par ses propres maillons faibles
Au total, entre 1964 et 1971, le programme Europa aligne onze tirs, sans jamais réussir à placer le moindre satellite en orbite. Un bilan sévère, qui finit par éroder durablement la confiance des partenaires impliqués. La mauvaise fiabilité globale du lanceur, cumulée aux dépassements de budget et de calendrier, pousse progressivement les pays membres à douter de la viabilité même du projet. Le Royaume-Uni, lassé de voir son étage irréprochable systématiquement pénalisé par les défaillances des autres, décide de se retirer de l’ELDO pour se consacrer à son propre lanceur national, le Black Arrow.
Le dernier chapitre de cette aventure se joue en novembre 1971, depuis le pas de tir ELA-1 en Guyane, sur ce qui deviendra plus tard le port spatial européen de Kourou. Ce tir, unique lancement d’Europa depuis le sol guyanais, se solde encore par un échec. Le programme s’arrête alors définitivement, alors même que l’étage Blue Streak destiné au vol suivant, Europa 2, était déjà en route vers l’Amérique du Sud. Une fin presque symbolique pour cet ancien missile nucléaire qui n’aura jamais démérité, condamné malgré lui par les faiblesses de ses partenaires d’assemblage.
Cette histoire mérite d’être racontée pour ce qu’elle révèle vraiment : derrière l’échec collectif d’Europa se cache une réussite technique méconnue, celle d’un missile de la guerre froide reconverti avec brio en lanceur civil. Les vrais responsables du fiasco portaient les noms de Coralie et d’Astris, pas celui de Blue Streak. L’Europe spatiale tirera les leçons de cette aventure chaotique en refondant complètement son approche, donnant naissance quelques années plus tard à un certain lanceur qui, lui, connaîtra un tout autre destin. Reste à se demander combien d’autres technologies militaires abandonnées dorment encore aujourd’hui dans des cartons, en attendant leur propre reconversion.


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