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Suite à mon article sur La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, j’ai voulu lire un livre sur le sujet. Il se trouve que j’allais pour la 3e fois en Inde, pays sur lequel j’avais déjà beaucoup lu, et je pouvais déroger à mon habitude de lire des livres sur le pays que je visite. J’avais emprunté une vieille édition des Mémoires du bonhomme, mais la veille du départ, je suis passé dans une librairie, et j’ai vu ce livre dont le rapport poids / nombre de pages était idéal pour glisser dans un sac de voyage. Je l’ai dévoré ; enfin, il m’a fallu plus que la durée du voyage ! C’est un excellent livre d’historien, très documenté, à partir de livres, mémoires & archives diverses. Le texte fait 1230 pages, agrémentées de quelques illustrations suivi d’une bibliographie, de biographies et de notes, index, remerciements. La partie consacrée à la guerre qui a inspiré le film est la 2e partie, avec un chouia de la fin de la 1re et du début de la 3e, soit à peu près des pages 194 à 550, plus quelques éléments glanés ici ou là. Je peux confirmer que certains personnages ont été totalement inventés (Livia et le factotum polonais Blazej, dit « Blaise »), et des épisodes évidemment effacés ou transposés, le plus étonnant étant la courte participation de de Gaulle au gouvernement de Paul Reynaud en juin 1941, et sa première rencontre avec Churchill. Pour un film de 5 heures qui n’était pas du tout assuré de son succès, on comprend qu’on ait dû faire des coupes sur la partie la moins spectaculaire du scénario. Le livre est fort bien traduit en français par Marie-Anne de Béru (2019). Ce n’est pas du tout une hagiographie, et après la guerre jusqu’à sa démission en 1969, de Gaulle apparaît comme un homme mystérieux, roublard, brutal, individualiste, manipulateur, bref un politique & un militaire. Mais aussi un intellectuel extrêmement cultivé, doué d’une mémoire phénoménale, capable d’apprendre par cœur ses discours, y compris dans plusieurs langues étrangères. Ses positions sur la décolonisation, Israël, les noirs, les juifs, l’Otan, l’Europe, sont plus complexes que la version simpliste qu’on en présente actuellement. Le type était un pragmatique, qui tentait de transformer la vie en destin selon la formule consacrée. Bref, un livre indispensable, qui je suppose, vu le succès des films, inspirera des compléments, car c’est une histoire sur laquelle il est temps de se pencher, avant que la France ne coule sous les coups de boutoir de la mafia qui s’est emparée du gouvernail. Pour comparer un chêne à un gland, et une épouse de président au Premier drame de France !
Dans cet article je me contenterai de présenter de nombreux extraits à destination des enseignants, des élèves & étudiants, et des simples mortels, avec quelques illustrations et vidéos !
Première Partie. De Gaulle avant « de Gaulle »
1. Commencements, 1890-1908. Les origines d’une famille
C’est Henri de Gaulle qui établit la généalogie familiale que nous avons esquissée plus haut. Son fils Charles la connaissait en détail et, une fois devenu célèbre, il prit toujours un soin scrupuleux à répondre à ses correspondants pour corriger d’éventuelles erreurs. Il avait un sens aigu des valeurs léguées, selon lui, par ses ancêtres. Un fonctionnaire du Foreign Office a rapporté une conversation de juillet 1942 avec un de Gaulle plus expansif qu’à l’accoutumée :
« [De Gaulle explique qu’]il y a deux sortes de droite en France : la petite noblesse de campagne et les classes fortunées. La première (« Et j’en suis ») est inspirée par les formes les plus hautes du patriotisme et prête à tous les sacrifices pour la gloire de la France ou le bien du pays. De nombreux membres du clergé en font partie. La seconde, les très riches, est beaucoup plus égoïste […]. Il affirme que les aristocrates parisiens, le milieu des courses, les grandes dames titrées qui donnent des réceptions en l’honneur de leurs conquérants adulés sont du même acabit que les riches industriels : pourris par l’argent. »
Quand il évoque l’Occupation, des années plus tard, de Gaulle revient souvent sur cette idée, comme ici en 1962 :
« Ce qui a rendu si rares les Français libres, c’est le fait que tant de Français soient propriétaires. Ils avaient à choisir entre leur propriété – leur petite maison, leur petit jardin, leur petit atelier, leur petite ferme, leur petit tas de bouquins ou de bons du Trésor – et la France. Ils ont préféré leur propriété […]. Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »
Dieu et la Patrie
Il est possible qu’à dix-huit ans ces précisions soient destinées à rassurer ses parents, mais toute sa vie de Gaulle a scrupuleusement rempli ses devoirs religieux. Quand il devient président en 1958, il fait réaménager une chapelle à l’Élysée afin de pouvoir entendre la messe en privé quand il passe le week-end à Paris. Pour autant, la dévotion ostentatoire manifestée à Antoing disparaît à l’âge adulte. Au-delà de son respect extérieur pour les rituels du catholicisme, la relation de De Gaulle [1] à la religion garde une part de son mystère. Ceux qui l’ont observé pendant la messe furent frappés par son air un peu distrait, jetant des coups d’œil tout autour de lui, s’ennuyant visiblement si la cérémonie traînait en longueur. Selon André Malraux, « sa foi n’est pas une question, c’est une donnée comme la France ». Puis il ajoute : « Il a fort peu cité Dieu, et pas dans son testament. Jamais le Christ. » Ses collaborateurs se demandaient parfois s’il était croyant, ou comment il concevait sa foi. Certains le considéraient comme « catholique » plutôt que comme « chrétien », c’est-à-dire que, comme Maurras, il croyait en l’Église catholique, institution incarnant la France et son histoire. Lui-même a donné crédit à cette idée en faisant remarquer un jour à l’un de ses neveux : « Je suis chrétien et catholique, par l’histoire et la géographie. » D’autres, en revanche, ressentaient chez lui une foi chrétienne profonde, quoique discrète. Toute sa vie durant, il a fait preuve d’une solide culture théologique. Sa nièce Geneviève raconte qu’un jour où l’archevêque de Rouen se désolait d’avoir brisé l’hostie pendant la communion, de Gaulle répliqua que le Christ était présent dans tous les fragments de l’hostie.
2. « Ce regret ne me quittera pas », 1908-1918. « Ce n’est pas ainsi que nous avions naguère rêvé les batailles »
À propos de la Bataille des Dardanelles : Enfin, on y décèle l’indignation d’un catholique convaincu, choqué par le refus du pape de prendre parti, en dépit de l’alliance de l’Allemagne avec la Turquie ottomane :
« Comment est-il possible que le Pape favorise — il n’y a pas à dire — les infidèles au détriment des Croisés ; ou du moins hésite entre eux ? Je veux bien admettre que les motifs qui portent nos troupes sur Constantinople sont médiocrement chrétiens ; mais il n’est pas douteux que notre succès sera avant tout un succès chrétien, et que la destruction de l’Empire turc sera un coup terrible porté à l’Islamisme à l’avantage de la Chrétienté. Les répercussions en seront immenses […] surtout en Afrique où la doctrine de Mahomet s’étend avec une rapidité effrayante, interdisant ainsi pour des siècles le succès de nos missionnaires […] et aussi le progrès de notre Civilisation. »
3. Une carrière à reconstruire, 1919-1932. La grâce de Dieu
Les enfants souffrant de handicaps mentaux incurables étaient souvent confiés à des institutions ou à des hôpitaux, mais Yvonne et Charles décidèrent de garder leur petite fille chez eux. Elle vécut constamment à leur côté jusqu’à sa mort en 1948. Nous ne savons rien des discussions qui les amenèrent à prendre cette décision découlant sans doute de leur foi catholique profonde. De Gaulle parlait très rarement de sa « pauvre petite Anne » en dehors du cercle familial. En 1940, il se confie à l’aumônier de son régiment : « Pour un père, croyez-moi, c’est une bien grande épreuve. Mais, pour moi, cette enfant est aussi une grâce. Elle est ma joie. Elle m’aide à dépasser tous les échecs et tous les honneurs, à voir toujours plus haut. » Après le décès prématuré de sa fille en 1948, il écrit à sa sœur aînée : « C’est une âme libérée. »
Ce n’est que deux années plus tard que les difficultés de la petite fille devinrent manifestes aux yeux de tous. À trois ans, elle ne savait pas marcher, ni manger seule ; elle était sujette à des crises d’anxiété incontrôlables. Le handicap de leur fille amena le couple, déjà très discret, à s’isoler davantage. Pendant l’été 1928, au lieu de rejoindre les Vendroux à Wissant, les de Gaulle préfèrent louer une villa en Bretagne où, selon le propos pudique de leur fils Philippe, ils cherchent à retrouver « un peu d’autonomie familiale ». Les difficultés de la « pauvre petite Anne » transparaissent parfois au détour d’une lettre, par exemple lorsque Yvonne accepte une invitation de son frère, « si Anne se comporte bien d’ici là ». Anne ne fut jamais capable de prononcer que quelques sons inarticulés. Elle avait une mauvaise vue mais n’accepta jamais de porter des lunettes. Ce n’est qu’à l’âge de dix ans qu’elle se mit à marcher. À cette époque, de Gaulle était en garnison à Metz. Le directeur du Jardin botanique lui ouvrait les grilles à la fin de la journée pour que le père et sa fille puissent se promener à l’abri des regards, main dans la main, dans les allées désertes. La tendresse de leurs relations — Anne étant peut-être la seule personne que de Gaulle n’impressionne pas — irradie la photo qui le montre, en costume de ville sombre, assis dans une chaise longue sur une plage bretonne, tenant dans ses mains les mains de sa fille assise sur ses genoux. Cet homme austère, qui avait tant de peine à exprimer son affection, passait des heures à jouer avec son enfant, à lui chanter des chansons, à lui raconter des histoires qu’elle ne pouvait pas comprendre, à l’encourager à jouer ou à taper dans ses mains — comme si, toujours selon son fils Philippe, « il s’obstinait à nier la réalité du drame qui le taraudait ».
La naissance d’Anne explique aussi pourquoi les de Gaulle n’eurent pas d’autres enfants. Ils appartenaient à un milieu où avoir une progéniture nombreuse était un devoir patriotique et religieux. Quand de Gaulle apprend en 1916 que sa sœur vient d’accoucher, il écrit à sa mère que « de beaux et bons petits Français vont être nécessaires pour remplacer ceux qui sont morts pour la patrie ». Lorsque Paul Deschanel, homme politique fade, est élu président de la République contre le « Père la Victoire » Georges Clemenceau, de Gaulle écrit, toujours à sa mère, qu’il est surpris mais pas trop déçu : « Je crois qu’il a toutes les aptitudes à la fonction. Et d’abord, il est marié avec des enfants. » Ses frères Pierre et Xavier eurent cinq enfants chacun, et sa sœur Marie-Agnès, sept. Mais après Anne, Charles et Yvonne n’en eurent plus, et ce fut une autre source de souffrance intime.
4. « Il s’agit de marquer », 1932-1939. Un nouveau protecteur
Là où les autres voyaient l’URSS, de Gaulle voyait la Russie. Là où ils interprétaient le monde au prisme de l’idéologie, de Gaulle l’interprétait à celui de la géographie. Il l’avait écrit en 1919 : « Le bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra, c’est fatal, où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera autour d’elle. »
Les deux années suivantes renforcent les pires craintes de De Gaulle : l’expansionnisme allemand se confirme en mars 1938 avec l’Anschluss, puis en septembre 1938 quand Hitler fait main basse sur les Sudètes, les régions germanophones de la Tchécoslovaquie, poussant la France et la Grande-Bretagne au bord de la guerre avec l’Allemagne. Au dernier moment, le conflit est évité par la signature des accords de Munich, qui cèdent sur presque tout face à Hitler. De Gaulle est plongé dans le désespoir et l’indignation :
« Les Français, comme des étourneaux, poussent des cris de joie, cependant que les troupes allemandes entrent triomphalement sur le territoire d’un État que nous avons construit nous-mêmes, dont nous garantissons les frontières et qui était notre allié. Peu à peu nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. Nous boirons le calice jusqu’à la lie. »
5. La bataille de France, septembre 1939-juin1940. Dans l’attente
De Gaulle en appelle à nouveau directement à la classe politique au mépris de la voie hiérarchique, mais, comme par le passé, cette démarche hétérodoxe reste lettre morte.
Sa meilleure chance d’infléchir la politique de défense réside dans sa proximité avec Paul Reynaud. En janvier 1940, de Gaulle est à Paris où il dîne avec Reynaud et Blum. Il n’est alors plus un secret pour personne que les jours du gouvernement Daladier sont comptés. Daladier est vu comme l’homme de Munich : on ne lui reconnaît pas les qualités d’un chef de guerre. Il est attaqué à la fois par les partisans de la fermeté – les « bellicistes » – et par les anciens partisans de l’apaisement – les « mous » – qui n’ont pas abandonné l’espoir d’arrêter la guerre. Reynaud, qui attend dans la coulisse, est le candidat des premiers. Pour préparer le terrain, de Gaulle lui adresse un nouveau plan pour la création d’un « ministère de la Conduite de la guerre ». Comme il l’écrit : « Une pareille organisation permettrait au ministère de dégager et de diriger la Stratégie Nationale, laquelle, dans la Guerre totale, est passée au plan politique. »
« Au bord de l’abîme »
Le lendemain (9 juin), de Gaulle s’envole pour Londres en compagnie de Margerie et de Courcel. Après avoir rencontré les autorités françaises et britanniques, il va voir Churchill, à Downing Street. Le but principal de cette visite est de rassurer les Britanniques quant à la résolution du gouvernement français. Les discussions tournent pour l’essentiel sur la question des forces aériennes. Churchill réaffirme qu’il ne peut pas engager toute son aviation en France, de Gaulle défend la ligne officielle française (tous les avions britanniques doivent participer à la bataille de France), mais les archives britanniques notent que, « parlant pour lui-même », de Gaulle reconnaît qu’il est « d’accord avec notre stratégie ». Curieusement, rien ne semble avoir été dit des préparatifs nécessaires à l’évacuation de troupes vers l’Afrique du Nord — une preuve de plus que ce n’était pas alors la préoccupation première de De Gaulle. Même si la rencontre ne résout rien, de Gaulle a fait une excellente impression sur Churchill, qui n’était que trop conscient du défaitisme de bien des dirigeants français. Aux membres de son cabinet il décrit de Gaulle comme « un jeune général énergique » qui lui a donné « une impression plus favorable du moral et de la détermination français ». Dans un télégramme à Roosevelt, il fait référence au « jeune général de Gaulle, plein de vigueur ». […]
Pendant que de Gaulle est en mission auprès de Huntziger, Reynaud demande à Churchill de venir en France de toute urgence afin de le tenir informé des derniers événements. Les communications sont en effet difficiles. Quand Churchill avait tenté de joindre Reynaud par téléphone depuis Downing Street, son appel avait abouti chez un hôtelier des environs ! De Gaulle revient d’Arcis juste à temps pour assister à la réunion avec Churchill au château du Muguet, près de Briare. Weygand livre un tableau catastrophique de la situation des armées françaises, que ponctuent les grognements approbateurs de Pétain. Reynaud n’est guère plus encourageant. De Gaulle assiste à la scène, silencieux et atterré. Spears écrit :
« Un homme étrange d’aspect, immensément grand ; assis à cette table, il domine tout le monde, comme c’était le cas, quand nous étions debout, à l’entrée. Pas de menton, un long nez pendant, un peu éléphantoïde, une moustache en brosse très courte, qui ne fait qu’une ombre au-dessus d’une petite bouche dont les lèvres épaisses ont tendance à faire une légère moue avant de parler, un front haut, un peu fuyant, qui se termine en un crâne pointu surmonté de cheveux noirs très rares plaqués en une raie impeccable. Sous leurs paupières lourdes, les yeux sont très rusés. Quand il est sur le point de parler, sa tête oscille légèrement dans un mouvement de pendule, pendant qu’il cherche ses mots. [...]. J’avais noté qu’il ne cessait pas un instant de fumer, allumant une cigarette avec le bout de la précédente, les lèvres serrées formant un rond, une grimace que j’avais déjà remarquée et qui devait lui être familière. Pas un muscle de sa face n’avait bougé. Rien de ce qui avait été dit n’avait provoqué un changement d’expression. »
De Gaulle ne prend la parole qu’une seule fois, pour formuler l’unique proposition concrète de la réunion : la fusion des divisions blindées françaises et britanniques. Churchill déclare aussitôt que c’est une idée « à examiner sur-le-champ », tandis que Weygand rejette avec dédain toute suggestion de former une nouvelle ligne de défense. Pendant le dîner qui suit la réunion, de Gaulle ne fait aucun effort pour cacher le mépris que lui inspire Weygand. Anthony Eden, le secrétaire d’État à la Guerre, raconte ainsi : « Un grand gaillard en uniforme, un peu anguleux, s’approcha de mon côté de la table […]. Weygand l’invita aimablement à s’asseoir à sa gauche, mais de Gaulle répliqua d’une voix qui me parut brève qu’il avait consigne de prendre place auprès du Premier ministre britannique. Weygand rougit mais ne dit mot, et le repas commença. » Telle fut la deuxième rencontre entre de Gaulle et Churchill. […]
La rencontre prévue entre Reynaud et Churchill n’aura pas lieu. Pendant que de Gaulle se trouve à bord de l’avion qui le ramène à Bordeaux, le gouvernement français rejette l’idée de l’Union, Pétain affirmant que ce serait comme « une fusion avec un cadavre ». Reynaud démissionne et le président Lebrun invite Pétain à former un gouvernement. À 21 h 30 le 16 juin, de Gaulle atterrit à Bordeaux où des membres de son cabinet l’attendent pour lui annoncer la nouvelle. Il se précipite chez Reynaud qui lui apparaît « soulagé d’un fardeau insupportable » mais « à la limite de l’espérance ». Spears emploie des paroles presque identiques en rappelant ses impressions de Reynaud au cours de cette soirée fatidique. De Gaulle se rend ensuite auprès de l’ambassadeur de Grande-Bretagne pour lui annoncer son intention de retourner à Londres dans le même avion britannique qui l’avait amené en France. Un des membres de son cabinet, Jean Laurent, lui confie les clés de son pied-à-terre londonien. Le lendemain matin, avant de partır, de Gaulle se rend de nouveau chez Reynaud, qui lui fournit 100 000 francs sur des fonds gouvernementaux. À 9 heures du matin, le petit avion décolle avec, à son bord, de Gaulle, Courcel et Spears.
Deuxième Partie. L’exil, 1940-1944
6. Rébellion, 1940. « De Gaulle » est né
Les six semaines qu’il passe en Afrique sont pour de Gaulle une révélation. Des années plus tard, il se rappelle ce qu’il a ressenti face aux foules en liesse qui l’ont accueilli à Douala :
« Il y avait là des milliers de personnes qui se mirent à crier : « De Gaulle. De Gaulle. De Gaulle. » J’en demeurai interdit. Jusqu’alors à Londres, j’avais toujours eu avec les gens des contacts personnels, avec des individus : ministres, soldats, diplomates, etc. Mais ici, j’entendais le peuple, la voix des foules. Et je compris soudain pour la première fois quel lourd fardeau je portais, quelle responsabilité j’avais envers tous ces gens qui comptaient sur un homme nommé de Gaulle pour les libérer […]. Je compris alors que le général de Gaulle était devenu une vivante légende, qu’ils s’étaient formé de lui une certaine image, qu’ils attendaient de lui plusieurs choses, qu’il se conduisît d’une certaine manière.
De ce jour, j’ai su que j’aurais à compter avec cet homme, ce général de Gaulle. Je devins presque son prisonnier »
Cela n’était pas seulement une reconstruction rétrospective de ses sentiments. Dans une lettre à sa femme écrite au cœur de la mêlée, il exprime la même idée sur un ton qui rappelle Le Bon : « La tâche est lourde matériellement et moralement. Il faut accepter – et je les accepte – toutes les conséquences de ce drame dont les événements ont fait de moi l’un des principaux acteurs. Celui qui saura vouloir le plus fermement l’emportera en définitive, non seulement en fait mais encore dans l’esprit des foules moutonnières. » C’est à partir de ce moment que, dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle se met à parler de lui à la troisième personne. De Gaulle apparaît comme un personnage observé par le narrateur – le « je ». […]
De Gaulle n’est pas un orateur-né, mais l’étrangeté de son élocution et de sa diction confère une aura particulière à ses discours. Sa voix monte et descend curieusement, ce qui l’amène à couper ses phrases de manière inattendue. Dans son journal, Maurice Garçon, bien que farouchement anti-pétainiste, éreinte ses dons d’orateur : « Le pauvre homme a une voix déplorable. Il scande les mots en appuyant toujours la syllabe faible. » Mais l’efficacité des discours de De Gaulle réside par-dessus tout dans la clarté intellectuelle de son message et la force émotionnelle de sa rhétorique.
Maurice Schumann, qui a pris la parole plus d’un millier de fois pendant la guerre, est le plus présent à l’antenne, sur le créneau alloué aux Français libres. De Gaulle, quant à lui, n’a parlé que 77 fois à la radio. C’est avant son départ pour l’Afrique qu’il s’exprime le plus fréquemment : il prononce 20 discours. De son retour à Londres en novembre à la fin de l’année, il parle 5 fois. Au total, entre juin et décembre 1940, il a prononcé 25 allocutions. À partir de là, ses interventions sont plus rares : il les réserve aux grandes occasions, s’exprimant à 15 reprises en 1941, et 18 en 1942. Mais, une fois son nom bien établi, la rareté relative leur donne un poids supplémentaire.
8. L’invention du gaullisme. Un général apolitique.
Au même moment, la même question – quelles sont les idées politiques de De Gaulle ? – est posée en privé par Jacques Bingen, dont nous avons déjà noté les réserves au sujet du Général : « Gauche ou droite ? Démagogie ou fascisme dictatorial ? Retour au passé ou construction utopique nouvelle ? » Tout le monde cherchait des réponses mais de Gaulle se dérobait.
Lorsqu’un journaliste britannique l’interroge sur ses idées politiques en août 1940, de Gaulle déclare : « Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en l’avenir de ma patrie. […]. Je déclare solennellement que je ne suis attaché à aucun parti politique, ni lié à aucun politicien quel qu’il soit [...]. Je n’ai qu’un but : délivrer la France. » Pendant un an, il ne dévie pas de cette position. Conscient des dégâts causés par les dissensions au sein des Français libres de Londres en son absence, il rédige avant de repartir en mars 1941 un ordre affiché partout dans Carlton Gardens : « Tous les Français libres doivent impitoyablement chasser de leurs rapports mutuels les préventions et les soupçons. Quelles que soient les origines ou les opinions de chacun, il est un frère pour tous les autres, du moment qu’il sert la France. » […]
Hormis ce cas unique, de Gaulle n’exclut personne. Son apparente immunité à toute forme d’antisémitisme est remarquable pour l’époque et pour un homme de sa formation. L’antisémitisme est alors si partagé dans la société française que Cassin, en arrivant à Londres, se sent tenu d’informer de Gaulle qu’il est juif. De Gaulle se contente de répondre : « Je le savais. » Deux des premiers Français à se rendre auprès de lui le 19 juin, Georges Boris et André Weil-Curiel, sont juifs également. Une fois de Gaulle officiellement reconnu par Churchill, ils se présentent de nouveau. Boris arrive à Carlton Gardens un jour où de Gaulle est parti recruter des soldats français dans un camp britannique. L’officier présent le plus galonné lui fait clairement comprendre qu’il n’est pas le bienvenu. Quand de Gaulle apprend ce qui s’est passé, il est furieux :
« Peut-être juif, partisan de M. Léon Blum et bien d’autres choses encore ; moi je ne vois qu’une chose, c’est que c’est un Français qui s’est engagé pour se battre à cinquante-deux ans [...]. Cela me suffit : je ne connais pas de différences de race et d’opinions politiques entre nous, je ne connais que deux catégories de Français : ceux qui font leur devoir et ceux qui ne le font pas. »
9. Sur la scène mondiale, septembre 1941-juin 1942. La France libre en crise.
En avril 1942, les Britanniques s’intéressent à une alternative possible à de Gaulle en la personne d’un autre général apparu soudain sous les projecteurs. Il s’agit du général Henri Giraud, ancien commandant de la VIIe armée, fait prisonnier en 1940. En avril 1942, à l’âge de soixante-trois ans, il avait réussi à s’évader de la forteresse de Königstein dans des conditions spectaculaires : il avait descendu à l’aide d’une corde les 45 mètres de falaise sur laquelle la forteresse est perchée, avant de gagner la frontière française en train, dissimulé sous un déguisement. Cet exploit a fait de lui un héros salué par Maurice Schumann à la radio de Londres. Giraud est reçu par Pétain le 29 avril. Cette affaire embarrasse beaucoup le régime de Vichy car Giraud, tout en se montrant respectueux envers Pétain, refuse de se rendre aux Allemands comme ce dernier le lui demande. Le remettre aux Allemands ou laisser les Allemands l’arrêter aurait révélé que la souveraineté de Vichy n’était qu’un leurre. Giraud est parfaitement placé pour jouer le rôle du patriote anti-allemand qui reste malgré tout fidèle à Pétain – il est favorable à la politique intérieure menée par Vichy mais opposé à la collaboration –, ce qui fait de lui un point de ralliement plus acceptable que de Gaulle aux yeux des Français qui sont heurtés par l’hostilité implacable de ce dernier envers le Maréchal. […]
Rêver de remplacer de Gaulle – par Leger, Muselier, Giraud ou qui que ce soit d’autre –, c’était prendre ses désirs pour des réalités. L’affaire Muselier avait montré que de Gaulle était en position de force au sein des Français libres. Cependant, la tension accumulée au cours des derniers mois contribua peut-être au sévère accident de santé qui frappa de Gaulle dans la seconde quinzaine d’avril, quand il fut terrassé par un accès de fièvre à 40°. C’était une crise de paludisme, qu’il avait sans doute contracté lors d’un de ses deux séjours en Afrique. Il avait alors dédaigné de prendre des précautions contre les moustiques, se contentant de plaisanter : « Les moustiques ne piquent pas le général de Gaulle. » Apparemment si. Seuls ses plus proches collaborateurs furent mis au courant, mais de Gaulle dut annuler tous ses engagements. »
Le quotidien à Londres.
Yvonne de Gaulle reste totalement inconnue du public jusqu’à ce que le Général, cédant à la pression de Churchill, autorise la publication de clichés montrant le couple dans son intimité. (Malgré les accès d’irritation que lui inspirait périodiquement de Gaulle, Churchill pensait qu’il gagnerait à être davantage connu de l’opinion.) Ces photos montrent donc les époux de Gaulle posant dans différentes situations de la vie quotidienne : Mme de Gaulle faisant la vaisselle, époussetant des meubles, jouant du piano (devant une photo du Général), tendant avec adoration une fleur à son mari, surpris. Les deux époux détestèrent ces clichés. Bien que mise en scène, l’impression donnée n’était pas très loin de la vérité. De Gaulle paraît raide, gauche et mal à l’aise ; la tenue d’Yvonne de Gaulle, modeste, reflète la simplicité de ses goûts. Un Français de Londres qui la rencontre pendant la guerre est frappé par sa tenue démodée – à mille lieues de l’élégance ostentatoire d’une Mme Catroux. L’épouse de Pleven, venue des États-Unis en visite à Londres, observe avec étonnement l’austérité monastique qui règne chez les de Gaulle :
« Il n’y a pas de gadgets, pas de signes extérieurs, pas de vitrines de petits cadeaux « presented by » [offert par], etc. C’est un signe rare. C’est plus que de la simplicité… C’est un homme qui appartient à une tâche… C’est la première fois que je vois ça. Il n’y a pas une caricature de lui, un souvenir, un objet à croix de Lorraine – rien chez lui – et personne ne pourrait deviner d’après la maison chez qui il se trouve. Et, je te dis, je n’ai jamais encore rencontré cela chez aucun homme le moins du monde en vue. He belongs to the job [il s’identifie à sa mission] avec une noblesse tranquille. »
10. La France combattante, juillet-octobre 1942. Rencontre avec la Résistance.
La rencontre tant attendue entre de Gaulle et Churchill a lieu le 10 juin 1942. Les deux hommes discutent « dans l’atmosphère la plus cordiale, sans témoin, autour d’une bouteille de whisky ». De Gaulle accepte de croire Churchill quand celui-ci lui assure que les Britanniques n’ont pas de desseins sur l’empire colonial français. Après le rendez-vous, un soulagement palpable envahit Carlton Gardens à l’idée que la paix soit revenue avec les Britanniques, même s’il ne s’agit que d’une trêve. Cette guérilla continuelle est épuisante pour ceux qui n’ont pas le tempérament combatif de De Gaulle – ce qu’un Français libre décrit avec ironie comme « cette gourmandise de la dispute considérée comme un sport ».
Lune de miel estivale.
De Gaulle se sent au sommet de la vague, ce qui le rend moins sourcilleux et plus décontracté dans ses relations avec ses alliés. Il lui arrive de dévoiler des aspects de sa personnalité que les Britanniques ont rarement eu le privilège de voir jusque-là. Lors d’un dîner avec Charles Peake, le 3 juillet, il se montre « d’humeur très amicale et il a impressionné tout le monde ». Un autre invité a le même sentiment :
« Interrogé sur l’avenir de l’amitié anglo-française, le Général a répondu qu’à présent la sympathie de la France se partageait à parts égales entre l’Angleterre, l’Amérique et la Russie, mais qu’il pensait qu’à terme nous serions de nouveau favoris « car les Américains deviendront trop fatigants et les Russes trop inquiétants ». »
Le 14 juillet, de Gaulle s’adresse à 300 membres du Parlement à Westminster. L’auditoire, captivé, se lève à la fin du discours et entonne spontanément La Marseillaise. Au dîner qui suit, Morton, toujours enclin (selon Harvey) à « échauffer le Premier ministre contre de Gaulle », ne peut dissimuler son enthousiasme :
« Bien que visiblement très fatigué par l’épreuve de cet après-midi, il a fait l’effort non seulement de se montrer amical et courtois, mais de répondre avec sincérité et intelligence à de nombreuses questions militaires […]. Il a répondu, avec la même profondeur et le même talent, à des questions très difficiles posées par certains membres du Parlement aussi présents. Il a parlé du « deuxième front » et de la situation militaire en Égypte et en Russie. Je ne prétends pas m’y connaître dans ce domaine, mais j’ai naturellement entendu beaucoup de nos grands experts militaires s’exprimer sur ces questions […]. Étant donné que de Gaulle ne peut pas avoir accès à cette masse d’informations, la façon dont il les a traitées révèle qu’il est un stratège de tout premier ordre.
Il est très intéressant que de Gaulle se soit exprimé la plupart du temps dans un anglais fort compréhensible. À l’évidence, il a travaillé son anglais en privé et il a fait des progrès considérables. »
12. Construire un État en exil, juillet 1943-mai 1944. Le quotidien à Alger.
À l’inverse, des soldats tels que Larminat, aux côtés de De Gaulle depuis 1940, parlent sans cesse de la nécessité d’une « révolution », c’est-à-dire selon eux d’une purge de tous les officiers compromis avec Vichy. Monsabert et Larminat, deux hommes qui avaient partagé les mêmes valeurs en 1940, et aussi déterminés l’un que l’autre à combattre les Allemands, étaient désormais séparés par l’abîme creusé par la guerre civile française et par la personnalité de De Gaulle.
À la tête du corps expéditionnaire français (CEF) en cours de constitution pour aller combattre en Italie, de Gaulle place non pas un Français libre mais le général Alphonse Juin, qui a fidèlement servi Vichy jusqu’en novembre 1942. Même après les débarquements américains en Afrique du Nord, Juin avait hésité quelques jours avant de rallier les Alliés. C’est un ancien camarade de promotion de De Gaulle à Saint-Cyr (ce qui fait de lui une des rares personnes que de Gaulle tutoie), mais le choix de De Gaulle n’est pas dicté par des raisons sentimentales. Juin, qui a de grandes qualités de meneur d’hommes, est un candidat plus acceptable pour les officiers de l’armée régulière. Le lendemain de son arrivée à Alger, de Gaulle lui avait écrit une lettre très chaleureuse. Juin, qui se dit « infiniment touché », a aussi dû se sentir infiniment soulagé de se voir ainsi tendre la main. Un groupe de résistants qui se rend en délégation pour se plaindre auprès de De Gaulle de la promotion de Juin se voit répondre avec un dédain caractéristique : « Vous vous y connaissez, vous, dans la valeur des généraux […]. Tout ce que vous avez dit est vrai. Mais Juin commandera en Italie, et il sera décoré avant vous. »
Un apprentissage politique.
À Alger, de Gaulle doit apprendre à adoucir le style de commandement qu’il avait exercé aux débuts de la France libre. Bien qu’étant un des gaullistes les plus convaincus depuis son arrivée à Londres en juin 1942, même André Philip fut choqué par la brutalité dont de Gaulle avait fait preuve dans l’élimination de Giraud après son retour à Alger, et il le lui écrit :
« Depuis votre arrivée à Alger vous avez commis un certain nombre d’erreurs précisément pour avoir agi trop vite, sans consulter d’autre que vous-même […]. En fait, nul homme, quelque génial qu’il soit, ne peut décider seul […]. Ceci me conduit à vous parler de quelques choses qui m’inquiètent beaucoup en vous : d’abord votre total mépris de la nature humaine […]. C’est ensuite, je m’excuse de vous le dire, votre orgueil. Je m’étais toujours dit que je ne me prononcerais sur votre caractère que le jour où, défilant à la tête de vos troupes sur les Champs-Élysées parmi les acclamations de la foule en délire, on verrait si vous seriez capable de surmonter ce qui est plus difficile que les peines et les défaites, l’orgueil même de la victoire. Hélas, la victoire n’est pas encore en vue mais l’orgueil est déjà là et c’est ce qui vous fait parfois inutilement dur et blessant comme vous l’avez été envers certains de mes collègues dans des discussions récentes […]. Si vous ne prenez pas l’habitude maintenant de convaincre vos collègues et de gagner une majorité par une habile persuasion, vous ne la prendrez jamais et vous serez fatalement conduit à prendre, quelles que soient vos intentions conscientes, à votre retour en France, une attitude autoritaire, et je vous garantis que les masses populaires, ouvrières et républicaines qui vous font confiance aujourd’hui, vous abandonneront aussitôt. »
« Ordre et rénovation » : se préparer à gouverner
Le CFLN consacre beaucoup d’énergie à se préparer à l’exercice du pouvoir après la Libération, se comportant comme s’il était déjà le gouvernement de la France. Une ordonnance de février 1944 détaillant l’organisation des examens du baccalauréat va jusqu’à spécifier les textes qui seront donnés à l’épreuve de littérature anglaise. Au printemps 1944, les élèves du lycée français de Madrid peuvent donc choisir entre le baccalauréat de Vichy et celui d’Alger. De Gaulle ne se préoccupe évidemment pas de ces détails mais il préside la commission chargée de gérer la transition entre le débarquement allié et l’installation en France du CFLN. Un nouvel échelon administratif de superpréfets — les « commissaires de la République » — est créé pour représenter le gouvernement de De Gaulle dans les régions et maintenir l’ordre une fois le régime de Vichy disparu. Il s’agit d’éviter une vacance du pouvoir qui pourrait être exploitée soit par les Alliés, soit par les communistes. Lors du choix des commissaires, des tensions se font jour entre les mouvements de résistance, désireux d’injecter du sang neuf, et de Gaulle, favorable à des personnalités dotées d’une réelle expérience administrative. Une note de la main du Général sur le projet d’ordonnance qui règle la désignation des commissaires est révélatrice : la première mouture spécifiait que ces nominations seraient faites « avec l’accord » de la Résistance ; de Gaulle corrige : « après consultation » de la Résistance.
À l’approche du jour J
Churchill envoie un câble à Roosevelt pour lui expliquer qu’il est « très difficile de ne pas faire participer les Français à la libération de la France ». Le Premier ministre britannique subit la pression croissante de son opinion publique, de son Parlement et de son propre gouvernement, qui souhaitent que de Gaulle participe aux discussions sur la Libération.
Le 25 mai, Duff Cooper transmet à de Gaulle une invitation du gouvernement britannique à venir en Grande-Bretagne. S’ensuit une semaine de suspense. Comme il ne sait pas si un représentant du gouvernement américain sera présent, de Gaulle se méfie : il ne veut pas qu’on lui arrache l’assurance que les représentants du CFLN aideront les forces alliées à établir leur autorité sur un territoire français libéré sans obtenir en retour la reconnaissance de l’autorité politique du CFLN. Or, si aucun Américain n’était présent, comment pourrait-on échanger coopération contre reconnaissance ? Massigli menace de démissionner si de Gaulle refuse d’aller en Grande-Bretagne. Churchill adresse un nouveau message pressant au Général : « Je vous en prie, venez avec vos collègues, dès que possible et dans le plus grand secret. Je vous donne ma parole que c’est dans l’intérêt de la France. » Au soir du 2 juin, le CFLN se réunit et débat pendant cinq heures : de Gaulle doit-il, oui ou non, se rendre à Londres sans aucune garantie que les Américains participeront aux discussions ? Seuls quatre membres du CFLN, dont Philip et Pleven, s’y opposent. Lors de cette même réunion, le CFLN se proclame Gouvernement provisoire de la République française (GPRA).
13. Libération, juin-août 1944. Les jours les plus longs, 4-9 juin 1944.
Le jeu en valait-il la chandelle ? Tout ce que de Gaulle avait refusé le 6 juin, il l’a concédé trois jours plus tard. Au plus fort du conflit, Cadogan écrit : « Nous commençons toujours par nous mettre dans notre tort, puis de Gaulle se met encore plus dans son tort. Il mérite de perdre la partie. » Mais tout dépendait de quel jeu il s’agissait. Après la guerre, Billotte a raconté ce que de Gaulle lui avait un jour confié sur sa tactique de négociateur :
« Commencer par dire « non » ! Car, de deux choses l’une : ou bien votre « non » est destiné à demeurer « non », et alors vous faites preuve de caractère. Ou bien vous serez finalement amené à dire oui. Mais alors : a) vous vous serez accordé un délai de réflexion ; b) on vous saura d’autant plus gré de votre oui final. »
De Gaulle a employé cette tactique pendant ces six jours. Les quatre premiers jours, en disant « non », il a réussi à se placer au centre de l’échiquier pour prouver que la « France » existait et qu’il fallait compter avec elle. En même temps, il a ajouté quelques pages épiques à ses futurs Mémoires, tout en sachant qu’il ne prenait pas de grands risques car c’étaient les Britanniques qui étaient demandeurs. […]
Paris !
« 25 août : de Gaulle revient à Paris », dessin de presse de Jean Effel (François Lejeune), publié dans France-Soir, le 30 décembre 1944.
© Éditions du Seuil
« 25 août : de Gaulle revient à Paris », dessin de presse de Jean Effel (François Lejeune), publié dans France-Soir, le 30 décembre 1944. Avec ce dessin, je termine mon choix d’extraits sur la portion du livre qui a inspiré le film. La suite est tout aussi instructive.
Troisième Partie. Les intermittences du pouvoir, 1944-1958
14. Au pouvoir, août 1944-mai 1945. Restaurer l’ordre
D’un autre côté, de Gaulle reconnaissait qu’une épuration était inévitable. Comme il l’écrivit plus tard : « Passer l’éponge sur tant de crimes et d’abus, c’eût été laisser un monstrueux abcès infecter pour toujours le pays. » Ce qu’il voulait, c’était mettre fin aux épisodes de « justice populaire » et confier l’épuration aux autorités judiciaires. Le motif qu’il invoque pour dissoudre les Milices patriotiques est leur participation à un certain nombre d’exécutions sommaires. Quand il apparaît que Charles Maurras risque d’être victime de la vindicte populaire à Lyon, de Gaulle le fait transférer à Paris pour un véritable procès à l’issue duquel il sera condamné à perpétuité en janvier 1945.
À Alger, le CFLN avait discuté pendant des mois des mécanismes juridiques à mettre en place pour juger les collaborateurs. Le texte de base était une ordonnance de juin 1944 créant des cours de justice spéciales, sur le modèle des cours d’assises françaises, à l’exception du fait que les jurés devraient être choisis parmi une liste de candidats dont les « preuves de sentiments nationaux » auraient été reconnues par les comités départementaux de libération. Les crimes commis tombaient sous le coup de l’article 75 du Code pénal, « intelligence avec l’ennemi », les délits moins graves sous celui d’une nouvelle incrimination, « l’indignité nationale », critiquée par de nombreux juristes comme étant un cas de justice rétroactive semblable à celle qui avait déshonoré le régime de Vichy. Mais là où les lois rétroactives vichystes avaient entraîné des exécutions, les peines prononcées pour indignité nationale furent, dans une large mesure, symboliques.
Les premiers procès laissent un sentiment d’insatisfaction car la plupart des collaborateurs les plus endurcis sont encore en liberté en Allemagne, où ils se sont réfugiés en août 1944. Lors des premiers grands procès, on juge des journalistes contre lesquels il est facile de rassembler des preuves car on peut facilement mettre la main sur leurs écrits. De Gaulle n’est directement impliqué que si l’accusé est condamné à mort : en tant que chef d’État provisoire, il a le droit de commuer une condamnation à mort en peine à perpétuité, ce qui devient vite le sujet d’une vive polémique. Là où les communistes poussent à l’application de peines les plus sévères possibles, François Mauriac, écrivain de renom et résistant au-dessus de tous soupçons, se fait le porte-parole de la clémence.
Le premier procès organisé à Paris est celui du journaliste Georges Suarez, auteur d’articles dans la presse collaborationniste où il dénonçait les résistants et appelait à exécuter les juifs et les communistes. Comme il recevait aussi de l’argent des Allemands, son cas est sans ambiguïté. Jugé en octobre, Suarez est exécuté le 9 novembre 1944. Autre procès vite tranché : celui de Paul Chack, polémiste antisémite qui avait poussé ses lecteurs a partir combattre avec les Allemands contre le bolchevisme sur le front de l’Est. Il est condamné en décembre 1944 et exécuté le 9 janvier 1945. Le cas d’Henri Béraud est moins évident : il est condamné à mort le 29 décembre 1944 bien qu’il n’y ait pas de preuves de contact avec les Allemands. S’il avait « collaboré », c’était seulement parce qu’il avait continué à exprimer pendant l’Occupation les mêmes propos violemment anglophobes que ceux qu’il avait tenus avant la défaite. Mauriac, de plus en plus mal à l’aise avec l’idée qu’on puisse exécuter des auteurs pour leurs opinions plutôt que pour leurs actes, publie des articles appelant à la « charité », ce qui lui vaut le surnom de « saint François des Assises ». Albert Camus, étoile montante, réplique que l’exigence de « justice » doit prévaloir sur la charité [2]. […]
Mauriac est le premier écrivain que de Gaulle reçoit officiellement, le 1er septembre, une semaine après son retour à Paris, tout comme il avait reçu André Gide à Alger dix jours après son arrivée là-bas. Lui succèdent rapidement trois autres géants de la littérature française : Paul Valery, Georges Duhamel et Paul Claudel. Ces visites constituent un rituel par lequel de Gaulle échange le respect qu’il manifeste aux écrivains contre l’aura que lui donne leur admiration pour lui. Mais le Général recherche une consécration, non des conseils, et, se rappelant sa première rencontre avec de Gaulle des années plus tard, Mauriac ne cachait pas sa déception qu’il ait seulement voulu parler de l’Académie française sans s’intéresser à ses opinions politiques :
« Ce que j’eusse voulu connaître ce matin-là, c’étaient les chances que le Général pensait avoir de réussir l’amalgame des FFI, des FTP avec l’armée régulière, de maîtriser la province alors que toutes ses forces étaient jetées dans la bataille aux côtés des Alliés ; la France serait-elle présente le jour du règlement des comptes ? J’appartenais moi-même alors au Front national [mouvement de la Résistance]. Je me trouvais empêtré dans ce filet que tenait fortement le Parti communiste. J’aurais mon mot à dire sur sa tactique… Mais non : de Gaulle s’intéressait à André Gide et à l’Académie. » […]
Le grand procès suivant est celui de Robert Brasillach. Il est condamné à mort le 19 janvier 1945. Bien qu’ayant souvent subi ses insultes dans la presse, Mauriac prend sa défense au nom de la charité chrétienne et du droit d’un écrivain à exprimer des opinions, si nauséabondes soient-elles. Avec 57 autres intellectuels, dont Claudel, Valéry, Colette et Camus (en dépit de leur précédent désaccord), il signe une pétition demandant à de Gaulle de gracier Brasillach. Parmi ceux qui refusent de la signer figurent Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Gide et Picasso. Mauriac vient voir de Gaulle en personne et trouve l’expérience aussi déconcertante que sa première visite. Bien que de Gaulle se montre « courtois et poli », Mauriac est surtout frappé par la « force prodigieuse de mépris » d’un homme « plein d’orgueil et de la conscience de sa supériorité ». Il décrit à son fils son « impression désagréable d’être enfermé pendant une demi-heure avec un cormoran… et qui parlait cormoran ». […]
De Gaulle gracia systématiquement tous les condamnes mineurs (l’age de la majorité était alors de vingt et un ans) et toutes les femmes. Au total, il commua 998 condamnations à mort sur les 1 554 qui furent prononcées. Malgré un contexte hautement passionnel, il fut en réalité plus clément que son successeur Félix Gouin, socialiste modéré.
Voyage à Moscou
Le 11 novembre, les Français sont également admis à siéger à la Commission consultative européenne qui doit discuter de l’avenir de l’Allemagne. Petit à petit, la France retrouve un statut « normal ».
Churchill ayant décidé qu’il veut se rendre en France pour le jour de l’armistice, de Gaulle maugrée, soupçonneux : « Il veut me voler mon 11 Novembre. » Mais la visite se déroule sans heurts. Le Général, plus courtois comme hôte que comme invité, veut montrer combien il domine la scène politique française, tandis que, quatre mois auparavant, il avait dû solliciter la permission de Churchill pour passer un après-midi dans la ville de Bayeux. Des foules impressionnantes se rassemblent pour acclamer les deux hommes. Churchill se rend à l’Hôtel de Ville pour rencontrer les chefs de la Résistance. On lui offre un drapeau orné du svastika, saisi pendant les combats. Avec un cynisme et un manque de générosité étonnants même de sa part, de Gaulle écrit dans ses Mémoires que Churchill a rencontré « les hommes derrière la révolte » en « caressa[nt] l’idée de rencontrer parmi eux des opposants à de Gaulle ». De son côté, Churchill note que ces résistants ressemblent plus à des travaillistes qu’à des révolutionnaires : « Tant mieux pour l’ordre public ; tant pis pour le pittoresque. » En réalité, profondément ému, il a passé presque toute la journée en larmes. Les résistants l’ont vu plus bouleversé par leurs exploits que de Gaulle ne l’a jamais été. […]
Pour marquer son mécontentement, de Gaulle refuse de quitter l’ambassade le 8 décembre pour faire ces ennuyeuses visites touristiques que les Soviétiques infligent à leurs visiteurs. Le soir même, il a un troisième tête-à-tête avec Staline, qui a maintenant abandonné l’idée d’un pacte tripartite, qu’il n’a jamais sérieusement envisagé. En retour, de Gaulle, tout en refusant de reconnaître le Comité de Lublin, accepte de rencontrer ses représentants le lendemain. Guère impressionné, il confie à l’un de ses collaborateurs, dans un rare accès d’antisémitisme, qu’il ne s’agit que d’une « bande de rabbins ; une bande de youtres qui n’ont aucun soutien populaire ».
Les négociations sont toujours en cours lorsque la délégation française est invitée à un dernier banquet le soir du 9 décembre – ultime épisode de cette longue partie de poker. La soirée traîne interminablement en longueur, de Gaulle, morose, est assis à côté de Staline, qui se met à offrir des toasts menaçants à ses généraux et à ses ministres. Tour à tour, ils sont sommés de venir trinquer avec lui. Après le dîner, pendant que les diplomates continuent leurs discussions, Staline se met à crier gaiement que, s’ils ne trouvent pas un accord rapidement, ils seront tous fusillés. Entre-temps, il reprend ses sinistres toasts à l’adresse de certains ministres et officiels : « À la santé du ministre des Chemins de fer. Ses trains roulent à l’heure et aident nos armées. S’ils étaient en retard, il sait qu’il le paierait de sa tête. » Pendant qu’on sert le café et le cognac dans une autre pièce et que les diplomates reprennent leurs négociations, Staline poursuit sa sombre farce. Pointant le doigt en direction de Boulganine, l’un des négociateurs soviétiques, il hurle : « Allez chercher les mitrailleuses ; liquidons les diplomates. » De Gaulle participe aussi à ce jeu de guerre psychologique. Se retrouvant assis à côté du diplomate américain Averell Hariman, et désignant Boulganine, il demande, suffisamment fort pour que l’interprète russe l’entende : « Est-ce l’homme qui a arrêté autant de généraux russes ? »
Après le banquet, les convives sont conduits dans une salle de cinéma privée où ils subissent le visionnage d’un film de propagande anti-allemande. À l’issue de la projection, Staline propose de regarder quelque chose de plus drôle, un dessin anıme mettant en scène les aventures de Donald Duck dans l’Allemagne de Hitler. C’est alors que de Gaulle décide brusquement de mettre fin à cette « scène de tragicomédie » dont le but, comme il l’écrit dans ses Mémoires, était « d’impressionner les Français, en faisant étalage de la force soviétique et de la domination de celui qui en disposait ». Il se lève de son siège, prend rapidement congé et annonce qu’il repart en France le lendemain matin. Il laisse à Moscou deux négociateurs français pour poursuivre les discussions, mais pas Bidault, qui a déjà beaucoup bu. De Gaulle aurait perdu la face en revenant de Moscou au bout d’une semaine sans un accord, mais il fait le pari que, l’ayant poussé à bout, les Soviétiques lui feront finalement une proposition. Et c’est exactement ce qui se produit. À 2 heures du matin, Maurice Dejean arrive avec un projet d’accord que de Gaulle accepte, moyennant quelques derniers ajustements. Le texte est signé à 4 heures du matin dans le bureau de Molotov en présence de Staline, qui déclare à son ministre des Affaires étrangères, visiblement nerveux, que les Français ont été plus malins que lui. Après un ultime déjeuner et des toasts supplémentaires, la délégation française quitte Moscou en fin de matinée.
Tensions avec les Alliés
Les deux forces font leur jonction le 12 septembre en Bourgogne. Leclerc aurait préféré rester intégré à l’armée américaine. Il déclare à de Gaulle que sa division « ressemble davantage à une "croisade" qu’à une unité régulière » et qu’elle veut suivre « des chefs qui ont levé l’étendard de la guerre sainte » plutôt qu’un général qui, bien que supérieur en grade, a servi Vichy. De Gaulle, qui détestait avoir à se mêler des querelles de ses subordonnés, réplique par une expression qu’il utilise souvent en pareille circonstance, « Tout ce qui est exagéré est insignifiant » [3], ce à quoi Leclerc lui rétorque : « Tout ce que nous avons fait de grand et d’utile derrière vous depuis quatre ans était "exagéré". » Il doit pourtant céder.
En dépit de ces tensions, les armées françaises se battent avec acharnement en Lorraine et en Alsace pendant l’hiver 1944. Les troupes de De Lattre prennent Mulhouse le 21 novembre, Leclerc libère Strasbourg le 23 novembre (passant outre l’ordre de laisser cet honneur à de Lattre, afin qu’il bénéficie d’une victoire aussi prestigieuse que celle de Juin à Rome ou de Leclerc à Paris). La libération de Strasbourg est un moment hautement symbolique qui permet à Leclerc d’accomplir le serment qu’il avait prononcé quatre ans plus tôt à Koufra. […]
« JUIN : Je te comprends parfaitement et tu as mille fois raison, mais ce n’est pas possible ! Les Américains admettront difficilement que de Lattre aille contre les ordres qui lui ont été donnés. Si tu passes outre, ils nous couperont les vivres, les munitions, l’essence [...].
DE GAULLE [s’adressant au général du Vigier] : Vous défendrez Strasbourg envers et contre tout et, s’il le faut, maison par maison. Nous en ferons un Stalingrad français. »
De Gaulle écrit à de Lattre pour lui interdire catégoriquement d’abandonner Strasbourg, quels que soient ses ordres. Le 3 janvier, de Lattre supplie de Gaulle d’obtenir que les Américains modifient leur ordre d’évacuation afin de pouvoir « concilier mon devoir de Général français à l’égard de mon Pays, de l’honneur de mon Armée, et de vous, mon Chef politique et militaire, devoir que je ferais passer avant tout, avec mon devoir de soldat, mon devoir de discipline à l’égard du Commandement Suprême des Armées Alliées » – ce qui déplaît fortement à de Gaule. Il fait cependant appel à Eisenhower, Churchill et Roosevelt afin qu’ils reconsidèrent cette décision. Dans l’après-midi du 3 janvier, de Gaulle, accompagné par Juin, se rend lui-même au QG d’Eisenhower à Versailles où, à sa grande surprise, il trouve Churchill. Tel qu’il le raconte dans ses Mémoires, le général américain se laisse convaincre qu’une évacuation de Strasbourg, probablement pas nécessaire sur le plan militaire, serait assurément désastreuse sur le plan politique. En réalité, avant l’arrivée de De Gaulle, Churchill avait déjà convaincu Eisenhower de ne pas abandonner Strasbourg.
15. Du libérateur au sauveur, mai 1945-décembre 1946. Démission
De Gaulle craint d’être rapidement marginalisé. C’est la raison pour laquelle il s’oppose à tous les efforts du gouvernement de « normaliser » son « statut ». Quand, en avril, le gouvernement propose de le promouvoir, avec effet rétro-actif, au grade de général cinq étoiles, ainsi que de le faire grand-croix dans l’ordre de la Légion d’honneur, de Gaulle refuse poliment. En privé, il enrage : « J’y vois la volonté de me placer dans un cadre, pour me "tenir" […], le désir de me diminuer en faisant de moi, en cas d’acceptation, un homme comme les autres […]. Pauvres bougres ! J’ai recrée la France à partir de rien, à partir de cet homme seul dans une ville étrangère […]. Je ne suis pas un général vainqueur.
On ne décore pas la France. »
16. Le nouveau messie, 1947-1955. Mettre fin à la lutte des classes.
Pendant l’entre-deux-guerres, ses écrits contiennent de nombreuses mises en garde contre les dangers que la mécanisation et la civilisation industrielle font peser sur l’humanité. On trouve des passages éloquents dans Le Fil de l’épée et Vers l’armée de métier. De Gaulle reprend ce thème dans son discours d’Oxford en novembre 1941, dont le but ostensible est de rétablir de bonnes relations avec les Britanniques après le premier différend qui l’a opposé à Churchill deux mois plus tôt. Alors qu’auparavant il avait décrit la guerre comme une lutte contre « l’éternel appétit de domination du peuple allemand », il affirme désormais que le nazisme, par sa nature, met en question « la vie ou la mort de la civilisation occidentale ». Pour la première fois, il donne une interprétation du nazisme, qu’il voit comme une conséquence « de la transformation des conditions de la vie par la machine, l’agrégation croissante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences », menaçant la liberté de l’individu :
« Dès lors que les humains se trouvent soumis, pour leur travail, leurs plaisirs, leurs pensées, leurs intérêts, à une sorte de rassemblement perpétuel ; dès lors que leur logement, leurs habits, leur nourriture sont progressivement amenés à des types identiques ; dès lors que tous lisent en même temps la même chose dans les mêmes journaux […] ; dès lors qu’aux mêmes heures, les mêmes moyens de transport mènent aux mêmes ateliers ou bureaux, aux mêmes restaurants ou cantines, aux mêmes terrains de sport ou salles de spectacle […]. Il se produit une sorte de mécanisation générale, dans laquelle, sans un grand effort de sauvegarde, l’individu ne peut manquer d’être écrasé. »
Tours de France.
Affiche antigaulliste de Fougeron publiée par le Parti communiste français pour les élections de 1951.
Affiche antigaulliste de Fougeron publiée par le Parti communiste français pour les élections de 1951
© Éditions du Seuil / Le Chiffon Rouge. Le blog du PCF Morlaix
Pour les communistes, ces rassemblements évoquent ceux organisés par les ligues fascistes dans les années 1930. Quant à Auriol, il note à plusieurs reprises dans son journal qu’il ne veut pas ouvrir la voie au « fascisme ». Le PCF cherche parfois à perturber ces rassemblements, déclenchant des échauffourées entre militants. En décembre 1948, un manifestant anti-RPF est tué à Grenoble. Mais de tels cas de violence restent extrêmement rares et sont le plus souvent provoqués par les communistes. Le culte de la violence n’est pas un trait du RPF, et la symbolique militaire est absente de ses rassemblements – même si de Gaulle y participe d’habitude en uniforme. […]
Beaucoup de ces visites sont de modestes expéditions, de Gaulle voyageant seul en voiture avec sa femme et un compagnon. Parfois, le petit groupe s’arrête pour pique-niquer. Un membre du comité national qui l’accompagne un jour a raconté comment il s’était retrouvé assis au bord d’une route, avec de Gaulle et sa femme, apostrophé d’une voix tonitruante par le Général : « Vous reprendrez bien un œuf dur, Baumel. » On est à des années-lumière de l’exaltation des deux premières années quand il semblait qu’à tout moment de Gaulle pouvait être porté au pouvoir. Le but de ces visites est de soutenir le moral des délégués locaux, pour qui une rencontre personnelle avec le Général est un événement dont ils se souviendront leur vie entière.
18. Le 18 Brumaire de Charles de Gaulle, février-juin 1958. Le général sous la pression, avril-14 mai 1958.
Alger est agitée par de si nombreux complots que Delbecque craint de voir la situation lui échapper. Les pieds-noirs les plus radicaux se méfient de De Gaulle et veulent renverser la démocratie parlementaire. L’un d’eux, Robert Martel, est convaincu que de Gaulle est en réalité un juif et qu’il appartient à un complot international mené par les Rothschild. Delbecque doit trouver le moyen de canaliser la colère de la foule au profit de De Gaulle et de la détourner de ces militants extrémistes. L’homme le plus à même d’y parvenir est Jacques Soustelle, qui est à la fois fidèle à de Gaulle et idolâtré par les pieds-noirs. Mais Soustelle, partagé entre la nécessité de rester à Paris pour voter contre Pflimlin et le désir de se rendre à Alger pour attiser la colère, ne veut pas faire le voyage sans un signal du Général. Le 12 mai, Guichard reprend donc à nouveau la route de Colombey pour obtenir que de Gaulle se prononce. Il trouve le Général dans un de ses mauvais jours, irrité qu’on tente de lui forcer la main. À contrecœur, il donne une réponse évasive qui, selon les versions qui ont été rapportées, va de « Je n’ai rien à dire » à « Qu’il fasse ce qu’il veut ». Guichard prend sur lui de transmettre à Soustelle la version la moins négative de ce que le Général a dit. Dans ce dédale de murmures, personne ne savait exactement ce qu’il avait dit. Soustelle se convainc que de Gaulle lui a donné sa bénédiction.
Quatrième Partie. Monarque républicain, 1958-1965
20. L’Algérie : « Cette affaire qui nous absorbe et nous paralyse », 1959-1962. « Le prince de l’équivoque »
Or de Gaulle n’a jamais cru à l’« intégration », et il ne la souhaitait pas. Quand le député gaulliste récemment élu Alain Peyrefitte rencontre le Général pour la première fois en mars 1959, il est surpris de l’entendre traiter les partisans de l’intégration de « jean-foutre » :
« Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri […]. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisons l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées. »
Ce n’est pas le seul commentaire que de Gaulle ait fait dans la même veine. Il est sceptique parce que la conception universaliste de la citoyenneté française ne fait pas partie de sa famille de pensée. […]
C’est en ce sens que Soustelle avait raison de taxer l’opposition de De Gaulle à l’intégration de « raciste ». Car, bien que de Gaulle ait toujours dissocié ses convictions religieuses de ses positions politiques, il considère que, par son histoire, la France appartient à la civilisation chrétienne européenne. En 1945, son gouvernement provisoire avait conçu des mesures en faveur de l’immigration pour renforcer la démographie française. De Gaulle avait alors prôné un contrôle de l’immigration afin de limiter « l’afflux des Méditerranéens et des Orientaux » et d’encourager les immigrants d’Europe du Nord. Nombre de responsables politiques censés souscrire aux valeurs républicaines et à l’égalité raciale partageaient inconsciemment les mêmes opinions, mais, ce qui distinguait de Gaulle, c’est sa lucidité quant aux conséquences de l’intégration, si on la prenait au sérieux. Ironie de l’histoire, la logique du républicanisme ouvert de Soustelle l’amena à justifier tous les moyens (y compris la torture) pour conserver l’Algérie dans le giron de la France, alors que le conservatisme pragmatique de De Gaulle l’amènera finalement à accepter l’indépendance de l’Algérie.
Retombées
« Il faut en finir avec les histoires de harkis. Aucun harki ne doit être embarqué pour la métropole sans l’ordre exprès et formel du ministre des Armées. Tout harki qui, dans les huit jours, n’aura pas pris le travail qu’on lui offre devra être réexpédié en Algérie. L’effectif actuel des harkis en métropole ne doit pas être augmenté de toute façon, fût-ce d’une unité. Les harkis, que les SAS et autres ont recrutés naguère, le plus souvent parmi les clochards, ne demandent en général qu’à le redevenir aux frais de la France. Au total, c’est une mauvaise plaisanterie et qui aura assez duré. »
Ou comme de Gaulle le déclara sans détour une année plus tard : « J’aimerais qu’il naisse plus de bébés en France et qu’il vienne moins d’immigrés. » Ce qui nous ramène
au sens profond du scepticisme dont il avait fait preuve, depuis le début, envers l’intégration : En cela, au moins, il avait été cohérent.
21. La politique de la grandeur, 1959-1962. Une « certaine idée » du monde.
« L’Angleterre est d’instinct contre la France, partout, mais jusqu’à une certaine limite. L’Amérique, elle, n’est ni pour ni contre la France. Elle mène sa politique. Pour elle il n’y a pas de limites. J’ai dit un jour à Roosevelt : « L’Amérique prend conscience de son rôle de grande puissance. La France ne l’est plus, mais elle sait ce que c’est que d’en être une. Quand on est une grande puissance, on n’accepte pas les résistances. »
Il existe aussi une autre forme d’anti-américanisme français, qui s’oppose à l’Amérique sur le plan culturel et idéologique – à l’Amérique, incarnation du laisser-faire capitaliste et du matérialisme dénué d’âme. Cette vision, enracinée en France dans les milieux socialistes et dans la droite catholique, imprégnait la pensée des « non-conformistes » que de Gaulle avait côtoyés dans les années 1930. De Gaulle, lecteur de Bernanos et de Péguy, se représentait l’Europe, et la France, comme une civilisation enracinée dans un humanisme catholique, sorte de troisième voie entre le communisme et le capitalisme libéral. Pour autant, sa méfiance vis-à-vis de la civilisation industrielle était tempérée par l’impératif de moderniser la France. En fin de compte, de Gaulle était sans doute plus jalousement admiratif de la puissance américaine (de cette « expansion élémentaire » qu’il décrit à Peyrefitte) que critique des valeurs qui la fondaient. En ce sens, son anti-américanisme fut plus existentiel que culturel. En d’autres temps, la grande nation rivale de la France avait été la Grande-Bretagne, ou l’Allemagne. Désormais, c’étaient les États-Unis : « C’est une histoire éternelle. Chaque empire, à son tour, prétend à l’hégémonie. Il en sera de même jusqu’à la fin du monde. »
Grands desseins
La visite d’Adenauer en France est suivie par une visite triomphale de De Gaulle en république fédérale d’Allemagne. Der Spiegel la commente ainsi : « De Gaulle est arrivé en Allemagne président des Français et il en repart empereur d’Europe » De Gaulle n’exagère pas lorsqu’il écrit à sa sœur, après son retour : « Incroyable en fait de concours et d’enthousiasme populaires. On épiloguera longtemps sur cette sorte d’explosion. » Il a galvanisé les foules en prononçant de nombreux discours en allemand. À Bonn, il a déclaré : « Sie sind ein grosses Volk » (Vous êtes un grand peuple), et l’hommage qu’il a rendu aux exploits militaires allemands lors d’une allocution à l’Académie militaire de Hambourg prend une résonance particulière, étant donné son passé. C’est comme si de Gaulle avait donné aux Allemands son absolution. Le biographe d’Adenauer observe que personne ne s’est adressé ainsi aux Allemands depuis Hitler. Adenauer lui-même se demande si de Gaulle ne s’est pas un peu comporté « comme un führer ». Quand un journaliste britannique pose la même question à Couve de Murville, ce dernier répond qu’il ne voit pas où est le problème : « C’est une bonne chose que les Allemands soient fascinés par quelqu’un comme de Gaulle, comme cela avait été une mauvaise chose qu’ils l’aient été par Hitler. Si les Allemands étaient fascinés par de Gaulle, la France pourrait canaliser ce sentiment dans la bonne direction. »
23. Sur la scène mondiale, 1963-1964. « Un excellent ténor ».
La tournée sud-américaine de l’automne 1964 permet à de Gaulle de faire la preuve de sa remarquable résilience physique. En avril 1964, ce septuagénaire apparemment invulnérable a été hospitalisé pour une opération de la prostate. Quatre mois plus tard, en l’espace de trois semaines, il visite 10 pays et 14 villes (dont certaines à très haute altitude), et prononce près de 100 discours, tous de mémoire, parfois en espagnol. Même si des pluies torrentielles s’abattent sur Montevideo pendant tout son séjour dans cette ville, des foules immenses se massent pour l’acclamer. L’adulation des foules fait des miracles. À son retour à Paris, Pierson Dixon constate, avec une touche de regret, que de Gaulle paraît en meilleure santé que jamais et « qu’il se sent visiblement bien mieux à la fin de cette tournée qu’au début ».
Afrique : la part d’ombre de la grandeur
Foccart sent intuitivement le moindre changement d’humeur du Général. Il sait quand il est fatigué, quand il est détendu, quand il est préoccupé par d’autres sujets, quand il est disposé à discuter d’une question ou quand il vaut mieux attendre. Parfois, il lui arrive de se tromper, ce qui déclenche une bordée d’injures et le force à battre en retraite. Généralement, le lendemain, de Gaulle, sans jamais s’excuser (il en est physiquement incapable), rattrape son accès d’humeur en se montrant inhabituellement chaleureux. Foccart remet le sujet litigieux sur le tapis et obtient souvent gain de cause. Il sait aussi comment jouer de la méfiance de De Gaulle vis-à-vis du Quai d’Orsay et, si cela ne suffit pas, il sort l’artillerie lourde : la crainte que les États-Unis ne tentent de faire main basse sur les ressources naturelles de l’Afrique. Au sujet des Américains, le plus petit incident peut faire sortir de Gaulle de ses gonds. Apprenant que des chercheurs américains ont demandé l’autorisation de se rendre en Polynésie pour observer une éclipse, il les soupçonne immédiatement d’avoir d’autres motifs : « Il ne faut rien céder aux Américains sur place ; il faut tout leur refuser, même s’ils nous demandent une boîte d’allumettes. » Ces brusques tempêtes, comme les explosions d’humeur de De Gaulle contre les Britanniques pendant la guerre, passent rapidement mais durent suffisamment pour permettre à Foccart de parvenir à ses fins. Souvent, les menaces américaines étaient purement imaginaires, sauf quand les réactions des Français les suscitaient, parfois par inadvertance. L’ambassadeur américain au Gabon, Charles Darlington, un homme naïf mais bien intentionné et aucunement hostile aux Français, est ainsi contacté par des opposants au régime, en lutte contre la corruption, l’autoritarisme et la mégalomanie du président M’ba, soutenu par la France. Ces contacts le font soupçonner d’être impliqué dans le coup d’État contre M’ba, alors qu’il n’a été au courant de rien.
24. Un monarque modernisateur, 1959-1964. « Cette sorte de monarchie populaire ».
Le style de ces visites en région est différent de celui de ses prédécesseurs. Les présidents de la IIIe et de la IVe République rencontraient d’habitude les notables avant de se faire officiellement présenter quelques représentants des citoyens – un ouvrier, un retraité, un agriculteur, etc. –, mais la population était tenue à l’écart. De Gaulle, au contraire, se lance dans la foule pour aller donner poignées de main, baisers et accolades, et se laisser toucher, embrasser, serrer dans les bras. Un journaliste du Monde qui l’a suivi pendant des années a décrit avec humour ces bains de foule :
« Dire qu’il se mêle à la foule est faible : il s’y plonge, il s’y vautre, il s’y dissout littéralement. L’œil le suit moins grâce à sa taille qu’au remous dont il est le centre. Il a disparu ici, reparaît un instant là, s’éclipse de nouveau pour un long parcours sous-marin, fait surface comme un plongeur à l’autre bout de la rue, se dégage, traverse en biais d’un côté à l’autre et replonge pour une nouvelle étape […]. On l’a vu émerger avec un poignet d’uniforme déchiré, trois boutons arrachés, les mains griffées, le képi mal assuré, mais aussi l’œil brillant de plaisir, l’air réjoui et heureux de vivre. » [4]
De Gaulle considérait ces moments comme l’incarnation de sa communion avec la France, et l’occasion pour le « peuple » de se rassembler autour de son « guide ». Les motifs de ceux qui viennent le voir sont bien sûr divers et vont de la vénération à la simple curiosité. Une visite de De Gaulle est toujours un événement majeur dans l’histoire d’une communauté locale. Après sa démission en 1969, parmi les dizaines de milliers de lettres reçues à l’Élysée figure celle d’un habitant de Dunkerque qui se souvient de l’homme « qui m’a serré la main quand j’avais dix ans en 1959 lors de son passage dans la ville ». Après la visite de De Gaulle dans le Haut-Rhin en novembre 1959, le préfet écrit à l’Élysée que « l’enthousiasme presque délirant » a été « exceptionnel » et « beaucoup plus grand qu’il avait été initialement prévu ». C’était certes ce que le gouvernement voulait entendre, mais même la presse communiste, qui incitait systématiquement ses lecteurs à boycotter de telles visites, rendait involontairement hommage à leur succès.
Vedette de la télévision
De Gaulle arrive au pouvoir au moment où le nombre de foyers possédant un poste de télévision commence à augmenter de façon significative. En 1958, seuls 7 % des foyers français sont équipés, un chiffre qui grimpe à 39 % fin 1964, et à 62 % en 1968. De Gaulle saisit très rapidement le potentiel de ce nouveau média. Créé par la radio entre 1940 et 1944, il gouverne par la télévision à partir de 1958. Comme il l’avait fait remarquer un jour, une fois la crise algérienne passée. le monde politique essaierait de l’éliminer, comme après la Libération, mais, avait-il ajouté, « en 1946 je n’avais pas la télévision ». De Gaulle a été, selon un historien, le premier homme politique au monde « à intégrer totalement la télévision dans sa stratégie de communication ».
Le premier discours qu’il prononce à la télévision, le 13 juin 1958, n’est pourtant pas un succès [5]. De Gaulle ayant refusé de se laisser maquiller, on voit à l’écran toutes les rides et les imperfections de son visage. Il porte des lunettes aux verres épais et lit son texte sans fixer la caméra. Cette mauvaise performance est regardée avec une incrédulité consternée par Marcel Bleustein-Blanchet, magnat de la publicité et ancien membre des Français libres, qui contacte l’Élysée pour faire part de son inquiétude. À sa grande surprise, il est convoqué par de Gaulle en personne. Le Général va droit au but : « Il paraît que j’ai été mauvais à la télévision. – Très mauvais, mon Général », lui répond Bleustein-Blanchet. Mais de Gaulle apprend vite. Pour sa deuxième allocution, le 27 juin, il ne porte pas ses lunettes, il a mémorisé son texte, et il le prononce en regardant droit vers la caméra. Il commence aussi à prendre des leçons auprès d’un acteur de la Comédie-Française et engage le meilleur maquilleur français, Charles Koubesserian (qui travaille également pour Brigitte Bardot). […]
De Gaulle était fasciné par les possibilités offertes par la télévision, non seulement en tant qu’acteur mais aussi en tant que spectateur. Son rendez-vous quotidien avec Foccart se termine toujours avant 20 heures afin qu’il puisse regagner son appartement privé à temps pour regarder le journal télévisé du soir. Il regarde aussi d’autres émissions et bombarde Peyrefitte de suggestions pour rendre les programmes de télévision plus vivants (il trouve qu’il y a trop d’émissions sur la mode !). Cet intérêt pour la télévision fait de lui un homme politique en avance sur son temps. Debré, qui ne la regarde presque jamais, est trop rigide et trop raide pour passer sur le petit écran. Quant à Pompidou, au moment où il devient Premier ministre, il n’a même pas de téléviseur. Il écoute de Gaulle à la radio.
Voici un dessin de presse reproduit dans ce chapitre :
« Conférence de presse », dessin de presse de Roland Moisan publié dans Le Canard enchaîné en 1968.
© Éditions du Seuil
[…] Une fois devenu président, il peut contrôler davantage encore leur déroulement devant un auditoire captif et bien plus nombreux. C’est Eisenhower qui, le premier, avait convié les caméras de télévision lors d’une conférence de presse, mais celles de De Gaulle, parfois rebaptisées « conférences à la presse », sont à des années-lumière du style décontracté de celles données par le président américain. Elles se déroulent dans la grande salle des fêtes de l’Élysée. Sous la lumière aveuglante des spots de la télévision et dans une chaleur étouffante, quelque 800 journalistes et diplomates s’entassent sur des rangées de sièges face à l’estrade où se dresse une table à laquelle de Gaulle va venir s’asseoir. Quelques minutes avant son arrivée, ses ministres entrent en file indienne et s’installent à gauche de l’estrade, l’autre côté étant réservé aux conseillers de l’Élysée. À 15 heures précises, de Gaulle lui-même arrive de derrière le rideau et monte sur l’estrade. Tout le monde se lève. Il commence toujours par une introduction puis il prend toutes les questions, qu’il regroupe par thèmes avant d’y répondre. Il s’agit d’un exercice de pure forme car il sait précisément ce qu’il a l’intention de dire. Tout le déroulé de la conférence de presse est écrit à l’avance. Comme l’a dit Jacques Fauvet, du Monde, en 1966, les journalistes ne sont là que comme témoins des questions que le Général se pose à lui-même. Un dessin de presse du Figaro, exprimant la même idée, montre de Gaulle fixant le fond de la salle et disant : « Il me semble avoir entendu, au fond de la salle, quelqu’un ne pas me poser la question à laquelle je vais répondre maintenant. »
Dessin de presse de Jacques Faizant, Le Figaro, 16 mai 1961.
« Il me semble avoir entendu, au fond de la salle, quelqu’un ne pas me poser la question à laquelle je vais répondre maintenant. »
© Éditions du Seuil
La modernisation gaulliste.
[André Philip] : « Le danger du président de Gaulle, c’est une orientation vers un socialisme technocratique autoritaire ; il risque de grouper autour de lui les experts, les grands administrateurs, efficaces mais autoritaires, et de se servir de la propagande pour faire adopter par les masses les décisions prises par ceux qui savent. »
Même si l’expression « socialisme technocratique autoritaire » ne correspond pas vraiment à la réalité de ce qui s’est passé, diagnostiquer l’importance que les experts allaient prendre était juste. La pratique gouvernementale sous de Gaulle est notamment caractérisée par la création de commissions ad hoc ou d’organismes parapublics qui travaillent sans les contraintes de la routine plus bureaucratique de l’administration traditionnelle. L’un de ces organismes est chargé de la recherche scientifique – domaine auquel de Gaulle accorde une importance particulière –, un autre de l’aménagement du territoire (la DATAR). Ces organismes offrent des postes et des opportunités aux modernisateurs. Paul Delouvrier, qui avait commencé sa carrière au Commissariat au plan, n’avait jamais été à l’aise dans la mission que de Gaulle lui avait confiée en Algérie. Mais, au milieu des années 1960, il se trouve un nouveau rôle dans un organisme paragouvernemental chargé du développement de la région parisienne. C’est à ce titre qu’il devient l’inspirateur des plans d’urbanisation et de construction d’une ceinture de villes nouvelles tout autour de Paris. L’enthousiasme quasi messianique des modernisateurs se reflète dans le langage employé par l’un des conseillers de De Gaulle, Jean Méo, qui se passionne pour la réforme du commerce de détail en France. Il s’agit d’abord de déménager les Halles, gigantesque marché alimentaire, pittoresque mais obsolète, situé en plein cœur de Paris. À ses yeux, les Halles représentent « la quintessence de toutes les féodalités, le repaire de tous les trafics, [...] un abcès monstrueux au cœur de la capitale ». Avec le soutien de De Gaulle, il a le sentiment « de prendre la Bastille économique, de trancher le cancer le plus spectaculaire du pays. » [6]
25. Mi-temps, 1965. Interpréter le gaullisme.
En 1965, de Gaulle est au pouvoir depuis sept ans mais les commentateurs, les journalistes et les politiciens se posent toujours des questions sur la nature du gaullisme et de la nouvelle République qu’il a créée, si différente des précédents régimes. Ces incertitudes sont même partagées par le Parti communiste qui a habituellement des vues tranchées sur tous les sujets. En mai 1958, la ligne du Parti était que de Gaulle était un « fasciste ». Maurice Thorez avait même pris des dispositions pour s’enfuir à l’étranger et éviter une éventuelle arrestation. Une fois qu’il devient manifeste que de Gaulle n’a pas l’intention d’interdire les partis politiques ni celle d’arrêter ses opposants, les communistes ne peuvent plus maintenir cet argument. À la place, ils dénoncent un « régime du pouvoir personnel » qui « ouvre la voie vers le fascisme ».
Les affaires continuent
Telles sont les questions soulevées par de Gaulle lors de sa conférence de presse. Ses inquiétudes sont largement partagées. Dès 1960, l’économiste Robert Triffin, de l’université Yale, avait tiré la sonnette d’alarme quant à la fragilité du système monétaire international. Mais il n’était d’aucune manière favorable à la solution proposée par de Gaulle : le retour à l’étalon-or. En faisant cette proposition, de Gaulle est manifestement influence par Rueff, qui expose ces idées depuis les années 1930. Mais ce que Rueff considérait comme un problème économique – les Américains exportant leur inflation dans le monde entier en faisant marcher la planche à billets –, de Gaulle le voyait comme un problème politique : l’Amérique utilisant sa puissance financière pour imposer son hégémonie à l’étranger. Peu d’économistes prirent au sérieux l’idée de revenir à l’étalon-or et de Gaulle fut tourné en ridicule de toutes parts. Le bien-fondé de son analyse fut occulté par le réflexe anti-américain qui l’avait inspirée. Peu avant la conférence de presse, le gouvernement français avait annoncé qu’il allait convertir une partie de ses réserves de dollars en or. De Gaulle donna une tournure spectaculaire à cette décision en refusant d’autoriser les Américains à transférer cet or dans les coffres-forts de la Réserve fédérale. À la place, il envoya un avion spécial d’Air France chercher ces lingots à New York.
S’en prendre au dollar touchait un point sensible aux États-Unis et suscita plus d’indignation que toutes les attaques précédentes de De Gaulle. La presse populaire appela à boycotter les produits français, dont les fameuses French fries [les frites]. […]
Elle confie à une de ses nièces que, pour garder un semblant de normalité, elle lave parfois les chaussettes du Général dans un lavabo. En tant que première dame [7], Yvonne de Gaulle protège farouchement sa vie privée. Elle ne s’est jamais exprimée en public et, fait remarquable, il n’existe aucun enregistrement de sa voix. Pour autant, elle s’acquitte de ses devoirs, même sans grand enthousiasme. En 1965, elle assiste à 52 des 75 dîners et déjeuners officiels. Ses sujets de conversation favoris sont les enfants (on lui transmet toujours auparavant une fiche donnant des détails sur la famille des personnes placées à côté d’elle), les fleurs et les voyages. À part cela, elle a une vision minimaliste de son rôle. Lorsque Georges Pompidou devient président de la République, le seul conseil qu’Yvonne de Gaulle donne à son épouse est : « Portez des chapeaux. » Les voyages à l’étranger sont le seul aspect de son rôle qu’elle apprécie. Quand cela est possible, elle essaie toujours de visiter un centre pour enfants handicapés. Mais sa grande timidité fait d’elle une invitée difficile à recevoir. Lorsque les de Gaulle sont reçus à Birch Grove, Dorothy Macmillan ne sait pas quoi faire pour s’occuper d’elle : « Elle ne veut pas suivre la chasse, elle ne veut pas aller visiter l’école d’artisanat pour les infirmes, ni le pavillon de Brighton. »
J’ai questionné Chat GPT à ce sujet, car vu la diarrhée verbale actuelle de « brigitte » qui nous est infligée, cela paraît extraordinaire d’avoir une « première dame » muette !
Cinquième Partie. Vers la fin, 1966-1970
26. « Bousculer le pot de fleurs ». « Les Israéliens exagèrent ».
Deux jours plus tard, de Gaulle déclare à Harold Wilson qu’Israël « a été créé par l’Amérique, l’Angleterre et l’Union soviétique ; la France a accepté cette création et Israël a pris racine et a prospéré ». Mais la France tente désormais d’améliorer ses relations avec les pays arabes : « Il n’y a pas de raison pour que le gouvernement français, ni celui du Royaume-Uni, a-t-il suggéré, mettent en danger leurs relations avec les Arabes simplement parce que l’opinion publique éprouve une sympathie superficielle pour Israël, parce que c’est un petit pays doté d’une histoire malheureuse. »
Plus de Gaulle se trouve isolé parmi ses alliés occidentaux, plus il s’irrite, et plus ses commentaires privés sur I’« impérialisme » israélien ou la « guerre coloniale » israélienne deviennent violents. Voyant Kiesinger en juillet, il lui reparle de sa conversation avec Ben Gourion sur le désir d’Israël d’étendre ses frontières : « Ils attendaient l’occasion et les Arabes leur ont bêtement offert cette occasion. »
Les historiens sont divisés sur la responsabilité d’Israël dans le déclenchement de la guerre des Six-Jours. Même Avi Shlaim, très critique à l’égard de la politique étrangère israélienne, ne croit pas qu’Israël ait planifié ou voulu cette guerre. Mais l’étude la plus récente sur le sujet décrit un commandement militaire israélien composé de faucons, ce qui correspond davantage aux soupçons de De Gaulle. Quelle que soit la vérité, rien ne pouvait ébranler sa conviction que les Israéliens « exagéraient ». Il était d’autant plus contrarié qu’ils ne l’avaient pas écouté, ce qu’il semblait tenir pour un affront personnel.
« Vive le Québec libre »
Il se rend en Amérique du Nord sur le croiseur Colbert, ce qui lui permet de commencer son voyage par une visite hautement symbolique à Saint-Pierre-et-Miquelon. Pendant les sept jours de la traversée, il rédige ses discours et trouve aussi le temps de lire les Antimémoires de Malraux, qui viennent d’être publiés.
De Gaulle arrive au Québec le 23 juillet [1967]. Dans son premier discours, il salue la « résistance passive » d’un « morceau de notre peuple », ce qui aurait dû déclencher le signal d’alarme. Le lendemain, il parcourt en voiture découverte la route longue de 280 kilomètres qui suit la rive nord du Saint-Laurent et que les premiers colons français avaient baptisée « le Chemin du Roy ». Tout au long de ce parcours se massent des foules enthousiastes. De Gaulle s’arrête à six reprises pour s’adresser à eux. Montréal est la dernière étape de cette journée. Le programme officiel prévoit une apparition au balcon de l’Hôtel de Ville, mais pas de discours. De Gaulle a autre chose en tête. Il apparaît sur le balcon, lève haut les bras et prend la parole. Reprenant le thème de la résistance déjà évoqué dans son premier discours, il commence ainsi : « Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération. » Mais c’est la fin du discours qui crée la sensation : « Vive Montréal ! Vive le Québec ! [longue pause, puis très délibérément, en articulant soigneusement chaque mot] Vive le Québec libre ! Vive le Canada français ! Vive la France ! » La foule, un instant abasourdie, se demande si elle a bien entendu puis redouble d’acclamations et scande « Vive de Gaulle ! ».
Étant donné le grand nombre de Canadiens anglophones – et le petit nombre de Canadiens français – qui étaient morts pour libérer la France, le parallèle avec la Libération était de très mauvais goût, à tout le moins. Le gouvernement fédéral exprime publiquement sa désapprobation. Annulant son étape à Ottawa, de Gaulle écourte son voyage et reprend l’avion pour Paris le 27 juillet. On a beaucoup spéculé sur le caractère calculé ou spontané de la phrase litigieuse. A-t-elle été prononcée sous le coup de l’émotion ? La réponse ne fait aucun doute. De Gaulle avait dit en privé avant de partir : « Je n’irai pas au Québec pour faire du tourisme. Si j’y vais, ce sera pour faire de l’Histoire. » Pendant la longue traversée de l’Atlantique, il avait demandé à un membre de son équipe : « Que diriez-vous si je leur criais "Vive le Québec libre" ? – Oh, vous n’allez pas faire ça, mon Général ! - Eh bien, je crois que si ! Ça dépendra de l’atmosphère. » En l’occurrence, « l’atmosphère » était là. Ce discours fut le point d’orgue logique de tout ce que de Gaulle avait dit au cours des deux jours précédents – ou de tout ce à quoi il avait réfléchi depuis cinq ans.
Impasse
Lorsqu’une fois de plus il lui demande de recevoir un chef d’État africain, de Gaulle explose :
« Foutez-moi la paix avec vos nègres ; je ne veux plus en voir d’ici deux mois. Ce n’est pas tellement en raison du temps que cela me prend, bien que ça soit déjà fort ennuyeux, mais cela fait très mauvais effet à l’extérieur : on ne voit que des nègres tous les jours à l’Élysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt. » […]
Après la levée de boucliers internationale causée par les déclarations de De Gaulle au Québec, Pompidou impose à son gouvernement d’être présent au grand complet pour accueillir de Gaulle à l’aéroport. Un ministre se fait excuser. Dans les rangs de ceux qui attendent, beaucoup murmurent : « Il est cinglé », « Cette fois, il exagère ». En privé, les commentaires de Pompidou lui-même sont mordants contre cette action « de folie gratuite », comme « un enfant qui joue avec des allumettes en se cachant des adultes ». Couve de Murville, s’exprimant comme toujours de manière feutrée, est du même avis : « La passion du Général pour le Quebec ne peut conduire à rien de bon. Notre devoir est de le retenir sur cette pente. » Combien de temps cela pouvait-il encore durer ?
27. Rendements décroissants. « Orphelins du gaullisme ».
Le rêve d’un grand rassemblement social est l’une des convictions les plus profondes de De Gaulle. Jusqu’en 1962, son énergie est absorbée par l’Algérie mais, une fois la guerre finie, il commence à distiller des allusions témoignant qu’il pense réactiver l’idée d’association. En juillet 1962, il déclare à Pompidou :
« Le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme […]. Le collectivisme n’est pas davantage acceptable : il ôte aux gens le goût de se battre ; il en fait des moutons. Il faut trouver une troisième voie, entre les loups et les moutons. »
Lors d’un des premiers Conseils des ministres après la victoire électorale de 1962, de Gaulle expose certaines de ses ambitions pour l’avenir, dont ce qu’il appelle l’« intégration » des travailleurs : « Il ne doit plus y avoir de question sociale en France […] ».
« Cela ne m’amuse plus »
Lors de sa conférence de presse d’automne 1967, de Gaulle lance une saillie contre ceux qui préparent l’après-gaullisme alors qu’il est toujours là. Mais cette critique implicite de Pompidou est noyée sous les protestations déclenchées par le reste de sa conférence de presse, l’une des plus controversées de sa carrière. De Gaulle mène des batailles sur tous les fronts : il défend, tête haute, son discours sur le Québec libre et annonce le veto officiel de la France à l’entrée des Britanniques dans la CEE. Mais cela n’est rien comparé à la fureur déclenchée par sa défense de sa politique au Proche-Orient, qu’il introduit en qualifiant les juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Le tollé suscité par cette phrase a relégué dans l’ombre un passage qui, rétrospectivement, semble plus prophétique que choquant :
« Maintenant, [Israël] organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et s’il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme, il est vrai que les deux belligérants observent pour le moment d’une manière plus ou moins précaire et irrégulière le cessez-le-feu prescrit par les Nations unies, mais il est bien évident que le conflit n’est que suspendu et qu’il ne peut pas avoir de solution sauf par la voie internationale. »
L’indignation de Raymond Aron est si grande qu’elle le pousse à publier un court livre intitulé De Gaulle, Israël et les juifs, dans lequel il l’accuse d’avoir « sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l’histoire juive et peut-être de l’antisémitisme. Tout redevient possible ». Il ne va cependant pas jusqu’à accuser de Gaulle lui-même d’antisémitisme. Il sait aussi bien que quiconque que de Gaulle, pendant toute sa carrière, n’a jamais montré le moindre signe de cet antisémitisme ordinaire – ou pas si ordinaire – qui était si répandu dans sa génération – et pas seulement dans sa génération. La carrière de Georges Boris, de René Cassin, de Pierre Mendès France, la sienne et celle de beaucoup d’autres prouvaient que de Gaulle était indifférent aux croyances et aux origines de ceux qui étaient prêts à le soutenir. Il est vrai aussi que ni la persécution ni le génocide des juifs n’ont jamais été centraux dans sa vision de la guerre – ce qui n’est pas exceptionnel à cette époque. Mais utiliser un tel langage pour décrire le peuple juif – dont l’expérience dans l’histoire européenne était certainement davantage faite de persécutions que de domination – revenait à exhumer, consciemment ou non, des clichés qui faisaient le fonds de commerce du discours antisémite dans la France de la fin du XIXe siècle.
L’explication réside probablement dans l’exaspération ressentie par de Gaulle à voir le rôle joué par certaines personnalités juives françaises dans la critique de sa politique au Proche-Orient. L’idée que des juifs français puissent éprouver une loyauté particulière à l’égard d’un autre pays était pour lui une abomination, incompatible avec sa vision du patriotisme. Il déclare à Léo Hamon, gaulliste de gauche et juif :
« Mes paroles ne s’adressaient pas à des hommes tels que vous mais, puisqu’elles vous ont blessés, vous et ceux qui vous sont proches, je saisirai une prochaine occasion […] pour réparer cette impression. Au demeurant, comment un juif non pratiquant comme vous peut être blessé ? […] J’ai été choqué par les déclarations de certains juifs français, en particulier les Rothschild. »
De Gaulle prend conscience que ses remarques ont été mal jugées. Il prétend de façon peu convaincante que son commentaire sur un peuple « d’élite » et « dominateur » n’a pas été prononcé avec une intention négative, et qu’il aimerait bien pouvoir en dire autant des Français (mais qui considérerait qu’être qualifié de « dominateur » est flatteur ?). Lors d’une rencontre avec le grand rabbin Jacob Kaplan, et dans une longue lettre à Ben Gourion, de Gaulle insiste et répète qu’il n’a pas eu l’intention d’être insultant – et il est très rare que de Gaulle ressente le besoin de se justifier.
Tout cela semble indiquer que de Gaulle perd la main. Ses positions en matière de politique étrangère braquent de plus en plus l’opinion publique. La politique de participation ne parvient pas à donner un second souffle au gaullisme. Après son discours sur le Québec libre, Giscard d’Estaing, qui a peu à peu pris ses distances avec lui, dénonce son « exercice solitaire du pouvoir ». La magie du gaullisme semble perdre de sa puissance.
28. Révolution, 1968. Un vieil homme, un pays jeune.
Hitler, connais pas ! Tel est le titre d’un documentaire qui fait couler beaucoup d’encre en 1963. Le film, un montage d’entretiens avec des adolescents, révèle combien ils en savent peu sur l’histoire. […]
La fin des années 1950 et le début des années 1960 sont une période d’extraordinaire effervescence culturelle et intellectuelle. C’est l’apogée du « nouveau roman » en littérature, de la « nouvelle vague » dans le cinéma, de l’audience d’intellectuels comme Roland Barthes, Michel Foucault, Jacques Lacan. Pendant sa présidence, de Gaulle lit deux à trois livres par semaine, généralement de l’histoire, des romans ou de la poésie, et fait de courageux efforts pour rester en prise avec la littérature contemporaine. Il lit toujours les lauréats des principaux prix littéraires. En décembre 1963, il écrit à Jean-Marie Le Clézio, alors âgé de vingt-trois ans, qui vient de publier un premier roman, Le Procès-Verbal. Le héros, Adam, un amnésique en rupture avec le monde, ne sait s’il est un déserteur ou peut-être un malade échappé d’un hôpital psychiatrique. De Gaulle écrit à l’auteur :
« Votre livre Le Procès-Verbal m’a entraîné dans un autre monde, le vrai très probablement, et j’ai pu, avec Adam, le parcourir en zigzag. Comme tout commence pour vous, cette promenade aura des suites. Tant mieux ! Car vous avez bien du talent ! À moi, qui suis au terme, vous écrivez que "le pouvoir et la foi sont des humilités". À vous, qui passez à peine les premiers ormeaux du chemin, je dis que le talent, lui aussi, en est une. »
On n’imagine pas un autre chef d’État écrivant une telle lettre à un jeune écrivain.
De Gaulle revient : 30 mai
« Quant aux centristes, mon Dieu, je ne sais pas ce qu’ils vont faire. Ils ont pas mal de moyens, qui viennent, d’abord, du patronat et de nos ennemis traditionnels, ce qui est normal, mais aussi de juifs et, j’en suis certain, des Américains. »
En fin de compte, la victoire est un raz-de-marée dont ni lui ni personne n’avait imaginé l’ampleur. Des personnalités de premier plan, tels Mendès France ou Mitterrand, sanctionnés pour leur attitude pendant la crise de mai 1968, perdent leur siège. À l’issue du second tour, le parti gaulliste, rebaptisé Union pour la défense de la République (UDR), remporte 293 sièges, soit une substantielle majorité absolue, ce qu’aucun parti n’était jamais parvenu à faire dans toute l’histoire de la démocratie française. Mais à qui revenait la victoire ?
29. La fin, juin 1968-novembre 1970. Malaise politique.
Quant au psychodrame entre de Gaulle et Pompidou, il prend une tournure rocambolesque à l’automne 1968. Le 1er octobre, on retrouva dans une décharge à l’extérieur de Paris le corps de Stevan Marković, ancien garde du corps de l’acteur Alain Delon. Le tueur ne fut jamais identifié mais, au cours de l’enquête, la police découvre que Marković avait l’habitude de prendre des photos lors de soirées organisées par Delon, probablement dans l’intention de faire chanter certains invités. Parmi les noms de célébrités qui auraient participé à ces soirées circule celui de Claude Pompidou, l’épouse de Georges Pompidou. Lorsque de Gaulle l’apprend, il demande à Couve de Murville d’en informer Pompidou, mais Couve, gêné, traîne des pieds. Finalement, c’est par des tiers que Pompidou entend parler de ces allégations. Il est ulcéré à l’idée que des ministres du gouvernement aient eu connaissance de ces rumeurs infamantes depuis plusieurs jours sans lui en avoir rien dit. La situation est particulièrement embarrassante pour Foccart, qui essaie de rester proche à la fois de De Gaulle et de Pompidou. Son journal sous-entend même que Couve de Murville n’était peut-être pas mécontent de voir son prédécesseur (et futur rival) en difficulté.
De Gaulle, quant à lui, ne soupçonne pas les Pompidou de la moindre inconvenance, mais juge qu’ils ont été imprudents. Claude et Georges Pompidou aiment en effet fréquenter le beau monde parisien – aux antipodes du style de vie austère du couple de Gaulle. De Gaulle déclare à Foccart :
« [Claude Pompidou] est un peu bécasse. Elle est entichée d’artistes qu’elle veut voir alors qu’elle ne connaît rien à la vie de Paris. Et tous ces gens sont très dangereux, car ils ont toujours autour d’eux une espèce de cour de gens douteux. Alors il est facile de se laisser entraîner dans des réceptions organisées par les artistes lorsqu’on veut se donner un genre. Et puis là, voyez-vous, il se passe des choses pas convenables, et puis il y a des gens qui font des photographies »
30. Le mythe, l’héritage et l’œuvre. Dans trente ans…
Voici le célèbre dessin de Jacques Faizant publié au lendemain de la mort brutale de de Gaulle survenue le 9 novembre 1970 à 19h25, d’une rupture d’anévrisme, qui inspira peut-être le titre du livre que Malraux publiera quelques mois après la mort de de Gaulle : Les Chênes qu’on abat….
Dessin de presse de Jacques Faizant, Le Figaro, 10 novembre 1970.
Exemplaire dédicacé à André Malraux.
© Le Figaro / traces-ecrites.com
Lorsque Mitterrand fut élu en 1981, Debray devint l’un de ses conseillers pour la politique étrangère. Dix ans plus tard, ayant perdu toutes ses illusions, il publie À demain de Gaulle, qui lui permet de régler ses comptes. Il ne retient pas ses coups : « Je suis dans mes rêves à tu et à toi avec Louis XI, Lénine, Edison et Lincoln. Mais de Gaulle, je cale. C’est le Grand Autre. L’inaccessible absolu. […] Napoléon fut le grand mythe politique du XIXe siècle. De Gaulle, celui du XXe. Le sublime, en France, ne frapperait-il qu’une fois par siècle ? » Mitterrand avait traité de Gaulle de « dernier grand homme du XIXe siècle » dans le style de Metternich et de Bismarck ; Debray affirme au contraire que c’est Mitterrand qui appartient au XIXe siècle alors que de Gaulle est « le premier grand homme du XXI siècle ». Aux relents de corruption qui envahissent la cour mitterrandienne, Debray oppose l’austérité romaine de De Gaulle : « Il est si réconfortant d’imaginer qu’il a été vivant au milieu de nous. Son nom seul servira longtemps de gomme à effacer la médiocrité. »
Le dernier grand Français
Lui-même s’exaspérait d’être réduit au discours du 18 Juin. Peu après sa démission en 1946, au cours d’un déjeuner avec Pleven, il s’exclama :
« Ils me font marrer, avec leur appel du 18 Juin ! Ils s’en gargarisent, se gardant bien de jamais parler d’autre chose […] Mais ce que chacun semble ignorer, c’est la dose incroyable de patience, de lente maturation, de création obstinée, de pointilleuses questions, c’est la succession vertigineuse de calculs, de négociations, de querelles, de combats, de voyages qu’il a fallu affronter pour mener à bien notre entreprise. Tenez : Leclerc. Eh bien, ça leur a paru tout naturel, à eux, de le voir débarquer en Normandie, libérer Paris et Strasbourg. Pas un qui se soit demandé : « Où a-t-il bien pu trouver ces hommes, ce matériel ? Comment se fait-il qu’il se soit trouvé à point nommé aux portes de Paris et qu’il ait pu fondre sur l’Alsace ? »
Sa réaction était compréhensible. Ce qu’il avait accompli entre 1940 et 1944 ne se réduisait pas à ses discours. Il y avait eu aussi la guerre d’usure qu’il avait menée contre les Alliés pour affirmer son indépendance. Ses interventions les plus extrêmes ne lui furent probablement pas bénéfiques à court terme mais elles avaient un but stratégique : avec ruse, habileté tactique et une vision stratégique, il avait employé au mieux ses moyens dérisoires pour s’assurer que la France aurait une place à la table des vainqueurs.
– Revenir à l’article sur les films La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry, 2026


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