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Première époque. Les Chemins du Pouvoir (1808-1848)
Chapitre Premier. Fils de roi et neveu d’empereur
L’arbre généalogique de Napoléon III est complexe. Sa grand-mère Joséphine épousa Napoléon Ier après la naissance d’Hortense (1783) d’un premier mariage avec Alexandre de Beauharnais, victime de la Révolution française, exécuté pendant la Terreur. Le mariage est stérile, et Napoléon Ier répudie Joséphine en 1809, puis épouse Marie-Louise d’Autriche en 1810, dont naît en 1811 Napoléon François Joseph Charles Bonaparte, mort en 1832, le roi de Rome surnommé L’Aiglon. Napoléon Ier est à la fois le beau-père d’Hortense de Beauharnais dont il épousa la mère, et son beau-frère puisqu’elle épousa son frère ! Napoléon III est donc à la fois le neveu de Napoléon Ier, mais aussi son petit-fils par alliance, ou du moins le petit-fils de sa première épouse ! Ce brouillage générationnel est le premier point commun avec les macronescu, sauf que chez eux, ceux que macron n’a pas honte de présenter comme « ses enfants », ont son âge.
Son règne constitue une revanche de Joséphine sur Marie-Louise, puisque c’est son petit-fils à elle qui succède en quelque sorte à Napoléon Ier, au-delà du non-règne de l’Aiglon, éphémère Napoléon II de jure pendant 16 jours, du 22 juin au 8 juillet 1815. En tout cas le couple formé sur ordre de Napoléon Ier, ne s’entend pas très bien :
« Dès qu’elle le pouvait, Hortense fuyait son tyran domestique ainsi que l’étiquette et l’ennui de la cour de La Haye pour retourner à Paris.
De nombreuses voix prétendirent donc, dès 1808, que la naissance de Louis-Napoléon était illégitime. Un mot cruel courut même dans Paris : « Hortense fait des faux Louis… » Pour étayer cette thèse que soutinrent, par la suite, la plupart des détracteurs de Napoléon III, dont Victor Hugo qui voyait en lui « l’enfant du hasard […] dont le nom est un vol et la naissance un faux », il fut d’abord allégué l’attitude de Louis. En apprenant la grossesse de son épouse, fin août 1807, celui-ci soupçonna l’adultère, affirmant même qu’il avait épousé une Messaline. Il n’en accepta pas moins qu’elle restât quelque temps à Paris, comme elle le lui demandait. Par la suite, il prit des nouvelles d’elle, formula des vœux pour qu’elle arrivât « heureusement à terme » et se préoccupa même du choix du médecin accoucheur.
À la naissance de l’enfant, il resta à Amsterdam, prétextant ses ennuis de santé et la nécessité de suivre les affaires de son royaume, mais il souhaita que « le petit ne fût qu’ondoyé », afin qu’il pût « être baptisé solennellement » en Hollande. Cependant, il n’était pas dans les intentions d’Hortense de quitter Paris et Louis laissa même son frère décider les prénoms définitifs du garçon.
Alors au Pays basque, pour y régler les affaires du royaume d’Espagne, Napoléon fit connaître sa décision le 2 juin. L’enfant s’appellerait Charles Louis Napoléon » (p. 28).
[…] S’il est impossible aujourd’hui d’être catégorique, l’hypothèse la plus vraisemblable, à laquelle se rangent la plupart des historiens, est celle de la paternité du roi Louis, ce dont Louis-Napoléon ne douta, pour sa part, jamais. Néanmoins, seul un test ADN comme ceux qui furent pratiqués sur l’enfant du Temple et sur Kaspar Hauser permettrait, en dernière analyse, de lever définitivement toute hypothèque » (p. 31).
« Il termina l’année 1822 à la vingt-quatrième place de sa classe d’âge. Son bulletin scolaire de cette année-là révèle que si la langue ne l’avait pas handicapé par rapport à ses camarades, il aurait obtenu un meilleur classement. Par ailleurs, on y louait « beaucoup ses manières modestes vis-à-vis de ses condisciples », « ainsi que la reconnaissance et le respect qu’il manifestait à ses professeurs ».
Satisfait des progrès accomplis par son élève, Le Bas l’emmenait au spectacle. Pour sa fête, la Saint-Louis, il fit même venir des camarades, organisa des jeux de plein air et un goûter et prévit même un feu d’artifice. Louis-Napoléon le lui rendait bien : il refusa ainsi de jouer dans une pièce de théâtre où il devait se montrer ingrat et insolent à l’égard de son précepteur. Plein de sollicitude pour Le Bas, il l’était apparemment aussi pour ses camarades ou encore pour les serviteurs. En 1822, il demandait à sa mère d’accorder à un vétéran des guerres de l’Empire qui avait servi à Arenenberg les fonds suffisants pour prendre sa retraite auprès des siens, en Alsace. L’année suivante, il la priait instamment de ne pas renvoyer une cuisinière car elle était la seule ressource de sa famille et en particulier de son père invalide. Lorsqu’il quitta le gymnasium, en 1823, le directeur dressa de lui un portrait flatteur : « J’ai trouvé avec le plus vif plaisir en ce noble jeune homme, qui donne à tous les égards les meilleures espérances, de nombreux signes de rare sensibilité et d’un esprit enthousiaste pour tout ce qui est bon et vrai » (p. 42).
« Pour l’heure le jeune homme ne songeait pas encore à se marier et préférait papillonner. Il commençait à connaître ses premiers succès féminins, en particulier auprès des belles Romaines. Il ne semblait pourtant guère séduisant. Certes, Valérie Masuyer le décrivait, en septembre 1830, « les cheveux blonds et bouclés, les traits réguliers quoiqu’un peu forts pour sa taille, un air bon, sentimental, mélancolique », mais les portraits peints de lui, à la même époque, sont moins complaisants. Son visage était allongé et son nez aquilin. Avec un mètre soixante-six, soit un centimètre de moins que son oncle Napoléon, il était d’assez petite taille. Il possédait surtout un buste trop long pour ses courtes jambes. Cela expliquait sans doute, avec sa passion pour la chasse, son amour de l’équitation car, à cheval, il paraissait presque grand. Cavalier émérite, capable de sauter à la volée sur son cheval et de monter sans étriers, il comptait déjà plusieurs exploits à son actif et en enchaîna de nouveaux au cours des années suivantes. En s’élançant au galop sur sa monture, il parvint un jour à rattraper puis à arrêter une voiture qui avait perdu son cocher et qui transportait à vive allure une femme et un enfant vers une mort certaine. Il était d’ailleurs un sportsman accompli. En effet, il était aussi remarquable tireur, habile escrimeur, adroit manieur de lance à la façon polonaise, bon gymnaste et excellent nageur » (p. 49).
Chapitre II. Le héros romantique
« S’absentant de Londres durant quelques jours, il se rendit en Belgique pour y rencontrer La Fayette qui lui promit son soutien car le nom de Napoléon, dit-il, était le seul à être vraiment populaire en France. Des émissaires du tsar et des princes d’Allemagne vinrent peut-être même lui proposer l’appui de leurs souverains s’il parvenait à renverser Louis-Philippe. De retour en Angleterre, pour donner le change et vaincre le spleen qui le gagnait, il fréquentait les magasins avec sa belle-sœur, Charlotte. Il profita aussi de ce séjour pour assister à l’ouverture de la session parlementaire et pour visiter, en février 1833, le nord industriel du pays, préoccupation inhabituelle chez un prince de son temps. Il y fut frappé par l’uniformité des villes, mais aussi par leur propreté et par la puissance industrielle qui s’en dégageait. Les filatures de coton de Manchester l’étonnèrent « par la perfection des machines à vapeur qui [faisaient] un travail approchant pour sa délicatesse de la flexibilité de la main de l’homme ». Il fut aussi impressionné par le train qu’il emprunta pour se rendre à Liverpool, « le plus beau port de l’Angleterre ». « La voiture à vapeur, chose la plus extraordinaire qu’on p[ût] voir » faisait défiler tous les objets devant les yeux des passagers à « une vitesse inouïe ». À Birmingham, il visita une quincaillerie et une fabrique de fusils et descendit dans une mine de charbon qui lui rappela les catacombes de Rome. Il revint à Londres par Oxford en « rêvant machine à vapeur, innovation, découverte, spéculation » (p. 61).
Le coup de Strasbourg
Cette première tentative est un échec, et Louis-Philippe le fait embarquer sans jugement pour l’Amérique, dans l’idée de faire passer ce coup pour un enfantillage et de ridiculiser le neveu de l’empereur. Ses co-conspirateurs sont acquittés. Les caricaturistes s’en donnent à cœur joie.
« Les Aventures illustrées (sinon illustres) de Louis Verhuel dit Bonaparte » (anonyme, Imprimerie Talons)
© Heidelberg historic literature
« […] ce qui permit au prince d’observer de loin les esclaves noirs et de livrer un jugement qui ne peut être apprécié justement qu’en étant replacé en son contexte : « Les nègres qu’on voit passer dans des canots [de Rio à l’île de Saint-Domingue] attristent la vue. Notre humanité souffre à les voir traités autrement que les blancs, mais d’un autre côté notre amour-propre serait blessé de voir des hommes qui ressemblent à des singes jouir de tous nos privilèges. »
La frégate reprit sa route le 31 janvier et débarqua son passager princier à Norfolk, en Virginie, le 30 mars 1837. En quittant ce morceau de France, sans avoir de perspective de revoir la mère patrie, Louis-Napoléon pleura.
Exilé, il était renié par son père qui lui supprima sa pension et refusa désormais de décacheter ses lettres. Il était aussi abandonné par la princesse Mathilde qui se considérait trahie. En fait, ce fut, semble-t-il, Jérôme qui fit pression sur sa fille pour qu’elle renonçât à son mariage. L’ancien roi de Westphalie dissuada en revanche ses frères Joseph et Lucien, très remontés contre leur neveu, de désavouer publiquement son acte.
Dans sa famille, les seuls à s’inquiéter encore de son sort étaient certaines de ses cousines, son jeune cousin Napoléon-Jérôme et évidemment sa mère qu’il avait eu toutes les peines du monde à dissuader de l’accompagner et qui échafaudait maintenant des plans pour le faire revenir » (p. 73).
« Le prince commençait un nouvel exil londonien, mais, grâce à l’héritage maternel, il allait mener grand train. Il s’installa d’abord à Carlton Terrace, chez lord Cardigan, avant d’emménager à Carlton Gardens, propriété de lord Ripon [1]. Il fit de ces deux résidences de vrais musées à la gloire de son oncle grâce aux bustes, aux tableaux et aux nombreuses reliques dont il avait hérité : l’écharpe tricolore que Napoléon Bonaparte portait pendant la campagne d’Égypte, sa plaque de la Légion d’honneur, l’anneau du couronnement impérial et le fameux talisman de Charlemagne, cette petite croix composée d’un morceau de la vraie croix encadrée par deux rubis qui aurait accompagné l’empereur franc dans toutes ses batailles, trouvée dans son tombeau à Aix et remise par le clergé de cette ville à Napoléon » (p. 77).
« Le 4 août 1840, les conjurés s’embarquèrent en plusieurs endroits de la Tamise pour ne pas éveiller les soupçons. À Gravesend, Parquin vit un enfant avec un aigle déplumé. Le symbole était fort. Le militaire acheta l’oiseau qui fut attaché au mât du vaisseau. Lorsque le navire fut en pleine mer, Louis-Napoléon dévoila à ses compagnons son plan jusque-là seulement connu de rares initiés. Alors que le bateau tirait des bordées pour ne pas arriver trop tôt à destination, la mer devint mauvaise et plusieurs passagers furent malades.
Dans la nuit du 5 au 6, des canots débarquèrent enfin les hommes près du petit port de Wimereux, à quatre kilomètres de Boulogne. Ils furent accueillis par le lieutenant Aladenize et deux autres complices. Survint une patrouille de la douane. Louis-Napoléon essaya d’abord de la rallier à sa cause, puis, n’y parvenant pas, ordonna qu’elle fût faite prisonnière. À cinq heures, les conjurés arrivèrent à Boulogne. Ils croisèrent un sous-lieutenant, de Maussion, qui courut aussitôt prévenir le capitaine commandant la caserne de Boulogne, Col-Puygellier. Pendant ce temps, dans la caserne, Aladenize fit battre le rappel et présenter les armes par des soldats dociles, puis il donna la parole au prince qui harangua la troupe. À l’extérieur, quelques badauds criaient déjà comme à Strasbourg : « Vive l’empereur ! » Cependant, comme quatre ans plus tôt, le vent tourna rapidement » (p. 83).
Chapitre III. Le prisonnier
Il confirma d’ailleurs son intérêt pour les questions économiques et sociales qui l’avait incité à visiter les régions industrielles de l’Angleterre et à étudier les œuvres saint-simoniennes [2], en publiant deux importantes brochures : Analyse sur la question des sucres en 1842 et L’Extinction du paupérisme en 1844. Il accepta de rédiger la première à la demande de son nouvel ami, le raffineur de sucre Fouquier d’Hérouël, très inquiet depuis que le gouvernement projetait de modifier les droits sur les sucres au détriment de la production autochtone. L’industriel, ses collègues, ainsi qu’Hortense Cornu, lui fournirent la documentation dont il avait besoin. Dans son texte, le prince défendait le sucre de betterave face au sucre de canne et aux colons des Antilles, au nom de la richesse qu’il produisait et du travail qu’il fournissait. Il soulignait au passage son impartialité. Certes son oncle était le créateur de l’industrie du sucre de betterave, mais sa « grand-mère, l’impératrice Joséphine, [était] née dans ces îles où retentiss[ai]ent aujourd’hui les plaintes contre la concurrence des produits de la métropole ». Il concluait en réclamant la liberté de développement du sucre métropolitain, celle d’exporter à l’étranger le sucre des colonies et l’application rigoureuse de l’échelle mobile au sucre étranger. Ravis, les raffineurs de sucre imprimèrent l’étude à leurs frais et l’envoyèrent au gouvernement, aux Chambres, aux conseils généraux et à la presse, ce qui lui valut une grande audience.
Louis-Napoléon attachait cependant une importance plus grande à la seconde brochure, car elle devait définir sa pensée sociale et le rendre populaire auprès des couches laborieuses. Il en avait commencé la rédaction au début de l’année 1843 et y consacra la majeure partie de son temps pendant plusieurs mois. Il tint en effet à compléter son information en lisant les travaux des pères de l’économie politique d’Adam Smith à Jean-Baptiste Say, L’Organisation du travail, le maître ouvrage de Louis Blanc, et les articles de L’Atelier, journal d’inspiration socialiste et chrétienne auquel il se fit abonner par Hortense Cornu. En socialiste – qualificatif qu’il revendiquait –, il préconisait à l’instar de Louis Blanc l’organisation du travail et l’implication de l’État, pour corriger les excès du capitalisme libéral. Il prônait, en particulier, la création de colonies agricoles pour mettre en valeur les espaces incultes, pour employer les paysans sans terre ainsi que les chômeurs urbains, mais aussi pour constituer, en cas de besoin, un réservoir de main-d’œuvre industrielle. Interdite depuis la loi Le Chapelier de juin 1791, l’association [3] était « la grande pensée ouvrière des années quarante » et Louis-Napoléon ne l’oubliait pas puisqu’il prévoyait que les colons seraient associés à la gestion des domaines sur lesquels ils travailleraient. Selon lui, une avance gouvernementale de 300 millions sur quatre ans permettrait de faire vivre près de deux cent mille familles. Le bénéfice annuel de l’opération ne tarderait pas à dépasser 800 000 francs. En proposant des chiffres détaillés et précis, il cherchait à montrer la viabilité de son projet » (p. 101).
« Louis-Napoléon reçut ensuite une lettre du ministre des Affaires étrangères du Nicaragua qui lui conférait officiellement tous les pouvoirs nécessaires pour organiser une compagnie en Europe et l’informait que, par une décision du 8 janvier 1846, le gouvernement du pays avait décidé de donner à ce grand ouvrage d’art le nom de canal Napoléon. Le chargé d’affaires du Nicaragua en Belgique et en Hollande fit six visites à Ham, pour mettre au point la constitution de la société. Louis-Napoléon demanda au baron de Rothschild de lui envoyer l’un de ses hommes de confiance, Émile Pereire, lui-même saint-simonien, pour discuter du financement d’un projet qui, d’après ses calculs, devait coûter au plus 150 millions de francs, mais rapporter au moins 12 millions par an pendant les quarante-cinq années de la concession. Sans attendre l’arrivée de celui-ci, il signa un traité avec le Nicaragua le 20 avril. Il savait cependant que sa sortie de prison conditionnait la réussite de l’entreprise » (p. 103).
L’évasion
Voici un récit qui aurait pu rivaliser avec l’évasion de Casanova des Plombs !
« Le lundi 25 mai 1846, au petit matin, le prince coupait ses moustaches, rasait sa barbe, se colorait les joues au rouge végétal, se noircissait les sourcils, mettait une perruque noire et une casquette, revêtait une blouse et un pantalon de toile et chaussait des sabots. Par souci d’authenticité, il avait pris soin préalablement d’user sa casquette à la pierre ponce, d’élimer ses vêtements et de les couvrir de plâtre. Pendant ce temps, Thélin prenait avec lui le fidèle chien du prince, Ham, pour éviter qu’il ne s’attachât aux pas de son maître dans sa fuite, puis écartait les ouvriers et le gardien du pavillon en les conviant à boire dans une petite pièce. De son côté, Conneau détournait l’attention des autres sentinelles.
Louis-Napoléon prit une planche de sa bibliothèque sur son épaule pour cacher son visage et sortit de sa chambre, une pipe en terre à la bouche. Il eut aussitôt une première sueur froide en croisant un ouvrier et un soldat dans l’escalier. Dans la cour, sa pipe tomba malencontreusement et se brisa, attirant sur lui l’attention d’un autre geôlier. Sans émotion apparente, il prit le temps d’en ramasser les morceaux, tel un ouvrier pour qui chaque objet a de la valeur, puis il reprit sa route. Il fut servi par le fait que l’officier de garde lisait une lettre et ne le remarqua pas. Au poste du guichet, les plantons semblèrent étonnés de sa mise, le tambour surtout se retourna plusieurs fois. Cependant, ils finirent par lui ouvrir la porte et il put franchir le pont-levis. Il croisa deux nouveaux ouvriers qui crurent reconnaître en lui l’un des leurs. Il marcha alors à vive allure sur la route de Saint-Quentin.
Thélin sortit de l’enceinte peu après, comme il en avait le droit, et le rejoignit avec un cabriolet, d’autres vêtements et son chien. Les deux hommes traversèrent Saint-Quentin à pied pour ne pas éveiller les soupçons et empruntèrent une voiture de poste pour Valenciennes. Peu après seize heures, ils montèrent dans le train pour la Belgique. Parallèlement, Conneau prévenait les gardiens que le prince, indisposé, devait garder la chambre. Le mannequin coiffé d’un bonnet qu’il avait placé dans son lit et la mixture nauséabonde qu’il avait préparée crédibilisaient ses propos. Lorsque la supercherie fut découverte, en début de soirée, le prince était déjà à Bruxelles. Il venait de mettre un terme à un emprisonnement de cinq ans et sept mois » (p. 108).
Une carte postale témoigne de la scène, analysée par L’Histoire par l’image, voir aussi la vidéo ci-dessus.
Ham - Évasion de Napoléon III
Aprés son échaffourée de Boulogne, en 1840, Napoléon III fut interné au Château de Ham. Le bâtiment B, lui servait de prison. C’est de là qu’il partit six ans après déguisé en maçon, une pipe à la bouche, une planche sur l’épaule, pour accomplir son audacieuse évasion.
© L’Histoire par l’image / Geneanet
« En novembre 1846, Louis-Napoléon polémiqua sur le même thème avec l’historien Capefigue. Il dicta alors à son secrétaire Frédéric Briffault le récit de sa captivité qui fut publié à Londres sous le titre The Prisoner of Ham. Cela lui valut un papier très critique dans Le Journal des débats auquel il répliqua dans le Times. Il ne réussit d’ailleurs jamais totalement à faire taire tous les bruits qui circulaient autour de sa captivité et de son évasion, y compris les plus anecdotiques. Il se vit ainsi surnommer par la suite « Badinguet ». Selon certaines versions, il s’agissait du nom ou du sobriquet de l’ouvrier maçon dont il aurait pris l’identité ou la dégaine lors de son évasion. Pour d’autres, le terme venait d’un dessin de Gavarni. En fait, il provenait peut-être des faveurs qu’une demoiselle picarde du même nom lui aurait accordées ou encore de la façon dont, dans l’argot du pays, auraient été appelées ses déambulations sur les remparts du fort pendant son incarcération » (p. 110).
« À présent, Louis-Napoléon se devait d’être en représentation et de dépenser sans compter pour sa propagande. Il ne renonçait pas non plus à verser des pensions à ses amis et lorsque Conneau fut libéré, il lui acheta une clientèle médicale à Londres. Il fut rapidement contraint d’emprunter aux banques Rothschild et Baring, puis d’hypothéquer sa propriété de Civita Nuova » (p. 111).
Chapitre IV. De l’indésirable inconnu à l’élu de la nation
« Le 4 juin, Louis-Napoléon fut pourtant élu dans trois départements : la Charente-Inférieure où il était le seul nommé, l’Yonne qui l’avait placé deuxième de ses deux élus, enfin la Seine où il arrivait en huitième position sur onze élus, certes loin derrière le préfet de police, Caussidière, le général Changarnier et Adolphe Thiers, mais à quelques voix à peine de Victor Hugo. Dans le premier de ces trois départements, il avait clairement bénéficié du soutien des protestants et de la famille Regnault de Saint-Jean-Angély, dans le deuxième, du vote des vignerons qui subissaient la crise, dans le troisième, de l’appui d’une partie des quartiers populaires de l’Est parisien et partout du napoléonisme des masses et des survivants de la Grande Armée. Sans être victorieux, il obtenait aussi des résultats très encourageants dans la Sarthe.
Ce succès électoral suscita une vive émotion dans le pays et au sein de la Commission exécutive qui avait succédé au Gouvernement provisoire, pentarchie élue par l’Assemblée et réunissant Lamartine, Arago, Garnier-Pagès, Marie et Ledru-Rollin. Celle-ci faisait déjà espionner Louis-Napoléon et ses principaux lieutenants. Le 7, elle fit voter une loi contre les attroupements publics qui visait autant l’extrême gauche que les rassemblements bonapartistes devenus quotidiens. Du reste, la proclamation officielle des résultats électoraux, le lendemain, s’accompagna de manifestations hostiles au nouveau régime.
Des rassemblements avaient maintenant lieu chaque soir sur les boulevards pour acclamer « Poléon » sur l’air des lampions. La province connaissait des mouvements similaires comme à Nancy ou à Troyes. Le 10, sur la fausse rumeur que le prince était à Paris et allait se présenter à l’Assemblée, une foule immense se pressa à ses abords. Depuis la veille et jusqu’au 12, la Commission exécutive et les ministres se réunirent à plusieurs reprises en séance extraordinaire. Ils décidèrent finalement d’appliquer au prince la loi de 1832, puisqu’elle était encore valable, et de transmettre, en conséquence, aux préfets et aux sous-préfets son signalement avec ordre de l’arrêter s’il se présentait sur un point quelconque du territoire » (p. 121).
« Louis-Napoléon fut donc admis à siéger à la simple réserve qu’il pût prouver rapidement qu’il satisfaisait aux conditions d’age et de nationalité. Cependant, ses partisans continuaient à manifester bruyamment et à faire feu de tout bois. Ils cherchaient à exploiter succès électoraux, courant de sympathie et maladresses gouvernementales. En quelques jours, chansons, gravures, lithographies et médailles à la gloire de Napoléon Ier et de son neveu proliférèrent.
Une presse bonapartiste fut rapidement créée grâce à la disparition du cautionnement. Habilement, chaque catégorie de Français était visée par des titres de presse spécifiques. La Constitution cherchait à rassurer bourgeois et conservateurs en présentant Louis-Napoléon comme l’ami de l’ordre et le défenseur de la propriété. La République napoléonienne et Le Napoléonien visaient les républicains modérés, en soulignant la solidarité de leurs intérêts avec ceux des bonapartistes face aux périls blanc et rouge. L’Organisation sociale et Le Napoléon républicain se préoccupaient des couches populaires, en n’hésitant pas à s’en prendre aux dominants. L’Aigle républicaine, enfin, privilégiait l’armée » (p. 123).
« Plusieurs contemporains, qui ne comprenaient pas ou refusaient de comprendre que le prolétariat pût se soulever contre la République et que celle-ci pût faire tirer sur une partie du peuple, virent une nouvelle manœuvre des partisans de Louis-Napoléon, destinée à discréditer le gouvernement et à permettre à leur prétendant de gravir les marches du pouvoir. Le Napoléon républicain n’avait-il pas cherché à exciter le peuple aux premières heures de l’insurrection : « Peuple, lorsque tes commis violent leur mandat, souviens-toi du drapeau rouge du Champ-de-Mars et du courage de tes frères en 1793 » ? Le nom du prince ne figurait-il pas sur des listes de Gouvernement provisoire qui circulaient parmi les émeutiers en compagnie de jacobins et de socialistes comme Barbès, Blanqui, Caussidière et Louis Blanc qui complotaient contre le régime ou étaient accusés de l’avoir fait auparavant ? Lahr et Luc, les meurtriers du général Bréa, assassiné alors qu’il voulait parlementer avec les insurgés, n’étaient-ils pas des agents bonapartistes ? » (p. 126).
« Le scrutin des 10 et 11 décembre 1848 mit un terme brutal à toutes ces interrogations. Il témoigna de façon flagrante du décalage qui existait entre le peuple français et ses élites dirigeantes. Il se déroula dans le calme. Il fut servi par le beau temps, ce qui fit dire aux partisans du prince qu’il s’agissait du soleil d’Austerlitz, et se caractérisa par une forte participation, puisque 7 449 471 Français se déplacèrent pour voter, soit 76 % des électeurs inscrits. Le résultat était donc recevable et significatif. Dès les premiers dépouillements du 12, il ne fit aucun doute que Louis-Napoléon triompherait. Finalement, avec plus de 5,5 millions de voix, soit 74,5 % des suffrages exprimés et 56,5 % des inscrits, il distançait nettement tous ses rivaux : Cavaignac qui recueillait moins de 1,5 million de voix, Ledru-Rollin moins de 400 000, Raspail moins de 40 000, Lamartine moins de 20 000 et Changarnier moins de 5 000 » (p. 143).
« Ces paroles furent accueillies poliment, mais sans chaleur. Le nouveau président, qui avait rendu un hommage appuyé à son prédécesseur, se dirigea ensuite vers lui pour le saluer. Cavaignac resta assis et accepta avec réticence de se laisser serrer la main. Le tout avait duré à peine plus d’une demi-heure. Après la séance, Louis-Napoléon se rendit à sa nouvelle demeure, l’Élysée. Après vingt ans d’efforts persévérants, mais à quarante ans à peine, il touchait au but » (p. 145). Comme macron, sauf que l’un servit le peuple, l’autre le méprisa.
Deuxième époque. Du Pouvoir sous contrôle au pouvoir sans contrôle (1848-1852)
Chapitre V. Le premier président d’une république française
« Au même moment, le chef de l’État s’efforçait de tisser des liens avec ses homologues étrangers. Cependant, aux dires de plusieurs de ses ministres, il semblait désormais accepter un rôle secondaire et exerçait même sa fonction avec désinvolture. Il se levait à dix heures, traînait jusqu’à midi, assistait au conseil des ministres de treize à quinze heures en y faisant parfois des cocottes en papier ou en dessinant des bonshommes sur les dossiers pour tromper l’ennui. Il achevait son après-midi au bois, en compagnie de sa maîtresse miss Howard. En fait, son indifférence était feinte et visait à endormir les méfiances qu’il inspirait. Comme il voyait qu’il ne pourrait parvenir à ses fins par un choc frontal, il se résolvait à faire preuve de patience » (p. 153).
S.M. l’empereur distribuant des secours aux inondés à Lyon (1856), Hippolyte Lazerges (1817-1887)
© Musée du Louvre / Château de Compiègnes
« Les voyages d’un chef de l’État en province n’étaient pas une nouveauté. Napoléon et Louis-Philippe en avaient accompli beaucoup, mais Louis-Napoléon, qui avait inauguré sa propre pratique à l’été précédent, les systématisa en laissant Boulay de la Meurthe régler les affaires courantes en son absence. En quatre ans de présidence, il en fit seize qui lui permirent de couvrir une cinquantaine de départements. Il leur donna des règles modernes. Lorsque le train desservait déjà la localité à visiter, il empruntait ce moyen moderne de locomotion. Sinon, il arrivait en voiture, voire en bateau. Il emmenait avec lui des journalistes dont il payait les dépenses et qui étaient chargés de couvrir l’événement. Sur place, il se faisait recevoir par les autorités locales, enchaînait les visites et les inaugurations de bâtiments officiels, d’hôpitaux, d’écoles ou encore de manufactures, remettait des décorations aux vétérans de la Grande Armée, aux hauts fonctionnaires ou aux ouvriers méritants, participait à des banquets et multipliait les discours. « Le Prince ne voyage[ait] jamais sans son petit carnet de notes qu’il appel[ait] sa Police de poche. La Police de poche, c’[était] un tableau détaillé des personnalités qu’il d[evai]t voir, avec, pour chacune, tous renseignements utiles : âge, passé, relations de familles, caractère, influence dans le pays, profession, goûts, tendances politiques, religieuses, sociales… » Cela lui permettait de glisser le mot juste à chacun et, ce faisant, de le flatter » (p. 168).
« Livrée à elle-même, l’Assemblée hésitait. Après avoir soutenu la candidature de Louis-Napoléon à la présidence de la République, Victor Hugo avait rompu avec lui à propos de la question romaine, lui en avait malgré tout voulu de ne pas le nommer ministre dans le cabinet du 31 octobre 1849, puis avait accentué son opposition lors du débat sur le projet de loi Falloux. Le 17 juillet, il parla contre le projet et lança à cette occasion une grande attaque contre le président : « Quoi ! Parce qu’il y a un homme qui a gagné la bataille de Satory. [..] Quoi ! Parce qu’il y a un homme qui, après mille ans, a ramassé le glaive et le sceptre de Charlemagne, vous voudriez à votre tour prendre ce glaive et ce sceptre dans vos petites mains ! Quoi ! Après Auguste, Augustule ! Quoi ! Parce que nous avons eu Napoléon le Grand, nous aurions Napoléon le Petit ! » (p. 178). Ce sont des jeux de mots, et notre Totor national avait bien tort ; il aurait dû se rappeler sa propre maxime : « Le calembour est la fiente de l’esprit qui vole » !
Chapitre VI. Du prince-président à l’empereur
Voici le 3e coup d’État, et le bon ! C’est le Coup d’État du 2 décembre 1851, par lequel Louis-Napoléon Bonaparte, président de la Deuxième République française depuis trois ans, conserve le pouvoir à quelques mois de la fin de son mandat alors que la Constitution de la Deuxième République lui interdisait de se représenter. Il convoque le peuple français à des élections et la préparation d’une nouvelle constitution, promulguée le 14 janvier 1852 pour succéder à celle de février 1848 et qui aura duré moins de quatre ans. Cette nouvelle constitution établit un régime présidentiel autoritaire, le Second Empire (1852-1870). Napoléon III s’appuie sur le suffrage universel et le « plébiscite », qu’il utilisera à 5 reprises, dont deux localement. Voir Plébiscites sous Napoléon III. Par celui des 20 et 21 décembre 1851, il se maintient au pouvoir, et s’autorise à établir une constitution. Oui à 92 % avec 81 % de participation. Par celui des 21 et 22 novembre 1852 il est établi empereur avec succession héréditaire. Oui à 97 % avec 79,7 % de participation. C’est un point commun avec Charles de Gaulle, qui recourut à 5 reprises au référendum, avec des résultats moins brillants jusqu’à sa démission lors de l’échec de 1969.
« Maupas, lui, s’inquiétait de la tournure des opérations. Le ministre de l’Intérieur demanda son remplacement au président qui le refusa. Pendant quelques heures, Louis-Napoléon craignit pourtant que l’affaire tournât mal. Il envisageait de se retrancher aux Tuileries avec ses partisans et d’y lutter jusqu’à la mort. Il n’en eut pas besoin : en début d’après-midi, l’armée reçut enfin l’ordre de marcher sur les barricades. En quelques heures, elle les emporta toutes, sans faire de quartiers. Une centaine de manifestants et de promeneurs périrent ainsi sur les boulevards lors d’une fusillade qui fut peut-être déclenchée par les cris hostiles de la foule, une balle perdue ou un tir provocateur, mais qui montrait avec certitude que la troupe avait les nerfs à vif et que ses chefs étaient déterminés. Dans la matinée du 5 décembre, le retour au calme était complet. Tous les commerces avaient rouvert et la circulation était rétablie partout. Les insurgés n’avaient été que quelques milliers, mais, du fait de la fusillade des grands boulevards, les tués et les blessés se comptaient pourtant par centaines. Ces chiffres étaient cependant à peine supérieurs à ceux des journées de juin 1832 et d’avril 1834 et très inférieurs à ceux du soulèvement de juin 1848 » (p. 191). On peut lire La Fortune des Rougon de Zola, pour se replonger dans l’atmosphère de l’époque, en province.
Mais tout cela n’atteignait pas les campagnes. Le président jouissait toujours d’une immense popularité auprès des paysans. À vrai dire, la nature même de la consultation ne laissait le choix qu’entre l’approbation du fait accompli ou le néant. Le gouvernement se sentit d’ailleurs assez fort pour autoriser les civils à se prononcer au scrutin secret et se contenta de faire voter l’armée et la marine à registres ouverts. En outre, après le vote du 21 par appel nominal, eut lieu un contre-appel le lendemain qui permit d’amener aux urnes un certain nombre de ceux qui envisageaient de s’abstenir. En conséquence, la consultation fut un triomphe. Certes près de 1,4 million d’électeurs s’étaient abstenus, mais 7 439 216 avaient voté « oui » et seulement 640 737 « non », pendant que 36 820 avaient déposé un bulletin nul dans l’urne. Les principaux foyers d’opposition se trouvaient dans les grandes villes et en particulier à Paris. Le seul canton rural qui vota majoritairement « non » fut le canton de Vernoux, en Ardèche, peuplé essentiellement de protestants » (p. 194).
Les premiers moments du Second empire sont bel et bien une dictature ; mais les philosophes des Lumières, et notamment Voltaire, héros des républicains, n’avaient-il pas glorifié le « despotisme éclairé » ?
« Désignés pour six ans, au scrutin uninominal, dans le cadre de l’arrondissement, ils étaient de simples députés de leurs circonscriptions respectives. Pour garantir le « calme des délibérations »› ils n’étaient que deux cent soixante et un, « car trop souvent on a[vait] vu dans les Assemblées, la mobilité et l’ardeur des passions croître en raison du nombre ». Ils ne pouvaient amender que très difficilement les textes qui leur étaient soumis et sans motiver leurs décisions. Ils n’avaient ni le droit d’adresser des remarques au chef de l’État sur la politique générale, ni celui d’interpeller le gouvernement dont les membres n’étaient plus choisis parmi eux, n’étaient pas représentatifs de leur majorité et n’étaient pas responsables devant eux. Ils devaient se contenter d’écouter silencieusement le message annuel par lequel le président leur présentait l’état de la République. Par ailleurs, ils parlaient désormais de leur place, car la tribune était supprimée. Leurs débats n’étaient plus reproduits que sous forme de procès-verbaux officiels par une presse qui n’avait pas le droit de les commenter » (p. 197).
Des décrets du 9 janvier 1852 réglèrent le sort des parlementaires hostiles, en les répartissant en trois catégories. Cinq montagnards jugés responsables du soulèvement furent condamnés à la déportation en Guyane, mais un seul fut finalement envoyé en Algérie. Soixante-six autres, présentés comme les « chefs reconnus du socialisme » dont le « séjour en France serait de nature à fomenter la guerre civile », dont Hugo, Schœlcher et Quinet, furent expulsés. Enfin, dix-huit représentants républicains ou orléanistes parmi lesquels Thiers et Rémusat ainsi que les généraux, furent « momentanément éloignés du territoire français ». La répression s’abattit aussi sur plus de vingt-six mille particuliers. Beaucoup de repris de justice et de membres de sociétés secrètes furent déportés en Algérie et en Guyane sans autre forme de procès. À partir du début février, des commissions mixtes, juridictions départementales d’exception composées du préfet, d’un général et d’un magistrat, condamnèrent à huis clos des milliers de personnes à la résidence surveillée, à l’exil ou à la déportation, sans entendre ni les inculpés, ni les témoins » (p. 198).
« Un décret du 17 février supprima la liberté de la presse. L’autorisation préalable devenait nécessaire pour publier un journal. Des frais de poste et des droits de timbre étaient établis. Le système des avertissements était créé. Il permettait désormais aux autorités, après avoir averti trois fois un périodique, d’en suspendre la parution, ce qui incitait les journalistes à s’autocensurer, même si un journal pouvait être supprimé par décret sans même avoir été averti. Un autre décret imposait aux imprimeurs et aux libraires un brevet délivré par le ministre de la Police pour pouvoir exercer leur profession et soumettait la possession de toutes les presses si petites fussent-elles à autorisation. Les jugements des délits de presse étaient désormais passibles des tribunaux correctionnels généralement plus sévères que les jurys populaires. Parallèlement, les associations et les réunions étaient interdites, la fonction publique était épurée, les enseignants se voyaient interdire le port de la barbe et de vêtements rouges, symboles d’un ancrage politique à gauche. Des maîtres de l’enseignement supérieur, tels Victor Cousin, Jules Michelet ou Jules Simon durent quitter leur chaire, parce qu’ils refusèrent de prêter serment ou parce que leurs propos étaient jugés subversifs » (p. 200).
« Parallèlement, la célébration de la proclamation de la République fut interdite et la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » fut effacée du fronton des bâtiments publics. Marianne fut remplacée par l’effigie du prince sur les pièces de monnaie et sur les timbres-poste. Les actes judiciaires étaient rendus en son nom » (p. 203).
Le président semble hésiter à proclamer l’empire. Pendant l’année 1852, il fait préparer un voyage pour tâter l’opinion, mais Victor de Persigny, ministre de l’intérieur, en fait secrètement un voyage Potemkine :
« Il devait servir de prélude grandiose à la restauration impériale. Au cours d’une séance du conseil des ministres qui précéda d’une dizaine de jours le voyage, il sonda le président et ses collègues. Après les hauts cris de ces derniers, il fut blâmé par celui-là. Il agit donc en secret. Il prescrivit aux préfets de ne négliger aucun moyen pour faire du périple un triomphe : convocation de foules criant et agitant des banderoles pour réclamer l’Empire, illuminations, organisation de festivités diverses.
Le départ eut lieu le 14 septembre. De Bourges à Saint-Étienne, l’accueil fut très favorable. À Lyon, où devait être inaugurée une statue de Napoléon, le prince commença à comprendre l’artifice, et la modestie du discours qu’il prononça alors donnait le ton : « Nous sortons à peine de ces moments de crise où les notions du bien et du mal étant confondues, les meilleurs esprits se sont pervertis. La prudence et le patriotisme exigent que, dans de semblables moments, la nation se recueille avant de fixer ses destinées… Si le titre modeste de président pouvait faciliter la mission qui m’est confiée et devant laquelle je n’ai pas reculé, ce n’est pas moi qui, par intérêt personnel, désirerais changer ce titre contre celui d’empereur » (p. 206).
« Sans aller jusqu’à revendiquer le titre de Napoléon V, ce qui serait revenu à nier l’œuvre du congrès de Vienne et l’existence de tous les régimes de la France depuis 1815 et à affirmer que son oncle Joseph et son père Louis l’avaient précédé sur le trône, le futur souverain tenait en effet à porter le chiffre « III », par respect pour son cousin décédé, le roi de Rome, en faveur duquel Napoléon Ier avait abdiqué le 22 juin 1815, même s’il n’avait jamais régné. Malgré l’avis contraire de plusieurs de ses ministres, il resta intransigeant sur ce point, mais accepta de renoncer à porter le titre conjoint de roi d’Algérie auquel il avait aussi songé » (p. 208).
Napoléon III, empereur des Français (1853), par Franz-Xaver Winterhalter (1806-1873)
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Chapitre VII. Napoléon III, sa famille et son entourage
« Il ne voulait ni froisser, ni être froissé. De ce fait, il écoutait beaucoup, mais parlait peu. Juste avant de mourir, Bugeaud racontait : « Il y a quelques années lorsque j’arrivai à Paris, le roi Louis-Philippe me fit appeler pour causer de l’Algérie. – Je désire causer avec vous, dit-il, comme étant l’homme qui connaît le mieux l’Algérie. Puis aussitôt il se mit à parler sans interruption pendant près de deux heures. Après quoi, il me prit la main et me dit : – Je vous remercie, je suis enchanté de votre conversation. Le président [Louis-Napoléon] à son tour [vint] me faire appeler. Il m’[accueillit] par des paroles à peu près semblables à celles de Louis-Philippe. Puis il m’[écouta] deux heures, sans interrompre, ni prononcer un mot. Après quoi, il m[e prit] la main, et il m[e] dit comme le roi Louis-Philippe : – Je vous remercie, je suis enchanté de votre conversation. » » (p. 216).
« L’indulgence de Napoléon III, parfois coupable, pour le commun des mortels n’était pas de l’indifférence, mais au contraire une forme d’empathie avec lui. Elle valait reconnaissance des grandeurs et des servitudes de la condition humaine. Cette philosophie expliquait aussi l’attitude du chef de l’État vis-à-vis de ses amis et de ses ennemis. Il était fidèle aux premiers, mais sans doute moins attaché à eux qu’on ne le prétendit. Il respectait les seconds et refusait que l’on se servît de procédés déloyaux à leur encontre. Il ne conservait d’ailleurs aucune rancune à l’égard de ceux qui l’avaient offensé ou maltraité. Les exemples étaient légion. Alors qu’il était au camp de Boulogne, en septembre 1854, il demanda à voir ceux qui l’avaient arrêté en 1840. On lui amena un matelot et un ancien gendarme qu’il décora et auxquels il donna 500 francs chacun. Il n’entrava pas la carrière de ses plus durs geôliers de Ham. D’un commandant écarté des listes d’avancement, il disait : « Je sais bien qu’il m’appelle Badinguet ; ce n’en est pas moins un officier de valeur, et je désire qu’il soit rétabli sur le tableau. » La façon que Napoléon III avait de concevoir les rapports humains expliquait aussi les relations si particulières qu’il entretenait avec sa famille » (p. 219).
« L’empereur fixait aussi les titres et déterminait les situations de ses autres parents qui composaient, quant à eux, sa famille civile.
Les cousins Murat avaient été très proches de lui durant ses années d’exil. Ils furent particulièrement bien traités. Lucien, fils du roi de Naples Joachim Murat et de Caroline, avait été l’un de ses conseillers pendant sa présidence. Il devint sénateur et Grand Maître du Grand Orient de France. Cet impulsif et coléreux fut cependant plusieurs fois rappelé à l’ordre par Napoléon III. En mai 1861, celui-ci dut même jouer les médiateurs entre le prince Napoléon et lui car ils s’affrontaient pour la grande maîtrise maçonnique et comptaient régler leur différend sur le pré. Le fils de Lucien, Joachim, devint colonel des guides » (p. 223).
Et voici débarquer l’impératrice, une affaire rondement menée en janvier 1853, mais l’empereur avait remarqué Eugénie dès 1849. On remarquera que la donzelle n’a pas la même conception des opérations caritatives que le iel à perruque jaune avec ses pièces de la même couleur.
« Les Français furent flattés par la façon dont Napoléon III avait justifié son choix. Leur instinct d’indépendance, de singularité et d’égalité fut satisfait comme rarement. Ils furent aussi séduits
par la beauté de l’impératrice et par certains de ses gestes. Elle avait ainsi refusé la parure en diamants que la Ville de Paris voulait lui offrir en cadeau de mariage et avait décidé de fonder une maison d’éducation pour les jeunes filles, avec la somme prévue qui s’élevait à 600 000 francs. Elle avait également gratifié la foule d’une grande révérence avant d’entrer dans la cathédrale pour son mariage.
« Ce second coup d’État, pour reprendre l’expression d’Augustin Filon, [fit] presque oublier le premier » et s’accompagna d’ailleurs de près de trois mille grâces. Cependant, le peuple n’aima jamais réellement celle qu’il appelait Eugénie de Montijo, nom qui lui resta. Elle devint de façon plus désobligeante « l’étrangère » ou « l’Espagnole », comme il y avait eu « l’Autrichienne » Marie-Antoinette. Ce parallèle n’échappa pas à Eugénie elle-même. Elle eut toute sa vie une fascination pour la reine de France qui se manifesta par de multiples signes. Elle lut tout ce qui avait rapport avec elle, collectionnait ses reliques et tint, en avril 1860, à visiter le cachot qu’elle avait occupé à la Conciergerie. Dans un bal aux Tuileries, elle parut même dans un costume semblable à celui que portait la reine de France sur le portrait de Mme Vigée-Lebrun. Le peuple lui reprochait son goût pour les futilités qui justifiait aussi la comparaison […] » (p. 230).
Éric Anceau nous apprend que le grand amour du début (« Ils se tutoyaient, pratique peu courante à l’époque dans leur milieu, et se prenaient la main lors de réunions ») cède vite la place aux infidélités de l’empereur ; heureusement, après une fausse couche, naît un garçon :
« Après la naissance du prince impérial, le 16 mars 1856, Eugénie reporta toute son affection sur celui-ci. Depuis sa jeunesse, elle avait un vif intérêt pour la politique et elle commença, après son mariage, à prendre des notes sur ce que lui disait son époux et à converser avec les ambassadeurs, mais elle s’initia véritablement aux affaires de l’État pour préparer l’avènement de son fils. Elle prit l’habitude de lire les dépêches diplomatiques. Elle fut régente pendant la guerre d’Italie à laquelle participa son époux, en 1839 et présida les conseils des ministres avec un tel tact et une telle autorité que certains ministres demandèrent au souverain qu’elle continuât d’y assister après son retour. […] Cependant, l’influence qu’exerçait Eugénie sur son époux demeurait limitée. C’était bien Napoléon III qui gouvernait » (p. 232).
L’empereur s’entoure d’amis fidèles, parmi lesquels Jean-François Mocquard : « Il préparait les réponses de l’empereur que celui-ci n’avait plus qu’à signer. Si Napoléon IIl, qui adorait écrire, rédigeait lui-même ses discours, ses lettres-programmes ou encore ses avant-projets de décret, il arrivait à Mocquard de retoucher quelques tournures de phrases. Il servait aussi d’intermédiaire dans les affaires délicates. Ce fut à lui que revint la tâche de négocier la séparation entre le souverain et miss Howard. Il lui arrivait de renseigner certains ministres sur les sentiments du chef de l’État à leur égard. Il était entouré de plusieurs collaborateurs qu’il avait choisis d’un commun accord avec Napoléon III, comme le sous-chef du cabinet, Albert de Dalmas. Recommandé par son oncle, Pierre-Marie Piétri, un jeune Corse du nom de Franceschini Piétri fut aussi l’un d’entre eux. D’abord simple copiste, il fut remarqué par Napoléon III pour sa diligence et son application et devint son secrétaire particulier. Il voyait le souverain quotidiennement et l’accompagnait dans la plupart de ses déplacements. Il était même souvent le premier à lui parler le matin et le dernier à le quitter le soir. Dès 1858, il se vit confier les chiffres, en raison de sa grande discrétion. Il traduisit donc les nombreuses dépêches que recevait l’empereur auquel il transmettait le contenu, après dîner. Quant à l’huissier du cabinet, il n’était autre que Félix Verwoort, un Belge polyglotte qui avait été courrier de la reine Hortense » (p. 234).
« Le conseil des ministres qui se déroulait aux Tuileries, deux matins par semaine, les mardis ou les mercredis et les samedis, n’était qu’un organe d’information et non de décision. II n’avait aucune reconnaissance légale. L’ordre du jour en était fixé par Napoléon III lui-même qui était très assidu et très actif, comme l’attestèrent les confidences, les papiers et les Mémoires de ses différents ministres. Lors d’un tour de table au cours duquel chacun pouvait s’exprimer librement, le souverain prenait des notes et posait des questions, puis il donnait son propre avis, toujours bref, car il n’aimait pas les longs discours. « Quand il exposait sa propre pensée, la lenteur voulue de sa parole était un peu comme sa démarche ; elle indiquait l’homme qui écoute une voix intérieure. Il semblait alors converser plus avec lui-même qu’avec ses conseillers. » Il tranchait fréquemment contre l’avis de la majorité. Quand il avait une décision importante à prendre, il se contentait d’ailleurs souvent de convoquer dans son bureau le seul ministre concerné. Les autres n’apprenaient les initiatives du souverain qu’en lisant le Moniteur. Napoléon III n’eut d’ailleurs jamais une intimité complète avec ses ministres, saut avec Vaillant qui « opinait toujours comme son empereur » et Persigny, mais l’étoile de ce dernier finit elle-même par décliner. Il se discrédita « par la forme emportée de ses conseils autant que par ses fanfaronnades d’influence ». Lui aussi n’était ni plus ni moins qu’un « instrument » » (p. 236).
« Napoléon III n’aimait pas le changement, appréciait ou avait appris à apprécier les hommes et estimait qu’il fallait bien les connaître pour pouvoir s’en servir comme des pions sur un échiquier : « Il y a dans tout homme, disait-il, à moins qu’il ne s’agisse d’un idiot, une vérité à mettre à profit. La vraie politique consiste à découvrir cette vérité. » Il n’utilisa ainsi que vingt-cinq ministres pour treize portefeuilles, entre la proclamation de l’Empire et son décret du 24 novembre 1860. Il n’y eut même que onze nouveaux venus entre cette date et juillet 1869. Une nouvelle orientation de sa politique ne rendait d’ailleurs pas toujours nécessaire, selon lui, un remaniement ministériel, puisque ses ministres devaient être non des hommes politiques mais de simples exécutants de sa volonté. Si quelques-uns démissionnèrent, en particulier quatre d’entre eux à la suite des décrets sur les biens des Orléans, mais aussi le prince Napoléon ou Drouyn de Lhuys, il n’y eut jamais de changement complet de cabinet et, a fortiori, de crise gouvernementale.
La durée dont les ministres disposaient était un réel atout. Quelques-uns siégèrent dans les gouvernements impériaux pendant la plus grande partie du régime. Achille Fould fut ainsi le ministre le plus important du début du règne. Il occupa le ministère d’État jusqu’en 1860, puis devint ministre des Finances et occupa la fonction jusqu’à quelques mois de sa mort, en 1867 » (p. 237).
« Au total, le souverain était conscient des faiblesses de son entourage. On prétendit qu’en apprenant que le comte de Chambord avait manifesté l’intention, s’il montait sur le trône, de s’appuyer sur ses ministres et sur ses principaux collaborateurs, il s’était exclamé : « Ah, vraiment ! s’il s’assure les services de tous les gens de mérite qui sont réunis autour de moi, son règne sera bien court. » Pour être apocryphe, cette boutade n’en traduisait pas moins une triste réalité. Une autre soulignait les divisions des milieux dirigeants : « Quel gouvernement que le mien ! L’impératrice est légitimiste, Napoléon-Jérôme, républicain, Morny, orléaniste ; je suis moi-même socialiste. Il n’y a de bonapartiste que Persigny, mais il est fou. » Cela occasionnait bien des querelles politiques de fond en particulier entre Persigny et le prince Napoléon, les enfants terribles du bonapartisme d’une part et les ministres d’origine orléaniste de l’autre, en particulier le triumvirat Fould-Rouher-Baroche […] » (p. 242).
Chapitre VIII. Le bonapartisme du troisième Napoléon
« [Napoléon] était d’une tournure d’esprit essentiellement pratique qui le rapprochait de l’utilitarisme des Anglo-Saxons. Enfant de l’âge scientifique et du positivisme, il savait faire preuve de pragmatisme. Il n’avait de cesse de dénoncer le « mysticisme des théories » et affirmait avec force et constance qu’il n’était pas lui-même un idéologue : « Non seulement un même système ne peut pas convenir à tous les peuples, mais les lois doivent se modifier avec les générations, avec les circonstances plus ou moins difficiles. » Il avait pris conscience de l’existence d’une opinion publique et de la nécessité de la modeler par une propagande appropriée. Voilà pourquoi il adaptait son discours à son auditoire, en particulier lors de la campagne présidentielle de l’automne 1848, puis lors de ses voyages présidentiels en province » (p. 247).
« Quelques mois plus tard, il défendait, dans un style imagé, l’idée d’une souveraineté du peuple à laquelle tous les gouvernants et les régimes devaient se plier : « Je considère le peuple comme un propriétaire et les gouvernants quels qu’ils soient comme des fermiers. Si le fermier administre la terre avec habileté et probité, le propriétaire heureux de voir les réserves s’augmenter de jour en jour, laissera le fermier gérer en paix durant toute sa vie le bien qu’il lui a confié. Après la mort du fermier, le propriétaire remettra à la même place les enfants de celui-ci qu’il aimait et qui lui a rendu service. Voilà pour la Monarchie. Mais si, au contraire, le fermier trompe la confiance du maître – dilapide ses revenus et ruine la terre – alors le propriétaire, avec raison, le renverra, fera ses affaires par lui-même et mettra à la gestion de ses domaines des hommes auxquels il laissera moins d’autorité et qu’il remplacera d’année en année afin qu’ils ne prennent point pour un droit irrévocable la place qu’il leur accorde. Voilà pour la République. » » (p. 250 ; lettre à Vieillard, 29 janvier 1836).
« Napoléon avait su réconcilier les deux Frances, celle de l’Ancien Régime et celle de la Révolution, en accordant le principe dynastique né de la première et la souveraineté populaire issue de la seconde, mais aussi en rejetant la nostalgie stérile des apôtres trop zélés de la première pour un passé à jamais révolu et les utopies destructrices de l’ordre social des tenants excessifs de la seconde. Le temps lui avait simplement manqué pour mener sa tâche à bien. Louis-Napoléon lui-même annexait toute l’histoire de France. Lors du passage à l’Empire, il déclara ainsi : « Non seulement je reconnais les gouvernements qui m’ont précédé, mais j’hérite en quelque sorte de ce qu’ils ont fait de bien ou de mal ; car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers. » » (p. 252).
« Le chef de l’État gouvernerait en effet, en s’appuyant sur un cabinet, des assemblées et une administration composés d’illustrations [4], mais aussi et surtout de techniciens. Louis-Napoléon reprenait là l’idée chère aux saint-simoniens d’un gouvernement par les hommes spéciaux. Dans sa célèbre parabole, Saint-Simon avait déclaré inutile à la nation les « frelons » improductifs et profiteurs, y compris les plus hauts personnages du pays, et il avait appelé de ses vœux leur remplacement par les « abeilles bienfaisantes », en d’autres termes tous les producteurs, manufacturiers, négociants. artisans, ouvriers et cultivateurs. Quelques années plus tard, Michel Chevalier avait renchéri : « La politique de l’avenir aura pour objet l’administration des biens matériels de la société ; les hommes généraux de l’industrie, les banquiers et les ingénieurs seront alors des hommes politiques à titre au moins égal à celui des raisonneurs, des réglementeurs. »
Louis-Napoléon appliqua d’abord cette idée à son gouvernement idéal. Dans ses articles de Ham, il assurait que chaque ministère devait être dirigé par un technicien et non par un parlementaire passant d’un portefeuille à l’autre en raison des contingences politiques. On voyait trop souvent un avocat diriger les Travaux publics, un industriel l’Agriculture et le Commerce et un écrivain illustre les Affaires étrangères, et « au premier coup de sifflet des Chambres » les rôles étaient intervertis. Un « ministre de la parole » viendrait simplement défendre la politique de ses collègues spécialistes devant les Chambres. Celles-ci se composeraient également d’hommes spéciaux et n’auraient donc plus besoin de tribune : « Avec une tribune, une chambre ressemble trop à un théâtre où les grands acteurs seuls peuvent réussir. Sans tribune, au contraire, les chambres prennent le caractère d’hommes graves. qui discutent leurs intérêts sans emphase et sans apparat » ; « Le grand désavantage de la tribune, c’est de ne permettre qu’aux orateurs consommés de parler, et souvent les grands orateurs ne sont pas les hommes les plus logiques, ni ceux qui approfondissent les question. » » (p. 255).
« Il alla plus loin en consacrant un ouvrage entier à la question sociale, L’Extinction du paupérisme, opuscule d’une cinquantaine de pages, rédigé pour l’essentiel en 1843 et édité l’année suivante. Dans l’avant-propos, le prince affirmait que son unique but était le bien-être de la classe ouvrière. Il fustigeait l’exode rural, l’entassement dans les villes, l’exploitation des ouvriers, leur vie précaire ; leur fin misérable : « C’est une honte pour notre civilisation, disait-il, de penser qu’au XIXe siècle, le dixième au moins de la population est en haillons et meurt de faim en présence de millions de produits manufacturés qu’on ne peut vendre et de millions de produits du sol qu’on ne peut consommer. »
Cependant, comme Saint-Simon, il n’opposait que le pauvre laborieux au riche oisif et non l’ouvrier au patron. Pour remédier à la misère populaire, les plus riches, qualifiés de « sybarites », devraient faire des concessions et en particulier accepter un accroissement des impôts. La réconciliation du travail et du capital ainsi que la paix sociale étaient à ce prix : « La pauvreté ne sera plus séditieuse, lorsque l’opulence ne sera plus oppressive. » Pour éteindre le paupérisme, il préconisait, à la suite des saint-simoniens, de recourir à la grande propriété et, à la suite de Louis Blanc, d’organiser le travail. Il prévoyait d’affecter une grande partie du produit de l’impôt à l’achat de millions d’hectares de terres incultes qui seraient défrichées et mises en valeur par des colonies agricoles » (p. 259).
« Cependant, si Louis-Napoléon était indiscutablement de tous les chefs d’État de son temps celui qui se préoccupait le plus des maux sociaux, il n’avait pas, en ce domaine-là comme en politique, la possibilité d’appliquer ses idées. Odilon Barrot et Alfred de Falloux avaient en effet conditionné leur participation gouvernementale à l’abandon des « élucubrations » de L’Extinction du paupérisme. Le chef de l’État se défendait pourtant d’être un utopiste : « Je ne bercerai pas le peuple d’illusions et d’utopies qui n’exaltent les imaginations que pour aboutir à la déception et à la misère. Partout où j’apercevrai une idée féconde en résultats pratiques, je la ferai étudier, et si elle est applicable, je vous proposerai de l’appliquer. » S’il obtint qu’une commission fût nommée le 25 avril 1849 pour examiner la question des colonies agricoles, les oppositions furent telles parmi ses ministres et au sein de la majorité conservatrice de l’Assemblée législative, nouvellement élue, que rien de concret n’en sortit. Ses autres grands projets subirent le même sort, tels le crédit foncier, la banque de prêt d’honneur qu’il avait envisagée dès 1847 et qui aurait permis aux pauvres d’emprunter sur l’honneur et sans intérêt, ou encore la transformation de Paris qui se heurtait au mauvais vouloir du préfet de la Seine, Berger.
Louis-Napoléon fit néanmoins voter un certain nombre de lois en faveur des pauvres. La loi du 14 avril 1850 permettait l’assainissement des logements insalubres. Celle du 18 juin 1850 et le décret du 15 juillet suivant créaient une Caisse nationale des retraites pour la vieillesse. Un règlement général du 24 décembre 1850 aménageait la police sanitaire. La loi du 22 janvier 1851 instituait l’assistance judiciaire gratuite pour les travailleurs pauvres. Celle du 7 août 1851 réorganisait les hospices et les hôpitaux. Pour le reste, le président se contenta de prendre des mesures charitables ou ponctuelles, moins dérangeantes pour les élites traditionnelles. Malgré ses difficultés d’argent, il accorda par exemple une subvention de 50 000 francs pour construire des cités ouvrières dans la capitale. Cependant, il s’agissait là de réalisations modestes au regard du projet développé dans L’Extinction du paupérisme » (p. 261).
« Depuis ses jeunes années, Louis-Napoléon admirait l’œuvre urbanistique de son oncle. Il avait vu à Londres une métropole moderne. À Ham, il annonçait son ambition de faire lui-même de Paris « le chef-lieu de l’Europe ». « Je veux être un nouvel Auguste, ajoutait-il, parce qu’Auguste a fait de Rome une ville de marbre. » Outre cette quête de prestige, une arrière-pensée stratégique, la volonté de donner du travail au secteur du bâtiment et la nécessité d’accueillir sans cesse de nouveaux habitants, Louis-Napoléon envisagea très tôt d’adapter la ville à la nouvelle économie, en la rendant plus facilement accessible, en particulier par le chemin de fer. Ainsi que le souligna un observateur privilégié, Charles Merruau : « Il considérait d’abord que les têtes ou les gares de chemin de fer étaient désormais les véritables portes de la ville, au lieu des anciennes barrières par lesquelles débouchaient les routes nationales […]. Il fallait relier ces portes nouvelles afin que le passage de l’une à l’autre, c’est-à-dire d’une région de la France à une autre région, fût commode et rapide à travers un centre commun. » Il s’agissait clairement de permettre à la capitale d’assumer son rôle de cœur économique du pays. Cependant, il ne fallait pas non plus que « tout afflue vers Paris » et que « le centre absorbe à lui seul toute l’activité du pays ». Il importait aussi d’amener « la vie vers les extrémités en faisant agir quatre-vingt-six nouvelles individualités. ». Dans son discours programmatique de Bordeaux du 9 octobre 1852, il annonçait la relance des travaux publics à travers tout le pays, ainsi qu’en Algérie » (p. 266).
« Cependant, le système international reposait depuis 1815 sur le « concert européen » qui impliquait que les quatre grandes puissances d’origine, l’Autriche, la Russie, l’Angleterre et la Prusse, se réunissent régulièrement pour gérer ensemble les problèmes internationaux, au nom d’une responsabilité commune envers l’Europe. Les deux grands objectifs de ce concert étaient de maintenir l’équilibre entre les puissances et de garantir l’acte final du congrès de Vienne et les frontières qui y avaient été définies. Or, la France, qui avait été réduite par le traité de Paris de 1815, avait intégré ce concert dès la Restauration, mais n’y occupait toujours qu’une place secondaire. Sans remettre en cause le concert européen, Louis-Napoléon souhaitait que son pays recouvrât une position digne de son rang. Patriote, il pensait à la gloire nationale. Il espérait plus largement un remaniement de la carte de l’Europe en faveur des nationalités. Selon lui, le gouffre des révolutions risquait de se rouvrir irrémédiablement si rien n’était fait. « L’appui étranger est toujours impuissant à sauver les gouvernements que la nation n’adopte pas. » » (p. 269).
« Le prince était l’un des hommes de son temps les plus ouverts sur le monde et les plus préoccupés du devenir de l’humanité. Quand on était français, d’origine corse par son père et créole par sa mère, que ses parents avaient régné sur la Hollande, que l’on avait vécu près des deux tiers de sa vie en exil en Suisse, en Bavière, dans le pays de Bade, à Florence, à Rome, en Angleterre et aux États-Unis, que l’on pouvait s’exprimer avec la même aisance en français, en italien, en allemand et en anglais, il n’était pas étonnant que l’on se sentît Européen et même mondialiste. Louis-Napoléon le revendiquait haut et fort et se plaisait à répéter à propos de son oncle une formule qu’il eût pu s’appliquer aussi bien à lui-même :
« Celui-là fut un homme de génie qui reconnut que l’équilibre européen n’[était] plus comme autrefois sur les Alpes, les Pyrénées, sur la Vistule ou sur le Pont-Euxin, mais qu’il embrass[ait] le monde entier. » Au final, son système consistait à établir une société des nations qui éviterait à ses membres deux écueils, la réaction et la révolution, et qui garantirait la paix mondiale » (p. 272).
Troisième époque. Les avatars d’un grand pouvoir (1853-1861)
Chapitre IX. Le cavalier autoritaire
Voici la Guerre de Crimée (1853-1856) et le Siège de Sébastopol (1854-1855), répétition générale de l’actuelle guerre d’Ukraine ?
« Grand seigneur, Napoléon III n’avait rien demandé pour la France qui avait agi pour l’intérêt général et l’équilibre européen. Sa modération faisait son prestige. La France se payait du repos de l’Europe et de son retour au premier rang des grandes puissances. Le congrès de Paris était l’éclatante revanche de celui de Vienne et effaçait les humiliations infligées à la France par les grandes puissances du nord, en particulier en 1840, lorsqu’elle avait dû abandonner à son sort son allié égyptien Méhémet-Ali. Même s’il refusa l’érection d’une colonne à la gloire de l’armée d’Orient comme le lui suggérait le Sénat, Napoléon III donna bientôt les noms de l’Alma et de Sébastopol à un pont et à un boulevard de sa capitale.
L’empereur des Français apparaissait désormais comme l’arbitre du continent […] » (p. 286).
« Écouté et respecté, Napoléon III l’était aussi parce qu’il était craint. Son armée était alors, sans nul doute, la plus puissante du monde, comme elle l’avait prouvé en Crimée. D’ailleurs, le souverain s’intéressait de près à tout ce qui avait rapport avec l’armée, de son organisation générale jusqu’aux uniformes, Il portait un grand intérêt au progrès technique, en particulier dans l’artillerie et dans la marine. La guerre d’Orient avait été décisive en la matière » (p. 290).
« Les salons, ceux par exemple de Mme Dosne, de Mme d’Haussonville, de Mme de Montalembert, de Mme d’Agoult, de Carnot ou de Jules Simon méprisaient le chef de l’État qui le leur rendait bien. Ils devaient en fait se contenter de commenter ses quelques revers et d’organiser des lectures de pamphlets, tels Napoléon le Petit ou Les Châtiments d’Hugo qui entraient en France dans des pendules, des bustes en plâtre ou encore dans la doublure de vêtements. Ils étaient espionnés et le cabinet noir décachetait la correspondance des participants, comme il le faisait aussi pour celle des exilés. Jamais cependant le souverain « ne permit que l’on abusât d’un secret, même contre les adversaires qui se vantaient d’être irréconciliables ». Il se refusa ainsi à autoriser la publication de lettres d’Hugo qui auraient pu nuire à la réputation littéraire du poète » (p. 295).
« Les conspirations en vue d’assassiner le souverain constituaient un péril bien plus grand encore. En effet, Napoléon III, courageux et fataliste, se laissait difficilement protéger. Excepté quand il se rendait au spectacle, il répugnait à être accompagné quand il montait à cheval ou quand il conduisait son phaéton. Il était particulièrement vulnérable quand il prenait un bain de foule ou quand il se rendait discrètement chez l’une de ses maîtresses. Il refusait de porter toute protection sous son gilet. Ce fut d’ailleurs à son insu que certaines de ses voitures furent blindées » (p. 297. Encore un point commun avec de Gaulle).
« Le soir du 14 janvier 1858, alors que le couple impérial arrivait à l’Opéra de la rue Lepeletier où il devait assister à une représentation exceptionnelle en l’honneur du baryton Massol, qui prenait sa retraite, retentit une explosion « semblable à un coup de canon ». L’un des deux chevaux de la calèche impériale se cabra et tomba mort, pendant que l’autre fit un écart qui projeta le véhicule contre le bâtiment. Deux autres explosions retentirent à quelques secondes d’intervalle. La verrière de l’Opéra s’effondra et les vitres de toutes les maisons environnantes volèrent en éclats. Les réverbères s’éteignirent. Dans une quasi-pénombre, le désordre et la confusion régnaient. Une foule affolée courait en tous sens en criant, pendant que des blessés gémissaient. Cent cinquante-six personnes avaient été atteintes par les projectiles ou par le verre brisé ; douze décédèrent dans les heures qui suivirent. Miraculeusement, ni Napoléon III ni son épouse ne furent touchés, alors que leur voiture portait soixante-seize impacts, que le bicorne du souverain avait été traversé par un projectile et que le général Roguet, qui était assis à côté du souverain, fut touché au cou. Avec le plus grand calme, l’empereur demanda à un agent en civil qui s’était précipité à la portière d’abaisser le marchepied, puis il se rendit au spectacle avec son épouse. Dans la salle, les spectateurs qui avaient cru à une explosion de gaz les applaudirent comme de coutume, puis l’orchestre donna En partant pour la Syrie, une romance composée par la reine Hortense et érigée au rang d’hymne du régime par Napoléon III. Pendant le spectacle, le souverain reçut, dans un salon contigu à sa loge, les principaux dignitaires de l’Empire venus aux nouvelles dont le ministre de l’Intérieur, Billault, et le préfet de police, Piétri, qui furent accueillis froidement. Il demanda au premier s’il avait convenablement dîné et lança au second : « Votre police se fait joliment bien. » Lorsque le couple impérial sortit de l’Opéra, les blessés avaient été emportés, du sable recouvrait les taches de sang et la foule remplissait de nouveau les rues et les boulevards. La vie reprenait son cours.
Servie par la chance, la police arrêta l’un des coupables au moment même de l’attentat. Grâce à ses aveux, elle ne mit que quelques heures pour se saisir de ses complices. Il s’agissait de quatre Italiens dont le chef, le comte Felice Orsini, était un fils de carbonaro, ancien mazziniste et membre de l’Assemblée constituante romaine de 1849. Il avoua qu’il avait cherché à éliminer Napoléon III, pour permettre l’avènement d’une République qui n’aurait pas manqué d’aider l’Italie à s’affranchir du joug autrichien. Cependant, il fut aussi rapidement montré que les auteurs de l’attentat avaient été en contact avec les exilés républicains réfugiés à Londres, et en particulier avec Simon Bernard. Cet ancien chirurgien de la marine devenu journaliste et habitué des clubs, en 1848, avait procuré les bombes et l’argent nécessaire.
L’attentat d’Orsini, qui faillit réussir et provoqua tant de victimes, eut un immense retentissement, tant en France qu’à l’étranger, Il apportait un argument décisif à tous ceux qui, dans l’entourage de l’empereur, le poussaient depuis les élections à adopter une politique répressive » (p. 298).
« […] il était assez confiant pour décréter une amnistie générale des proscrits que seuls quelques irréductibles dont Hugo, Quinet et Schœlcher repoussèrent avec dédain. L’Europe se demandait où s’arrêterait son ambition » (p. 311).
Chapitre X. L’étoile de la fête impériale
Il est ici question du Palais des Tuileries, détruit pendant la Commune. Il fermait le Palais du Louvre, dont les appartements Napoléon III constituent un musée dans le musée, que j’ai évoqué dans ma Visite guidée du musée du Louvre sur le thème « les Animaux & nous ».
« L’appartement privé de l’empereur était situé au rez-de-chaussée, entre le pavillon de l’Horloge et le pavillon de Flore. Au fond était « établie la vaste chambre à coucher […]. Des deux côtés du lit [étaient] suspendus les portraits du roi Louis et de la reine Hortense ; à droite, en une sorte d’écrin, façon de retable, le reliquaire de Charlemagne, le talisman qui assur[ait] l’Empire à son détenteur ». Napoléon III avait d’ailleurs fait de son appartement un vrai musée, puisqu’il y avait également placé des bustes de son père et de son oncle, des miniatures représentant divers membres de sa famille, une vitrine contenant des reliques de toutes sortes, des scènes de chevalerie, ainsi que sa précieuse collection d’armes. Il avait choisi de le meubler « à l’anglaise », dans le style à la fois cossu et sobre des clubs aristocratiques londoniens, ce qui contrastait avec le raffinement des appartements de l’impératrice, situés au premier étage et décorés par les artistes qu’elle appréciait, comme les peintres Dubufe et Chaplin.
L’envers du décor était moins brillant. Alors que les appartements impériaux étaient surchauffés en hiver, car Napoléon III qui souffrait du froid demandait à ce que le calorifère qu’il avait fait installer fonctionnât constamment à plein régime, le reste du palais ne possédait ni chauffage, ni eau courante. Il régnait des odeurs pestilentielles dans les étages élevés et les combles de cette « ruche surpeuplée », qui abritaient des centaines de chambres de domestiques desservies par des couloirs étroits et mal éclairés et par des escaliers en colimaçon » (p. 317).
En dehors des Tuileries, Napoléon III passait l’année en villégiaturant de Palais en Château. Par exemple, à Fontainebleau, il aimait à visiter Rosa Bonheur, dont je vous conseille de visiter le musée à Thomery, où l’impératrice décora le peintre de la Légion d’honneur.
« Ce fut sans doute à Fontainebleau que Mérimée fit faire au couple impérial et à leurs invités sa fameuse dictée remplie de pièges périlleux. L’empereur fit quarante-cinq fautes, précédant seulement son épouse qui en commit soixante-deux. La princesse de Metternich en fit trois de moins que lui. Les écrivains Alexandre Dumas fils et Octave Feuillet n’en eurent respectivement que vingt-quatre et dix-neuf. Mais ce fut le prince de Metternich qui vécut son heure de gloire avec trois fautes seulement. Il fut vivement complimenté et encouragé, tout Autrichien qu’il était, à postuler à l’Académie française. Le couple Metternich était entré dans la vie de Napoléon III au lendemain de la guerre d’Italie » (p. 320).
« Mais la fête impériale ne se limitait pas au Palais, elle s’étendait à la Ville. Tout y concourait, de la prospérité économique aux victoires militaires, en passant par l’esprit du temps. Cependant, la volonté du souverain était déterminante. Selon lui, la fête devait témoigner de la vitalité et de la grandeur retrouvées de la France, détourner les élites de la politique et faire travailler l’industrie du luxe. L’impératrice fit ainsi la fortune du parfumeur Guerlain et lui-même lança la mode de la vaisselle en ruolz [5]. Tous les dignitaires de l’État, des ministres aux préfets, durent être les relais de cette fête. Par application extensive de la théorie des dépenses productives, leurs traitements avaient été augmentés en partie à cette fin. De fait, tous rivalisaient pour donner les réceptions les plus somptueuses possibles. Celles du président du Corps législatif, Morny, en l’hôtel de Lassay, et celles du préfet de la Seine, Haussmann, à l’Hôtel de Ville, étaient parmi les plus prisées du tout-Paris. Elles avaient une contrepartie. Le déploiement de luxe et les rumeurs de bacchanales, dont le palais impérial et les hôtels des ministres auraient été le théâtre, desservaient l’empereur et son régime auprès des masses qui y restaient étrangères. En revanche, d’autres cérémonies, plus grandioses encore, permettaient d’essayer de faire communier le peuple avec son souverain. Contrairement à ses prédécesseurs, Napoléon IIl entendait en effet associer la totalité des Français aux événements heureux de son règne. Il ambitionnait d’établir un nouveau rapport de l’État à la foule. Celle-ci était désormais regardée avec bienveillance quand elle se réunissait pour une bonne cause et était encadrée » (p. 326).
« Un tableau de la fête impériale ne saurait être complet s’il n’évoquait ce que Napoléon III appelait lui-même ses « petits plaisirs » ou ses « petites distractions », en d’autres termes ses aventures galantes.
Celles que la Cour désignait sous le nom de « petites impératrices » étaient innombrables. Comme sa mère et sa grand-mère, Napoléon III avait un tempérament amoureux, ainsi qu’il l’avait prouvé dès ses jeunes années. En ce domaine, il avait la passion de la conquête, que le pouvoir ne fit qu’accentuer. Durant la présidence, il avait eu pour maîtresses, outre miss Howard, l’actrice Augustine Brohan, Alice Ozy, modèle du peintre Théodore Chassériau, et beaucoup d’autres encore. Sous le second Empire, il aurait avoué à la princesse Mathilde n’avoir été fidèle à l’impératrice que durant les six premiers mois de son mariage. Il ne fut en fait que le symbole d’une époque où les mœurs des élites se relâchèrent. Certaines vieilles fortunes de France se dilapidaient dans le demi-monde, comme d’autres, rapidement acquises à la Bourse.
Premier chambellan et surintendant des spectacles de la Cour, le comte Bacciochi servit souvent d’intermédiaire entre Napoléon III et ses maîtresses. Il recevait d’ailleurs, à en croire Viel Castel, des propositions plus ou moins voilées : « Toutes les jolies femmes font leur cour à Bacciochi pour coucher avec l’Empereur !… Coucher avec l’Empereur mène à tout. » De fait, certaines femmes mariées devinrent les maîtresses de l’empereur pour favoriser la carrière de leurs époux et Napoléon IIl accorda effectivement à ces derniers titres, honneurs et argent : l’infortune du cœur eut sa contrepartie dans les fortunes matérielles. Cependant, l’empereur sut toujours faire la part des choses et n’alla pas jusqu’à placer des incompétents à des postes clés, sous prétexte qu’il avait à acheter leur pardon ou leur oubli. Le comte Walewski dont l’épouse fut sa maîtresse reçut le domaine d’Orx dans les Landes, un siège au Conseil privé et le ministère d’État, mais il était déjà ministre des Affaires étrangères au moment où la liaison débuta. Alors que celle-ci continuait, il n’en perdit pas moins ce portefeuille et dut attendre onze mois avant d’en obtenir un autre. Une fois qu’elle fut terminée, il devint président du Corps législatif. En revanche, l’empereur n’oubliait pas ses anciennes conquêtes. Lorsque Walewski mourut, en septembre 1868, en laissant son épouse dans le besoin, le souverain racheta à cette dernière le domaine landais à un prix élevé, la nomma dame d’honneur de l’impératrice et lui attribua une pension de 20 000 francs » (p. 331).
« Napoléon Ill poussait-il le goût des belles choses jusque dans les arts et les lettres ? « Tout ce qui touchait aux Lettres et aux Beaux-Arts semblait lui échapper, assurait Maxime du Camp. La peinture, lettre close ; la musique, lettre morte ; la poésie, lettre indéchiffrée. »
Si la musique était la passion de sa mère, le souverain n’y entendait rien et ne s’en cachait guère. Il affirmait en riant : « C’est comme la goutte, cela passe une génération, mon fils l’aimera peut-être. » Il avait avoué, une fois, ne connaître qu’un air intitulé T’en souviens-tu ? et félicita Liszt, une autre fois, pour son excellente imitation du tonnerre, alors que le compositeur interprétait des variations sur le Moïse de Rossini. À en croire Maxime du Camp, ses connaissances picturales n’étaient pas plus brillantes. Lors de l’exposition de peinture de 1853, il serait passé devant les meilleures toiles avec une indifférence non dissimulée. Arrivé dans la dernière salle où s’entassaient les œuvres médiocres, il se serait arrêté devant une représentation pitoyable du Mont-Blanc et aurait lancé à Morny, vrai amateur d’art et président du jury : « Le peintre aurait dû indiquer les hauteurs comparatives. » Lorsqu’il était à Ham, il confessait ne connaître d’autre livre intéressant « capable de former le cœur et l’esprit » que Picciola, roman fade que Saintine avait publié en 1836 et qui contait l’histoire d’une fleur et d’un prisonnier.
Les anecdotes de ce type sont légion. En fait, le souverain « N’aimait guère l’art pour l’art, et ne savait pas apprécier à leur juste valeur les œuvres dues au sens esthétique ou à l’imagination poétique. Il aimait les faits et non les choses imaginées ». Cependant, il n’était pas aussi inculte qu’il y paraissait ou qu’il le disait. Il connaissait bien Shakespeare et adorait les romantiques allemands, Goethe et Schiller. Dans le domaine artistique, il avait les goûts dominants de son temps. Ses préférences allaient à l’opérette, au boulevard et à l’académisme. Il appréciait ainsi Offenbach et la musique militaire, le théâtre de Dumas fils, de Feuillet et de Labiche, la peinture d’histoire d’Horace Vernet, de Cabanel, de Gérôme et de Meissonnier, ainsi que les œuvres animalières de Rosa Bonheur et de Barye. Il partageait même l’engouement populaire pour le café-concert et en particulier sa grande vedette du moment, Thérésa […] » (p. 335).
J’ajoute une rareté dont j’ignorais l’existence, que Gioachino Rossini composa à la gloire de Napoléon III, et qui fut jouée au concert de clôture de l’exposition universelle de 1867 (fait non évoqué dans le livre). L’histoire en est racontée ici. À comparer avec la plus célèbre des rares pièces de musique classique intégrant des coups de canon, la fameuse Ouverture 1812 de Tchaïkovski, que j’ai entendue et vue en concert, mais impossible de me rappeler où ni quand ! Dans cette interprétation spectaculaire, des soldats remplacent le canon (à partir de 15’).
« Quand il estimait qu’il en allait de l’intérêt national, il n’hésitait pas à s’investir personnellement dans certaines acquisitions. Tel fut par exemple le cas lorsqu’il donna 615 000 francs sur sa cassette, en 1852, pour acheter La Conception de Murillo. En 1800, il joua aussi un rôle décisif dans l’obtention par la France de la collection du marquis Campana, qui était sans doute alors la plus belle collection privée au monde de vases étrusques et grecs et de statues antiques, au point que tous les grands musées d’Europe la convoitaient. Son interventionnisme se limitait en fait à un rôle bienfaisant. Ainsi prit-il sur lui, contre l’avis de Nieuwerkerke, d’organiser en 1863 un Salon des refusés, pour les œuvres dont n’avait pas voulu le jury du Salon des artistes » (p. 337).
Alors que son propre régime connaissait des difficultés extérieures croissantes, cette réorientation n’était pas innocente et visait à mobiliser les esprits. Les représentations de Napoléon III, dont la santé déclinait, étaient elles-mêmes héroïsées. Alors qu’il avait de plus en plus de mal à monter à cheval, il n’y eut jamais autant de représentations équestres de lui. Ce fut ainsi, en 1866, que Barye cisela, pour le guichet du Louvre, son relief monumental figurant le souverain en césar à cheval » (p. 340).
Napoléon III à cheval (cinq fragments) (1868) d’Antoine Louis Barye
© Musée du Louvre ; en dépôt au musée national du Château de Compiègne
Chapitre XI. Le Janus saint-simonien
La timidité des réformes sociales
« Le président Louis-Napoléon Bonaparte n’avait cessé de se plaindre, durant son « ministère de la captivité » d’abord, lors de son conflit avec l’Assemblée législative ensuite, de ne pouvoir réaliser son ambitieux programme social. Qu’en fut-il durant la période de dictature légale de quatre mois qui suivit son coup d’État ? Qu’en fut-il ensuite durant les années les plus autoritaires de son Empire ?
Les premières semaines de 1852 semblèrent indéniablement marquer un changement de cap que tous les observateurs qu’ils fussent à droite, au centre ou à gauche de l’échiquier politique soulignèrent. À Guizot qui constatait dans sa correspondance : « C’est le triomphe complet et définitif du socialisme ! », Proudhon faisait écho : « Nous sommes en plein socialisme ! » Embarrassé, Karl Marx convint de l’originalité de l’action, même s’il en tirait une explication réductrice […] » (p. 343).
« Une série de décrets concrétisèrent des projets qu’il n’avait pu sortir de ses cartons jusque-là. Dès le 29 décembre 1851, le travail fut interdit les dimanches et jours fériés. Une partie du produit des biens de la famille d’Orléans, confisqués le 22 janvier 1852, fut affectée à l’amélioration de la condition ouvrière, en particulier au logement. Le 28 février, le président signa un décret qui favorisait la création des organismes de crédit foncier et qui visait, de la sorte, à alléger le coût de la dette hypothécaire, l’un des maux dont souffraient alors le plus les paysans. Le 21 mars, un corps d’aumôniers fut institué pour dispenser gratuitement les dernières prières aux pauvres parisiens. Le 24, les monts-de-piété furent réglementés et réorganisés de façon à mieux protéger les humbles clients contre les usuriers et des succursales furent ouvertes à travers toute la France. Le lendemain, un bureau de placement fut institué dans la capitale.
Le chef de l’État estimait aussi que le mouvement ouvrier devait être encouragé à partir du moment où il était encadré et dissocié du républicanisme. Le 26 mars, les sociétés de secours mutuels dont il avait posé les fondements dans un premier décret du 15 juillet 1850 reçurent le droit de se constituer librement. Cet important texte auquel Persigny et Armand de Melun avaient mis la main s’inspirait du mutuellisme cher à Proudhon. Il permettait aux ouvriers d’aider leurs camarades malades ou accidentés. Il distinguait les sociétés autorisées qui étaient simplement reconnues, en vertu de la demande qu’elles avaient faite, des sociétés approuvées qui étaient plus strictement contrôlées, puisque leur président était nommé par le pouvoir et leurs membres honoraires étaient recrutés parmi les notables locaux, mais qui, en contrepartie, recevaient des subventions et un local gratuit pour se réunir » (p. 344).
« Pour le reste et pour l’essentiel, Napoléon III dut revenir à de simples mesures paternalistes et charitables qui s’apparentaient à celles de ses prédécesseurs, même si elles étaient d’une ampleur inconnue jusque-là et si la propagande les grossissait encore. Symboliquement, il réserva ses deux premières visites d’empereur, le 2 décembre 1852, aux pauvres malades de l’Hôtel-Dieu et du Val-de-Grâce. À la suite de son mariage, en janvier 1853, il trouva en la nouvelle impératrice la personne idéale pour le seconder dans cette tâche. Elle refusa, on l’a vu, le somptueux collier que voulait lui offrir la Ville de Paris et proposa de créer, avec l’argent, une institution pour les jeunes filles pauvres. Par le décret du 3 février 1853, elle reçut le patronage de toutes les œuvres dites de charité maternelle gérées par l’État : crèches, salles d’asile, orphelinats, maisons d’enseignement professionnel pour jeunes filles, etc. Elle visitait, avec force publicité, les pauvres, les malades, les filles-mères » (p. 347).
« Par ailleurs, Napoléon III multipliait les créations philanthropiques de tous ordres. Il institua des consultations médicales gratuites et des visites à domicile dans les grandes villes ainsi qu’un système de médecins cantonaux dans les campagnes à partir de 1853. Lorsqu’une crise des subsistances toucha la France, la même année, il suspendit l’échelle mobile sur les grains, fit ouvrir des fourneaux économiques pour les pauvres de Paris et fonda, sur le conseil du préfet Haussmann et à l’exemple de son oncle, une caisse de la boulangerie, pour subventionner le prix du pain à un niveau inférieur à son coût réel. Il essayait constamment d’obtenir l’abaissement du prix des denrées de base. « Je vous recommande, déclarait-il aux conseillers municipaux de Paris, le 13 août 1861, dans l’examen de votre budget, de réduire autant que les finances le permettront, les droits pesant sur les produits de première nécessité. Par là, vous acquerrez de nouveaux titres à ma reconnaissance. » Il développait les crèches, les salles d’asile et les ouvroirs. Il imposa, en 1855, les asiles du Vésinet et de Vincennes pour les ouvriers âgés, malades ou infirmes de la Seine, en les faisant financer par un prélèvement de 1 % sur le montant des travaux publics du département. Il créa les orphelinats de l’Œuvre du prince impérial en 1856. Préoccupé de longue date par le logement populaire, il avait fait traduire et publier l’ouvrage du Britannique Henry Roberts, Des habitations de classes ouvrières en 1850 et avait été le promoteur de la première grande cité ouvrière de la capitale, rue Rochechouart, inaugurée l’année suivante [6]. À la suite, il en fit construire de multiples autres à Paris et dans les principales villes industrielles de province. Comme les ouvriers refusaient de loger dans ce qu’ils considéraient être des casernes, il sut arrêter le programme de construction, pour subventionner, avec de meilleurs résultats, la création de logements à bon marché par les établissements industriels » (p. 348).
« Ces multiples initiatives ne constituaient pas pour autant une politique d’ensemble. Onze ans de pratique du pouvoir semblaient avoir dessillé les yeux de celui qui se présentait naguère comme socialiste. En fait, il appliquait désormais une autre stratégie, déjà évoquée dans ses écrits de jeunesse et développée par l’aile droite du saint-simonisme dont de nombreux représentants gravitaient autour de lui. Il s’agissait de favoriser le développement économique comme il ne l’avait encore jamais été en France, en encourageant de grandes entreprises dans le domaine de la banque, de l’agriculture, de l’industrie, du commerce et des transports, pour en faire découler mécaniquement le bien-être des plus humbles [7]. De ce point de vue, le discours de Bordeaux du 9 octobre 1852 était explicite. La lettre que Napoléon III adressa le 5 janvier 1860 à son ministre d’État, Fould, le fut plus encore : « Il n’y a […] qu’un système général de bonne économie politique qui puisse, en créant la richesse nationale, répandre l’aisance dans la classe ouvrière. » » (p. 349).
« Les dépenses d’investissement seraient financées par des emprunts et non par de nouveaux impôts qui risqueraient de briser la croissance tout en faisant souffrir les Français. Elles favoriseraient le développement qui accroîtrait à son tour les revenus et permettrait un remboursement de la dette. Le déficit budgétaire ne serait donc qu’un mal provisoire dont devaient sortir de grands bienfaits. Le président se garda bien, cependant, de dévoiler les détails de ce système. La confiance des milieux d’affaires qu’il venait de gagner était un bien trop précieux. Il n’en prit pas moins des mesures fortes et rapides.
Dès les semaines qui suivirent le coup d’État, la Banque de France dut se résigner, pour conserver son privilège, à abaisser pour la première fois depuis sa création en 1800 le taux de son escompte et le taux d’intérêt de ses avances. Les capitaux qui s’étaient accumulés au cours des années précédentes s’employèrent de nouveau sans tarder. Cependant, le chef de l’État et ses conseillers voyaient plus grand. Ils envisageaient une véritable révolution du crédit qui permettrait de démocratiser celui-ci, de rendre l’argent meilleur marché et de drainer les capitaux vers l’économie. Il s’agissait d’instaurer le « suffrage universel des capitaux », selon l’expression qui fut bientôt utilisée. Deux organismes fondés en 1852 visaient à réaliser cet objectif. Le Crédit mobilier des frères Pereire, qui ambitionnait de diriger l’épargne des particuliers vers les grandes affaires industrielles, fut autorisé par un décret présidentiel du 15 novembre. Le chef de l’État et son ministre de l’Intérieur, Persigny, le considéraient aussi comme un moyen de faire pièce à la haute banque orléaniste, symbolisée par les Rothschild, anciens banquiers de Louis-Philippe [8]. Le Crédit foncier de France, qui vit le jour le 10 décembre suivant, par fusion des banques foncières de Paris, de Marseille et de Nevers créées huit mois plus tôt et par extension de leurs activités à tout le territoire, ne répondit que très imparfaitement au même objectif que le Crédit mobilier pour l’agriculture. Les capitaux qu’il réunit furent rapidement détournés au profit du développement urbain. Il n’en allégea pas moins la dette des paysans et encouragea, de ce fait, l’activité agricole.
Pour financer la guerre de Crimée, Napoléon III recourut à de grands emprunts qui, pour la première fois, furent émis directement dans le public. Le succès l’incita à en étendre le principe. Par ailleurs, il autorisa la création du Crédit industriel et commercial en 1859, première grande banque de dépôt française qui permit de drainer l’épargne des particuliers. Encouragées par les lois de 1863 et de 1867 sur les sociétés anonymes, d’autres banques du même type suivirent comme le Crédit lyonnais en 1863, la Société générale en 1864 et la Banque de Paris en 1869 » (p. 350).
« Cependant, il n’était pas possible de s’arrêter là et pas souhaitable de continuer sur la base du tracé établi sous la monarchie de Juillet, la fameuse « étoile de Legrand ». Si le président avait approuvé jadis celle-ci, il convenait maintenant qu’elle risquait de provoquer une centralisation excessive. Dès septembre 1856, il souligna l’importance des liaisons transversales : « La question que je voudrais voir poser est celle-ci : Quel est le meilleur moyen d’établir la communication la plus directe entre Bordeaux et Mulhouse ? entre Bordeaux et Lyon ? entre Nantes et Mulhouse ? entre Nantes et Lyon ? entre Nantes et Marseille ? entre Lyon et Calais ? entre Calais et Strasbourg ? entre Toulouse et Paris ? entre Toulouse et Lyon ? » Par ailleurs, il savait qu’il fallait réaliser les lignes secondaires, promises à l’approche des élections de 1857, même s’il déplorait qu’en l’occurrence ses ministres eussent privilégié les intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Enfin, il lui paraissait indispensable de construire des lignes qui permissent l’essor industriel et agricole du pays, en facilitant le transport des matières premières. Ce fut la contrepartie des conventions de 1859 pour les compagnies que d’avoir à construire les unes et les autres au cours des années qui suivirent. Dix ans plus tard, non seulement la France avait rattrapé son retard, mais elle devançait la plupart de ses voisines. Elle comptait alors 17 440 kilomètres de voies ferrées » (p. 353).
Napoléon III qui croyait en la pédagogie de l’exemple se fit cultivateur sur ses domaines de La Motte-Beuvron et de Mimizan. Il contrôlait lui-même l’expérimentation du matériel et soutint la campagne de Georges Ville pour l’essai d’engrais minéraux. Il visitait les comices agricoles et assista, en 1860, aux travaux du jury du concours international des moissonneuses. Cela ne suffit pas. Rares furent les paysans qui suivirent son impulsion, en raison du morcellement de leurs terres, de leur manque de ressources, de leur individualisme, de leur mentalité routinière ou encore de leur faible instruction » (p. 354 ; on croirait lire La Terre, de Zola !).
« Comme son oncle avant lui, Napoléon IIl professait moins d’admiration pour les hommes d’affaires que pour les industriels, les ingénieurs et les savants. Aussi encouragea-t-il son ministre de l’Instruction publique et des Cultes, Fortoul à développer l’enseignement des sciences. Cela aboutit, dès le 10 avril 1852, au très saint-simonien décret-cadre qui instaurait la bifurcation de l’enseignement secondaire, après la classe de quatrième, en créant une branche scientifique, à côté de la branche littéraire classique. Il n’eut aussi de cesse d’inciter les ouvriers à fonder leurs propres entreprises. Il tint à donner le nom de Richard-Lenoir à l’un des nouveaux boulevards de Paris parce que l’homme, fils d’un petit fermier normand, s’était élevé par son talent et par son énergie jusqu’au sommet de l’industrie cotonnière sous le premier Empire. Au même moment, il promut au grade d’officier de la Légion d’honneur Jean-François Cail, lui-même fils d’un charron des Deux-Sèvres, qui avait fait de son entreprise de construction mécanique la première de la capitale. Grâce à cette politique volontariste, la France devint la deuxième puissance économique de la planète derrière l’Angleterre. Ce développement eut sa vitrine : Paris » (p. 355).
Les immenses chantiers urbains
De tous les chefs de l’État que connut la France, aucun ne modifia autant Paris que Napoléon III [9]. En cela, il s’inscrivit davantage dans la tradition des souverains édilitaires de l’Antiquité, comme Auguste, que dans celle de ses prédécesseurs immédiats. Son oncle n’avait pas été inactif, mais, à la fin du premier Empire, « les rues [demeuraient] étroites, fangeuses ; plusieurs non pavées ; d’autres, ouvertes, mais non bâties, étaient impraticables. IÍ n’existait qu’un très petit nombre d’égouts ». Beaucoup des monuments prestigieux dont Napoléon avait décidé l’édification n’étaient pas même achevés en 1815, tel l’Arc de Triomphe de l’Étoile. La ville qui avait connu une forte croissance démographique sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet avait été modernisée, en particulier par le préfet Rambuteau, mais la peur de grever les finances de l’État et la chute des deux régimes avaient empêché les transformations de fond. Quant aux quarante-huitards, ils avaient manqué de temps et d’argent.
En 1852, Paris ressemblait encore, en maints endroits, à une cité médiévale avec un lacis de rues étroites, mal éclairées, propices aux coups de main et aux barricades. La circulation était difficile. Les palais, les églises, les hôtels particuliers, les masures insalubres se mêlaient, s’entassaient et laissaient peu de place aux espaces verts. La plupart des observateurs étrangers insistaient aussi sur la saleté de la ville et ses odeurs pestilentielles.
Napoléon III s’était intéressé très tôt aux questions d’urbanisme. Certes, il ne les avait quasiment pas évoquées dans ses écrits de jeunesse et il connaissait peu Paris, mais il avait vu ce qu’il était possible de faire dans une métropole en arpentant les rues de Londres. À la suite de l’épidémie de choléra de 1832, il avait été frappé par les solutions que les saint-simoniens du Globe proposaient pour assainir Paris, à savoir la destruction des îlots insalubres et l’ouverture de grandes artères pour diffuser la lumière et l’air. Les projets des utopistes Fourier et Cabet avaient également retenu son attention. Lors de son séjour à New York, il aurait été impressionné par le plan d’une cité idéale que lui aurait montré un jeune Américain. Par ailleurs, l’architecture fut de tous les arts celui qui le passionna le plus, le plus tôt et le plus constamment et il n’utilisa certainement pas innocemment sa métaphore du « couronnement de l’édifice ». « Je veux être un second Auguste, parce qu’Auguste […] fit de Rome une cité de marbre », écrivit-il à la Forteresse de Ham. Il entendait faire de Paris non seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle ville qui eût existé, mais encore la plus belle ville qui pût exister. L’art des jardins ne le laissait pas non plus indifférent. Il réaménagea ainsi le pare de Brodrick Castle pour le compte du duc de Hamilton qui trouva le résultat merveilleux.
En arrivant dans la capitale, en septembre 1848, pour y exercer son mandat parlementaire, il n’était donc pas surprenant que Louis-Napoléon eût dans ses bagages un grand plan de Paris. Pendant sa présidence, il y indiqua les aménagements qu’il envisageait, en les hiérarchisant au moyen de couleurs différentes. Dès son installation aux Tuileries, il le plaça sur l’un des murs de son bureau. Les transformations qu’il projetait répondaient à plusieurs objectifs. Il entendait d’abord adapter la ville à sa croissance démographique et aux nécessités de la nouvelle économie, celle de l’éclairage au gaz, de la circulation en omnibus et de l’essor des chemins de fer, les embarcadères comme l’on disait alors, devant être les portes de la ville moderne, préoccupation saint-simonienne s’il en fut. Il comptait aussi faire d’une métropole sale et insalubre la plus saine et la plus belle capitale du monde [10]. Il était persuadé que les grands travaux procureraient des emplois et produiraient, une fois réalisés, de la richesse tout en permettant des économies grâce à une meilleure circulation. La formule « Quand le bâtiment va tout va » était déjà un poncif de l’époque. Enfin, il ne niait pas des considérations stratégiques. Ouvrir « des brèches, au milieu des quartiers jusqu’alors fermés comme des citadelles d’insurrection, tels que les environs de l’Hôtel de Ville, le faubourg Saint-Antoine, les deux versants de la montagne Sainte-Geneviève » et créer de grandes voies rectilignes et bien éclairées, c’était s’assurer qu’en cas de troubles, la troupe et le canon ne rencontreraient pas de barricades pour passer et nettoyer la ville.
Pour y parvenir, il décida de dépenser sans compter, en vertu de la théorie des dépenses productives, également chère à Persigny. La stabilité de son régime, les pouvoirs que la Constitution lui accordait et la faculté qu’il reçut lors du passage à l’Empire de décider lui-même les travaux d’utilité générale lui en donnaient les moyens. Sa volonté fut surtout déterminante face à l’hostilité de ses ministres des Finances successifs, des membres du Corps législatif, et en particulier des « budgétaires » de la commission du budget et de la plupart des Parisiens, attachés à leurs vieilles pierres et gênés par les travaux. Le préfet de la Seine, Berger, était d’ailleurs lui-même peu favorable aux projets du chef de l’État. Ce proche de Morny refusait de recourir aux gros budgets et à l’emprunt pour achever la rue de Rivoli, joindre le Louvre aux Tuileries et construire les Halles, dont la première pierre avait été posée le 15 septembre 1851. De son propre chef ou sur le conseil de Persigny, Napoléon III le remplaça le 22 juin 1853 par le préfet de la Gironde, Haussmann, dont il avait fait la connaissance en janvier 1849 et dont il avait pu admirer le talent d’organisateur lors de son séjour à Bordeaux en octobre précédent. Haussmann occupa cette fonction jusqu’en janvier 1870. Comme le préfet le reconnut, Napoléon III conserva toujours le rôle primordial du concepteur et du décideur. En outre, il institua le 2 août 1853 une commission des embellissements de Paris présidée par le comte Siméon, dont le rapport du 20 décembre suivant joua un rôle important dans les aménagements » (p. 357).
« À ce prix, les travaux furent colossaux et l’œuvre réalisée grandiose. « Ce n’était plus des bandes d’insurgés qui parcouraient la ville, mais des escouades de maçons, de charpentiers, d’ouvriers de toutes sortes allant à leurs travaux : si l’on remuait les pavés, c’était non pour les entasser en barricades, mais pour faire circuler sous les rues l’eau et le gaz ; les maisons n’étaient plus menacées par le canon ou l’incendie, mais par l’indemnité féconde de l’expropriation. » Une grande croisée jugée prioritaire par l’empereur vit le jour de l’embarcadère de l’Est à l’Observatoire et de la barrière du Trône à l’Étoile. Au centre, les Halles devinrent le « ventre de Paris » où arrivaient les produits de la France entière dans des édifices élancés de fonte et de verre, ressemblant à de vastes parapluies que Baltard réalisa après le rejet par Napoléon III d’un projet en pierre, jugé trop massif. « C’était un pur produit du saint-simonisme, un résultat direct de l’ère industrielle. » [11] De grandes places carrefours, l’Étoile, la Bastille, le Trône ou le Château-d’Eau constituèrent autant de nœuds du nouveau réseau urbain d’où partaient des avenues et des boulevards agrandis ou créés de toutes pièces. Rayonnèrent ainsi de l’Étoile les avenues de l’Impératrice, du Roi-de-Rome, de Joséphine, de la Reine-Hortense et du Roi-Jérôme. De nouveaux ponts comme celui de l’Alma facilitèrent le franchissement de la Seine. Les anciens embarcadères furent transformés et devinrent des gares. D’autres furent édifiées. Comme les premières se trouvaient au centre-ville, Napoléon III tint à ce que les nouvelles fussent plus périphériques, « afin de multiplier les habitations ». Des perspectives furent ouvertes pour mettre en valeur les édifices publics et les monuments comme l’Hôtel de Ville ou Notre-Dame. L’île de la Cité fut d’ailleurs totalement réaménagée, à la suite des modifications de la place Dauphine et du Palais de justice, de la reconstruction de l’Hôtel-Dieu et de la destruction de blocs de maisons insalubres. Le Louvre rejoignit les Tuileries, réalisation typique du volontarisme de Napoléon III, puisque la plupart de ses prédécesseurs avaient eu en tête ce projet, mais aucun n’avait osé l’entreprendre. Non seulement il le lança, mais il multiplia ses visites sur le chantier pour hâter les travaux et permit son achèvement en un temps record. Des églises, des hôpitaux, des écoles et des casernes furent construits. Les Parisiens découvrirent de nouveaux lieux de plaisir, comme le Cirque d’Hiver ou la Gaité Lyrique. De hauts immeubles d’aspect bourgeois et uniforme remplacèrent des milliers de maisons lépreuses.
Cette politique que l’on qualifia d’« haussmannisation », mais que l’on eût pu tout aussi bien appeler de « napoléonisation » ne connut guère de limites. Dès le début de son règne, Napoléon III eut la volonté d’agrandir la ville en en repoussant les limites aux fortifications construites sous Louis-Philippe. Le souverain ayant en tête le grand Londres, il envisagea même d’annexer tout le département de la Seine, de façon à rationaliser l’urbanisation, mais le projet se heurta à plusieurs obstacles dont le refus des propriétaires d’usines d’être soumis à l’octroi. Ce fut finalement un projet plus modeste qui fut voté par le Corps législatif » (p. 360).
« Au 1er janvier 1860, Paris doubla sa superficie par l’adjonction de sa proche banlieue, d’Auteuil à Belleville et de Grenelle à Bercy et passa de douze à vingt arrondissements. L’éclairage au gaz se répandit. Il fit de Paris, « Ville lumière », une capitale plus sûre. Le système d’adduction d’eau fit des progrès décisifs. Si l’empereur s’empressa d’en approuver la modernisation, celle-ci fut suggérée par son préfet et conçue et réalisée par l’ingénieur Belgrand. Les eaux de la Seine, de l’Ourcq et de la Marne, le plus souvent impropres à la consommation, servirent au nettoyage des rues et à l’alimentation des fontaines publiques. La capture des eaux pures de deux affluents de la Marne, la Dhuys et le Surmelin, et d’un autre de l’Yonne, la Vanne, acheminées vers la capitale par un système d’aqueducs satisfit les besoins des particuliers. Comme à Londres, un système de tuyaux en fonte permit de recevoir directement l’eau dont on avait besoin à son domicile. Les égouts que Napoléon III visita le 17 avril 1858 quadruplèrent durant le régime. Un grand collecteur recueillait désormais les eaux usées de Paris avant de les déverser dans la Seine à hauteur d’Asnières, assainissant ainsi le parcours parisien du fleuve.
L’ingénieur Alphand s’occupa, quant à lui, des espaces vents sur lesquels le souverain, qui avait admiré ceux de Londres, avait beaucoup insisté. Cependant, contrairement à ceux-ci, Napoléon III voulait qu’à Paris les parcs et jardins fussent accessible à tous et devinssent « lieux de délassement et de récréation [pour] toutes les familles, [pour] tous les enfants, riches ou pauvres ». Outre la création de jardins publics et de squares et la plantation d’arbres le long des avenues, de grands parcs périphériques furent aménagés, dans la plaine Monceau, à Montsouris et aux Buttes-Chaumont. La transformation du bois de Boulogne, que l’État céda à la Ville de Paris par décret du 8 juillet 1852, passionna Napoléon III. II eut l’idée d’y établir des rivières sur le modèle de Hyde Park et s’il dut y renoncer en raison d’un problème de dénivellation, il décida finalement de créer deux lacs reliés entre eux par une cascade. Il suivait l’exécution des travaux de près et n’hésitait pas, quand il séjournait à Saint-Cloud, à venir de bon matin en prendre lui-même la direction. Parfois, il se saisissait même d’un marteau pour planter des piquets et montrer ainsi la ligne que devaient suivre les nouvelles allées » (p. 360).
L’Exposition universelle de 1855
« Si l’Exposition fut déficitaire, contrairement à celle de Londres, elle n’en fut pas moins une incontestable réussite. Hymne au progrès et au rapprochement des peuples, elle fut l’apothéose du saint-simonisme. Napoléon III avait aussi prouvé que la France était la seule avec l’Angleterre à pouvoir organiser une manifestation de stature internationale. Ses produits avaient été une nouvelle fois les seuls à rivaliser véritablement avec les produits britanniques. Face à l’Angleterre spécialisée dans la production de masse à bon marché, la France avait brillé par ses œuvres de luxe et de bon goût dues à l’orfèvre Christofle, à l’ébéniste Fourdinois ou encore au fabricant de papiers peints Desfossé. L’Exposition symbolisait la place que Napoléon III entendait donner à la France sur la scène mondiale » (p. 366).
Hector Berlioz dirige l’orchestre à la clôture de l’événement le 15 novembre 1855 par plus de 1200 musiciens et choristes, et crée un hymne qu’il a composé à la gloire de l’empereur.
« Après un intérim de trois semaines exercé par Rouher, Napoléon III lui donna pour successeur le comte de Chasseloup-Laubat qui avait été ministre de la Marine et des Colonies en 1851, qui avait réglé la question de l’indemnisation des colons à la suite de l’abolition de l’esclavage et qui était l’ami de nombreux Arabes dont Abd el-Kader. Napoléon III l’avait choisi car il le savait aussi sceptique que lui à l’égard de l’assimilation rapide et forcée des Arabes. Avec lui, il entendait mener une politique de « juxtaposition pacifique » des communautés, de recherche de soutien des chefs locaux et d’exploitation économique par de grandes sociétés privées. La justice musulmane fut réorganisée. Les grands travaux commencés sous Randon et poursuivis sous le prince Napoléon reçurent un élan supplémentaire : encouragement à l’irrigation et au drainage, extension des opérations du Crédit foncier de France à l’Algérie, modernisation d’Alger, d’Oran, de Bône et de Philippeville, développement du réseau télégraphique intérieur, création d’une compagnie pour construire trois lignes de chemin de fer, vaste programme pour la construction de routes, « premier besoin de la colonisation », de ports et de phares, pour l’assainissement des marais et lagunes et pour la multiplication des forages artésiens.
Cependant, le ministre qui cherchait à pratiquer un « subtil jeu d’équilibre » entre les colons, les militaires et les indigènes ne satisfaisait ni les uns, ni les autres. Lorsqu’à l’automne 1859 des incidents éclatèrent sur les confins de l’Ouest, Randon, devenu ministre de la Guerre, grossit les faits et essaya de démontrer à Napoléon III que la politique de Chasseloup-Laubat en était la cause. L’agitation de la Kabylie, quelques mois plus tard, lui apporta des arguments supplémentaires. L’empereur décida alors de se rendre sur place pour prendre la mesure de la situation. Son séjour, le premier d’un chef de l’Etat français depuis la conquête, ne dura que du 17 au 19 septembre 1860, car la mort de la sœur de l’impératrice obligea le couple impérial à rentrer précipitamment en Europe. Ces trois jours suffirent néanmoins pour confirmer à Napoléon III la mésentente entre les militaires et les fonctionnaires que lui avaient signalée ses conseillers et ses informateurs. Ils renforcèrent aussi ses préventions à l’égard des colons et son estime pour les Arabes, qui lui avaient offert une sublime fantasia de dix mille cavaliers. « Notre premier devoir est de nous occuper du bonheur des trois millions d’Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination », lança-t-il aux colons aussi médusés qu’irrités. Enfin, ce bref séjour acheva de convaincre le souverain de l’inefficacité d’une administration civile dont les effectifs étaient démesurés par rapport au nombre de colons et dont le coût était supérieur à celui du ministère de l’Intérieur du royaume de Belgique ! Il profita de la réforme libérale et du remaniement gouvernemental qui l’accompagna, le 24 novembre 1860, pour supprimer le ministère. Les colonies firent leur retour au ministère de la Marine dont Chasseloup-Laubat prit la direction. Quant à l’Algérie, elle reçut de nouveau un gouverneur général en la personne du maréchal Pélissier. Cependant, si l’expérience du ministère de l’Algérie et des Colonies avait cessé au bout de trente mois seulement, elle n’avait pas été inutile. Un grand essor économique avait été donné à l’Algérie et elle avait achevé de convaincre Napoléon III de l’intérêt du territoire. Il n’en revint pas moins à un strict régime militaire comme en témoignèrent son décret du 10 décembre 1860, qui faisait de Pélissier un véritable ministre résidant, et sa décision de nommer sur place, trois mois plus tard, un conseiller spécial, Ismaïl Urbain, saint-simonien converti à l’islam, qui serait ses yeux et ses oreilles, défendrait les Arabes et s’assurerait de l’application de ses décisions. L’Algérie était appelée à devenir la pièce maîtresse de sa grande politique méditerranéenne » (p. 369).
« Achevé, ce canal permettrait d’ouvrir encore davantage la France sur le monde. Outre l’Algérie, Napoléon III avait hérité d’un petit empire colonial qui se composait de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane française, de la Réunion, des comptoirs de l’Inde, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de Sainte-Marie, de Mayotte et de ses dépendances et de quelques îles polynésiennes. S’il n’avait en matière coloniale ni programme, ni vision d’ensemble, il n’en fut pas moins actif. Il s’attacha tout d’abord à donner un cadre plus précis à l’empire. Ce fut l’objet du sénatus-consulte du 3 mai 1854 qui instaura un comité consultatif des colonies. Il rapprocha aussi le statut des vieilles colonies des Antilles de celui de la métropole, même si celles-ci avaient perdu le droit, deux ans plus tôt, d’élire des députés. La création du ministère de l’Algérie et des Colonies témoigna aussi de l’intérêt de l’empereur pour les possessions d’outre-mer » (p. 371).
Avec les projets de percement de l’isthme de Suez, il devenait par ailleurs capital de disposer d’une base navale au débouché de la mer Rouge. En 1859, le gouvernement impérial entama des négociations avec les princes locaux qui aboutirent trois ans plus tard à l’acquisition d’Obock. L’implantation française à Madagascar et aux Comores se consolida aussi. L’empire colonial français qui représentait moins de 300 000 kilomètres carrés en 1851 dépassa le million de kilomètres carrés en 1870. En outre, comme Napoléon III en avait exprimé le désir dès sa captivité de Ham, le pays se dota d’agences consulaires aux Amériques. Celles de Québec et de Sydney ouvrirent sous sa présidence, en 1850. D’autres suivirent à Terre-Neuve et à Halifax en 1854 ou encore au Nouveau-Brunswick en 1856. Il s’agissait de renforcer la présence diplomatique de la France, mais aussi sa présence commerciale » (p. 372).
« Reprenant une idée formulée sous le Consulat, l’ingénieur Thomé de Gamond imagina un tunnel ferroviaire sous la Manche que le souverain français et la reine Victoria appuyèrent quelques années plus tard, avant que la chute de l’Empire n’envoyât le projet aux oubliettes. Dès 1850, les deux souverains avaient donné leur accord à la pose d’un câble télégraphique sous-marin entre leurs pays qui entra en fonctionnement l’année suivante. Napoléon III appuya le projet d’un autre câble entre la France et l’Algérie, mais celui-ci ne put être posé en raison des grands fonds méditerranéens. En 1854, il réunit à Paris une conférence dont sortit l’Union télégraphique de l’Europe de l’Ouest qui passa bientôt des accords avec l’Union austro-allemande créée peu de temps auparavant. Dix ans plus tard, il organisa une nouvelle conférence qui permit de constituer l’Union télégraphique internationale. Parallèlement, il développa la marine marchande et la navigation commerciale au long cours, en modernisant les ports de Marseille, de Bordeaux, de Saint-Nazaire, de Brest, du Havre ou encore de Dunkerque » (p. 373).
Chapitre XII. Le promoteur de la libéralisation de l’empire
Dans le plus grand secret, Napoléon III et ses proches collaborateurs saint-simoniens des deux côtés de la manche, négocia et signa le 23 janvier 1860 un traité de libre-échange avec l’Angleterre, ce qui remua la classe industrielle :
« En outre, les vins et alcools français pouvaient désormais entrer sur le sol britannique avec des droits très réduits, et la plupart des articles de luxe, les articles de mode et les soieries en franchise.
L’opposition au traité ne désarma pas lors des sessions suivantes. En effet, le mouvement de libéralisation se poursuivit, alors que la dégradation de la conjoncture semblait donner raison aux oiseaux de mauvais augure. En raison de l’effet de contagion de la clause de la nation la plus favorisée, des traités du même genre furent ainsi signés au cours des années suivantes avec la plupart des États européens : la Belgique et l’Empire ottoman dès 1861, la Prusse en 1862, l’Italie en 1863… Un décret du 11 février 1860 permit à la plupart des produits algériens d’entrer sur le marché métropolitain. En mars suivant, deux nouveaux décrets étendirent le traité franco-britannique à l’Algérie et permirent aux pays étrangers de commercer avec elle par le port de Collo. Un quatrième du 25 juin 1860 ouvrit la frontière sud de l’Algérie aux produits du Sahara et du Soudan. La loi du 31 juillet 1861 abrogea le système de l’exclusif. Le pacte colonial qui interdisait aux colonies de commercer avec d’autres puissances que la métropole prenait fin. Une loi du 15 juin 1861 remplaça l’échelle mobile par un droit faible et uniforme sur les grains. La taxe sur le pain fut supprimée et un décret de juin 1863 établit la liberté de la boulangerie, non sans hésitations de la part de Napoléon III qui craignait un renchérissement du prix du pain, base de l’alimentation populaire. Par ailleurs, la guerre de Sécession, en supprimant les arrivages de coton, plongea l’industrie textile dans la crise. Si la politique de libéralisation des échanges fut sans doute bénéfique à long terme, car elle permit de moderniser l’industrie, de développer le commerce et de dégager des excédents croissants des capitaux placés à l’étranger sans pour autant renchérir le coût de la vie, elle ne pouvait être analysée facilement par les contemporains, car ses effets variaient selon les secteurs et selon les moments. Elle fut une source constante de mécontentement à laquelle s’en ajoutait une autre » (p. 380).
« Le 24 mars, le Piémont signa le traité de cession de la Savoie et du comté de Nice. Il fallait s’attendre à des scrutins proches de ceux que venait de connaître l’Italie. Le comté de Nice se rattachait par sa culture et sa population au moins autant à la France qu’à l’Italie. Quant à la Savoie, elle parlait français, se trouvait en-deçà des Alpes, s’était toujours considérée comme le parent pauvre du Piémont et, très catholique, avait été choquée par la politique de sécularisation des biens d’Église menée par Cavour.
Le 15 avril, 99,3 % des votants du comté de Nice se prononcèrent en faveur du rattachement à la France. Le résultat dépassa toutes les attentes, même si la plus grande partie des abstentionnistes qui furent près de 8,5 % n’étaient sans doute pas favorables. En Savoie, une semaine plus tard, le triomphe annoncé eut bien lieu. Le « oui » recueillit plus de 99,7 % des suffrages exprimés qui étaient eux-mêmes très représentatifs puisque près de 97 % des électeurs avaient voté. Les deux provinces formèrent bientôt trois départements. Le comté de Nice grossi d’une partie du Var constitua le département des Alpes-Maritimes, pendant que la province de Savoie, plus étendue, fut divisée entre les départements de Savoie et de Haute-Savoie, ce qui permit de satisfaire Annecy, érigée au rang de préfecture, à côté de la capitale historique, Chambéry. Napoléon III put se vanter d’avoir donné 668 000 habitants à la France sans livrer bataille » (p. 384).
« Comme deux ans plus tôt, l’objectif était de remonter le cours du Pei-ho jusqu’à T’ien-tsin et de là, si les Chinois se refusaient à traiter, de s’attaquer à Pékin. Après quelques échauffourées, des négociations furent ouvertes. Elles furent vite interrompues devant la mauvaise foi des Chinois. Les alliés reprirent alors leur marche vers Pékin. Le 21 septembre 1860, les Franco-Britanniques dispersèrent plus de 40 000 Chinois armés d’arcs et de vieux fusils à mèche ainsi que la cavalerie tartare, près du village de Palikao. Le palais d’Été, situé à quelques kilomètres de Pékin, fut pris quinze jours plus tard. Le 13 octobre, le corps expéditionnaire fit enfin son entrée dans la capitale. Les Chinois acceptèrent alors de traiter. Ils verseraient une lourde indemnité de guerre, ouvriraient de nouveaux ports aux Européens, garantiraient l’immunité aux ressortissants anglais et français, la liberté du commerce et le libre exercice du christianisme dans l’Empire. Cinq jours plus tard, le palais d’Été fut pillé des fabuleux trésors qui y avaient été entassés depuis des siècles, puis incendié. Même s’il fut condamné par la suite par les gouvernements français et britannique, cet épisode ternit l’expédition. Certaines œuvres d’art partirent d’ailleurs enrichir les collections du château de Fontainebleau.
Au total, Napoléon III pouvait estimer que la campagne avait atteint ses objectifs. Les Chinois avaient été vaincus et avaient signé une convention irrévocable avec les puissances européennes, traitées pour la première fois sur un pied d’égalité. Comme en Crimée, la fraternité des armes avait permis de rapprocher Français et Anglais. Enfin, l’intervention française avait empêché que la prépondérance britannique dans l’Empire du Milieu ne se transformât en monopole, même si ce résultat ne fut pas exploité par la suite » (p. 388).
« La troisième expédition débuta comme les précédentes, mais revêtit rapidement une importance bien plus grande aux yeux de Napoléon III, qui y avait songé peut-être dès 1858. Depuis son indépendance en 1821, le Mexique n’était pas arrivé à trouver la stabilité. Les conservateurs dirigés par Miramón et les libéraux dont le chef était un avocat d’origine indienne, Benito Juárez, s’affrontaient pour le pouvoir, même si les seconds semblaient devoir l’emporter. Pour financer leur lutte les uns et les autres extorquaient des fonds aux ressortissants européens qui ne cessaient de s’en plaindre auprès de leurs gouvernements. En France, Morny poussait à l’expédition. Un banquier d’origine suisse, Jecker, l’avait habilement intéressé à la créance de soixante-quinze millions qu’il réclamait au gouvernement mexicain. Si le président du Corps législatif agissait en sa faveur, il lui avait promis le tiers de la somme récupérée. Par ailleurs, des conservateurs, dont le chef historique José Hidalgo, étaient reçus à la cour des Tuileries par une impératrice ravie de parler espagnol. Ils dénonçaient l’intention de leurs rivaux de saisir tous les biens de l’Église pour restaurer les finances de l’État et réclamaient l’instauration d’une monarchie catholique dans leur pays. L’impératrice, catholique et aventureuse, y poussait. Napoléon III s’y montrait favorable. Il écoutait son épouse, son demi-frère et ses hôtes mexicains avec complaisance, mais il avait surtout ses propres motivations. La Grande-Bretagne à laquelle il souhaitait donner satisfaction semblait vouloir intervenir ; l’Espagne qui était la plus concernée par les créances mexicaines et se sentait des devoirs vis-à-vis de son ancienne colonie, aussi. L’empereur pensait qu’une expédition aux côtés du pays de son épouse, où le capitalisme français investissait beaucoup, permettrait encore de resserrer les liens avec lui. La colonie espagnole de Cuba constituerait une base idéale pour les opérations. Après la Syrie et la Chine, une nouvelle intervention pour défendre les intérêts de l’Église achèverait peut-être aussi de le réconcilier avec le parti catholique.
Intéressé par les questions de l’Amérique centrale depuis les années de Ham et son projet de canal au Nicaragua, Napoléon III échafauda surtout un plan grandiose, celui d’une grande monarchie latine et catholique, cliente de la France, qui contrebalancerait la puissante et arrogante république des États-Unis, anglo-saxonne et protestante. Cette dernière avait arraché au Mexique le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie et refusait aux Européens le droit d’intervenir sur le continent américain, en dehors du Canada, en vertu de la doctrine Monroe, mais elle était affaiblie par de graves dissensions qui aboutirent, à partir de décembre 1860, à la sécession des États du Sud et, peu après, à la guerre civile. Il s’agissait d’en profiter. Mal renseigné sur l’état des forces au Mexique, en particulier par le nouveau représentant français sur place, Dubois de Saligny, Napoléon III était persuadé qu’« un parti considérable [était] prêt à s’emparer du pouvoir, à convoquer une assemblée nationale et à proclamer la monarchie ». Le Mexique offrait aussi d’immenses possibilités économiques. Il possédait de grandes mines d’argent, métal faisant cruellement défaut à la France » (p. 391).
« Ce fut le 24 novembre 1860 que Napoléon III signa son décret le plus important depuis 1852. Il donnait « aux grands corps de l’État une participation plus directe au gouvernement ». Chaque année, à l’ouverture de la session, le Sénat et le Corps législatif pourraient désormais débattre d’une adresse en réponse au discours du trône. Le droit d’amendement serait élargi. Trois ministres sans portefeuille, véritables avocats du pouvoir, viendraient expliquer et défendre la politique gouvernementale devant les Chambres. En outre, les journaux recevraient le compte rendu intégral des débats et non plus de simples résumés » (p. 396).
« L’oracle impérial prit quelques semaines pour rendre son verdict. Le 12 novembre 1861, Napoléon III fit venir Fould à Compiègne pour qu’il lût son mémoire devant le Conseil privé et le conseil des ministres. Seuls les amis de l’ancien ministre, Rouher et Baroche, le soutinrent. Comme à son habitude, l’empereur ne tint pas compte de l’avis majoritaire. Deux jours plus tard, il fit savoir par la voie du Moniteur qu’il approuvait le programme de Tarbes, qu’il confiait à son auteur le ministère des Finances et qu’il le chargeait de préparer les réformes préconisées. Il tenait à justifier la réforme : « En renonçant au droit qui était également celui des souverains, même constitutionnels, qui m’ont précédé, je pense faire une chose utile à la bonne gestion de nos finances. Fidèle à mon origine, je ne puis regarder les prérogatives de la couronne, ni comme un dépôt sacré auquel on ne saurait toucher, ni comme l’héritage de mes pères, qu’il faille avant tout transmettre intact à mon fils. Élu du peuple, représentant ses intérêts, j’abandonnerai toujours, et sans regret, toute prérogative inutile au bien public, de même que je conserverai inébranlable dans mes mains, tout pouvoir indispensable à la tranquillité et à la prospérité du pays. » Il fut plus explicite au conseil des ministres du 22 novembre : >« L’entraînement vers les dépenses utiles est grand et facile. Aussi ai-je voulu imposer à mes ministres et m’imposer à moi-même une barrière qu’on ne franchira qu’après y avoir bien réfléchi. J’ai voulu d’ailleurs détruire cette pensée qu’on affecte d’avoir à l’étranger que le Gouvernement est tellement absolu que je tiens dans ma main toute la fortune de la France et que j’en puis à mon gré disposer, même pour mes besoins personnels ou les travaux de Paris. C’est là une des causes de cette défiance, de cette crainte qu’inspire la France au dehors parce qu’on pense que brusquement, sans délibération préalable et par conséquent, sans publicité, je puis d’un jour à l’autre disposer de sommes énormes, par exemple pour des préparatifs militaires. J’ai voulu que tout le monde sût bien que cela était impossible. »</span
Ce fut le sénatus-consulte du 31 décembre 1861 qui opéra le changement. Sans abolir la pratique des virements qui permettrait de poursuivre les grands travaux, ce texte préparé par Fould et par Baroche autorisait les députés à examiner le budget en détail et à le voter par sections. Il imposait désormais leur accord pour l’ouverture de crédits supplémentaires ou extraordinaires. À ce prix, le souverain retrouva la confiance des milieux financiers. Le 16 décembre 1862, le baron de Rothschild le reçut en grande pompe à son château de Ferrières. L’événement avait valeur de symbole. Les chroniqueurs qui l’avaient suivi en nombre parlèrent de la revanche de l’orthodoxie financière sur la théorie des dépenses productives, de Fould et Rohschild sur Persigny, Haussmann et les Pereire. Après avoir libéralisé son régime sur le plan commercial et politique, Napoléon III venait donc de poursuivre son œuvre sur le plan financier. Les années 1860-1861 constituaient bien un tournant » (p. 402).
Quatrième époque. Du déclin à la perte du pouvoir (1862-1873)
Chapitre XIII. Le souverain dans la tourmente
Maladies, lubies et nouvelles affections impériales
Entre 1862 et 1867, Napoléon III vieillit rapidement. Il n’avait pourtant pas encore soixante ans. Les portraits officiels ne parvenaient plus à cacher la dégradation de son état physique. Sur le tableau de Flandrin réalisé en 1862, il apparaissait encore majestueux, debout, en uniforme [12]. Trois ans plus tard, celui de Cabanel le montrait en costume sombre, gagné par l’embonpoint, le regard vague, le front élargi, la moustache et la barbe grisonnantes. Sur les photographies de 1867, c’était un vieil homme mafflu et fatigué qui posait assis. Il était alors miné par les soucis, mais aussi par diverses maladies.
Sa santé avait toujours été fragile, mais l’humidité et l’inactivité de Ham l’avaient encore dégradée. Il avait eu, à partir de ce moment-là, des douleurs rhumatismales, des poussées hémorroïdaires et des crises de goutte. Après un répit relatif durant ses années de présidence, ces maux l’avaient repris au début de l’Empire. Lors de la réception du nouvel an 1855, il souffrit tellement qu’il dut recevoir ses invités en pantoufles et la canne à la main.
Sa santé chancelante était encore affaiblie par son appétit frénétique des femmes. S’il avait cessé depuis longtemps toute relation conjugale, il continuait de fréquenter plusieurs maîtresses, parfois en même temps. Au début de l’automne 1863, il fit ainsi deux malaises après une nuit trop bien remplie à Biarritz. Très fatigué, il faillit aussi se trouver mal lors d’une réception aux Tuileries le 12 décembre suivant. En août 1864, il fut victime d’une crise cardiaque, au cours de l’une de ses visites nocturnes au domicile de Marguerite Bellanger. L’impératrice et Mocquard se rendirent alors chez la dame pour exiger l’arrêt de la liaison, au nom de l’intérêt supérieur de l’État. Ce fut Napoléon III qui y mit un terme, plus tard et de sa propre volonté.
Cependant, un mal bien plus grave l’affecta à partir de 1863 : la lithiase ou maladie de la pierre, en d’autres termes la présence d’un calcul dans sa vessie. Cette année-là, il eut une hématurie prolongée et commença à se plaindre d’une vive douleur dans le bas-ventre. Comme les médecins ne parvenaient pas à diagnostiquer l’origine du mal, il partit en cure à Vichy, mais les eaux fortement minéralisées et alcalines de la station ne firent que grossir le caillou » (p. 408).
Sur sa cassette, Napoléon III finança pour plus de huit millions de francs de recherches archéologiques, d’études expérimentales et de travaux cartographiques. Il fit construire une trirème par l’amiral Jurien de La Gravière, et la fit mettre à flot sur la Seine. Sous la direction du colonel Stoffel, de grandes fouilles furent réalisées à Alise-Sainte-Reine, identifiée de façon quasi certaine comme étant Alésia. L’empereur visita le site en juin 1861, puis celui de Gergovie en juillet 1862. Tout cela irritait une grande partie de son entourage, dont Persigny, lui-même pourtant féru d’histoire romaine : « Je comprendrais un livre de considérations générales qu’on écrit à ses moments perdus, mais un livre d’érudit ! Au lieu de raconter un grand homme, il ferait mieux de faire un grand règne »
Le premier volume de l’Histoire de Jules César parut en février 1865, bénéficia d’une forte publicité et suscita un vif intérêt en raison de son auteur. À Paris, quatorze mille exemplaires furent vendus en trois heures. Napoléon III envoya son livre à la plupart des souverains européens. L’ouvrage fut rapidement traduit en plusieurs langues. Dans la préface à laquelle il avait travaillé dès 1860 et qu’il avait signée le 20 mars 1862, le souverain développait sa théorie de l’homme providentiel. Il évoquait la « prééminence de ces êtres privilégiés qui apparaissent de temps à autre dans l’histoire comme des phares lumineux ». « Lorsque la Providence suscite des hommes tels que César, Charlemagne, Napoléon, écrivait-il encore, c’est pour tracer aux peuples la voie qu’ils doivent suivre, marquer du sceau de leur génie une ère nouvelle, et accomplir en quelques années le travail de plusieurs siècles. Heureux les peuples qui les comprennent et les suivent ! Malheur à ceux qui les méconnaissent et les combattent ! […] Ils sont aveugles et coupables : aveugles, car ils ne voient pas l’impuissance de leurs efforts à suspendre le triomphe définitif du bien ; coupables, car ils ne font que retarder le progrès, en entravant sa prompte et féconde application. » De ce fait, ces hommes providentiels ne relevaient pas de la morale ordinaire et pouvaient recourir au coup de force pour sauver leur pays de l’anarchie. Seuls Dieu et l’histoire étaient à même de les juger.
De tels propos suscitèrent les plus vives critiques des opposants. Néanmoins, ceux qui restaient objectifs concédèrent, à la suite des meilleurs spécialistes, que l’ouvrage présentait un grand intérêt historique. Un second volume fut publié en mai 1866. Il retraçait la guerre des Gaules et le différend entre le proconsul et le Sénat jusqu’au passage du Rubicon. Le conflit entre le président et l’Assemblée législative sous la deuxième République s’y lisait entre les lignes. Ce deuxième volume était aussi érudit que le premier, mais la curiosité était passée. Il connut moins de succès et Ludovic Halévy parla même d’un « impérial fiasco ». Le souverain aurait été touché d’être élu à l’Institut. Sous les régimes précédents, des ministres l’avaient été avec moins de titres à faire valoir que lui. Il présenta même son souhait en conseil des ministres et Walewski fut chargé de sonder Thiers. Les académiciens firent savoir qu’ils ne s’opposeraient pas, mais ils manifestaient peu d’enthousiasme. Napoléon III renonça » (p. 413). Cela me fait penser à l’élection à l’Institut de Bernard Arnault, le milliardaire copropriétaire du chihuahua macron.
« Pasteur fut invité à Compiègne, fin novembre 1865, multiplia, au cours de « sa » semaine, les expériences et subjugua le couple impérial. Dès lors, il devint un familier. Lorsque Napoléon III et Eugénie vinrent visiter son laboratoire et celui de ses collègues à la Sorbonne, il fit lui-même le compte rendu de l’événement pour la presse officielle. Il se vit proposer de passer une année entière au château de Compiègne, pour y poursuivre ses expériences en étant déchargé de tout souci matériel, fut nommé membre de la commission pour la réforme de l’enseignement supérieur et reçut la cravate de commandeur de la Légion d’honneur. Lorsqu’il fut victime d’une attaque d’hémiplégie, en novembre 1868, le souverain lui envoya les plus grands spécialistes pour le soigner et s’informa régulièrement de sa santé jusqu’à son complet rétablissement. Il le nomma lui aussi sénateur, en juillet 1870.
Avant d’envoyer Pasteur dans le Gard pour y lutter contre la pébrine qui menaçait les précieux élevages de vers à soie, Napoléon III lui avait demandé des recherches sur les différentes épizooties susceptibles de toucher l’Algérie. Depuis son voyage de novembre 1860, il s’était pris d’une véritable passion pour ce pays et pour les Arabes auxquels il voulait maintenant apporter, outre les « bienfaits de la civilisation », « l’égalité parfaite » avec les Européens. En novembre 1862, il invita cinq chefs arabes aux chasses de Compiègne. Sous l’influence d’Ismaël Urbain et du colonel Lapasset, il développait sa politique du royaume arabe. Il adressa ainsi une lettre au gouverneur général de l’Algérie, le maréchal Pélissier, qui fut rendue publique et dans laquelle il se disait être « aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français », car « l’Algérie n’[était] pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe ». Il affirmait également vouloir « rendre les tribus ou fractions de tribus propriétaires incommutables des territoires qu’elles occup[ai]ent » et limiter la colonisation agricole » (p. 414).
L’empereur fait un second voyage en Algérie, de 36 jours : « Sa proclamation au peuple arabe, en arrivant à Alger le 5 mai 1865, annonçait déjà cette évolution en donnant aux Arabes un exemple qui lui était cher : « Les Gaulois vaincus se sont assimilés aux Romains vainqueurs, et de l’union forcée entre les vertus contraires de deux civilisations opposées est née, avec le temps, cette nationalité française qui, à son tour, a répandu ses idées dans le monde entier. » Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, peut-être le texte le plus libéral de toute la législation coloniale du XIXe siècle après l’abolition de l’esclavage, accordait la nationalité française à tous les Arabes qui en faisaient la demande avec la seule obligation d’abandonner la polygamie. « De l’association des peuples chère aux saint-simoniens, l’Empereur gliss[ait] inconsciemment vers le concept assimilationniste de « fusion des races ». Mais l’« arabomanie » de l’empereur suscitait la colère des colons » (p. 415). Ne serait-ce pas un point commun avec de Gaulle ?
« La loi du 25 mai 1864 reconnut le droit de grève, ce qu’aucun régime depuis 1791 n’avait osé faire.
Le souverain ne s’arrêta pas là. Il toléra l’Association internationale des travailleurs, créée à l’automne suivant par des ouvriers français et britanniques, car elle était inspirée par le proudhonisme et ne faisait pas de politique. Conscient qu’il serait difficile aux ouvriers de se coaliser sans s’être préalablement concertés, il fit demander aux préfets, par une circulaire du 23 février 1866, de laisser se tenir les rassemblements purement économiques » (p. 425).
Comme de Gaulle, Napoléon III est un incompris et eut droit à son « mai 1968 » : « Malgré ces explications et ces précautions, les dotations et la politique urbaine étaient impopulaires. Après avoir autorisé la vente d’une partie du jardin du Luxembourg, le souverain fut victime d’une manifestation hostile des habitants et des étudiants du Quartier latin lorsqu’il se rendit, en mars 1866, à une représentation théâtrale à l’Odéon. Les ouvriers que les travaux expulsaient du centre de la capitale et qui devaient se reloger à la périphérie, souvent très loin de leur lieu de travail, étaient mécontents. Les sommes considérables que Napoléon III dépensait sur sa cassette, pour construire des logements populaires ou pour améliorer l’alimentation des masses, ne changeaient rien. Pourtant, au nombre des réussites, citons celle du chimiste Mège-Mouriès, chargé par l’empereur en 1867 de trouver un moyen d’augmenter la production de matières grasses, et qui inventa la margarine deux ans plus tard. […]
Après la pénurie, le coton connaissait de nouveaux jours difficiles, car la fin de la guerre de Sécession provoquait la ruine des fabricants qui avaient spéculé sur les cours. Son retour affectait les autres branches du textile. Les hauts-fourneaux au bois continuaient à s’éteindre peu à peu. Quant aux banques, elles faisaient faillite les unes après les autres. Le chômage sévissait dans de nombreux secteurs de la plupart des régions. S’y ajoutait l’augmentation du prix du pain et de plusieurs produits de base. Le coût de la vie des ouvriers s’éleva brutalement. Des émeutes ouvrières éclatèrent comme à Roubaix, le 16 mars 1867.
La conséquence la plus symbolique de la crise fut cependant la chute des Pereire. En avril 1867, le Crédit mobilier passa sous contrôle des Rothschild et sa liquidation, à l’automne suivant, provoqua de gros remous. L’économie mise en place par le chef de l’État en 1851-1852 venait de montrer ses limites » (p. 428).
Voici l’épisode douloureux de l’Expédition du Mexique, déjà évoqué supra, célèbre à cause de la peinture d’Édouard Manet L’Exécution de Maximilien. Napoléon III n’a pas eu davantage de chance avec les peintres qu’avec les écrivains ! On disait que Manet avait donné au colonel (à droite) qui arme son fusil pour donner le coup de grâce, le visage de Napoléon III. Les uniformes ressemblent à ceux des Français, mais ils sont en réalité conformes aux photographies d’époque. Je ne sais pas si l’on pourrait comparer cette coalition d’armées et d’aristocraties européennes aux manigances foireuses de Trump & Netanyahou en Iran.
« Lorsque la nouvelle de cet échec [les Français ne parvenaient pas à prendre Puebla] arriva en France, elle fit grand bruit, car la ville n’était pas connue et beaucoup, empereur compris, croyaient qu’il ne s’agissait que d’une bourgade. Au Corps législatif, Jules Favre attaqua l’expédition. Napoléon III décida de laver l’affront de Puebla pour faire taire les critiques et rendre son honneur à l’armée française. Il envoya un corps d’armée sous le général Forey, auquel il avait confié la seule carte du Mexique qu’il possédait et qu’il dut ensuite faire copier pour pouvoir continuer de suivre les opérations. Ce furent bientôt 30 000 soldats français parmi les plus aguerris dont disposait l’Empire qui furent engagés sur place. Le 17 mai 1863, Puebla capitula enfin. Trois semaines plus tard, les Français entraient à Mexico » (p. 429).
« Il invita Walewski. dont les sympathies pour le pape étaient connues, à l’accompagner au Pays basque. Début octobre, il envisagea de constituer autour de lui un gouvernement à forte coloration catholique, mais il dut renoncer devant le refus de trois de ses principaux ministres, Fould, Baroche et Rouher » (p. 429). Je note cette phrase pour mémoire, car il est regrettable que l’auteur omette de parler des juifs. On sait que Achille Fould était juif, mais Éric Anceau n’en dit par un mot, même ici alors qu’il est question du pape. Au contraire, Julian Jackson traite la question en ce qui concerne de Gaulle et les nombreux ministres juifs avec lesquels il travailla, dans un contexte où l’antisémitisme était une question importante. C’est un des manques du livre. À quelque vingt ans de l’affaire Dreyfus, on aimerait savoir ce qu’il en était sous Napoléon III.
Du cataclysme de Sadowa à l’isolement de la France et de son souverain
« La Prusse écrasa l’Autriche en une bataille, à Sadowa, le 3 juillet 1866, date clé du règne de Napoléon III. Ce jour-là, le souverain prit brusquement conscience du danger. S’il avait été de ceux qui croyaient possible la victoire de la Prusse, au point de s’être réservé, lors des tractations de l’hiver précédent, le droit de réclamer une concertation internationale en cas de « modification de l’équilibre européen », la rapidité du dénouement le stupéfia. L’ambassadeur d’Autriche à Paris notait : « Jamais depuis que je connais l’empereur, je ne l’ai vu dans un tel état de prostration complète. » Il était dans l’une des crises de sa maladie qui tombait au plus mauvais moment, mais elle n’eut sans doute pas l’impact que lui attribuèrent beaucoup de contemporains et d’historiens, au moment où il fallut décider d’une riposte » (p. 438).
Chapitre XIV. Le créateur de l’empire libéral
« Il défendit continûment ce point de vue, depuis ses articles de Ham jusqu’à son discours du trône du 14 février 1867 où il affirma que « l’influence d’une nation dépend[ait] du nombre d’hommes qu’elle p[ouvait] mettre sous les armes ». Sa conviction avait été renforcée par la guerre de Crimée et par celle d’Italie, où il avait dû signer précipitamment l’armistice de Villafranca avec l’Autriche devant la menace prussienne, faute d’avoir une armée numériquement suffisante. La première guerre lui avait donné l’occasion, par une loi de 1855, de substituer le système de l’exonération à celui du remplacement, véritable « traite des Blancs » qui permettait au riche « d’envoyer un homme du peuple pour se faire tuer à sa place » comme il l’avait écrit à Ham.
Le nouveau système imposait à ceux qui ne voulaient pas servir de verser à une caisse de l’État une somme qui permettait de payer les primes de rengagement. Il moralisait donc le recrutement et maintenait sous les drapeaux des soldats expérimentés. Il ne résolvait pourtant pas le problème du nombre. Au lendemain de la guerre d’Italie qui avait été meurtrière et avait coûté cher, Napoléon III avait renoncé à augmenter les effectifs de l’armée et s’était contenté de faire réfléchir ses officiers généraux à un projet destiné à décentraliser l’administration militaire et l’intendance, en vue d’une mobilisation plus rapide. Il avait reculé devant les dépenses. Le problème restait entier, et Sadowa rendait la réforme urgente. La France, peuplée de trente-six millions d’habitants, disposait de moins de 450 000 soldats dont plus du tiers était immobilisé au Mexique, en Algérie et à Rome. De son côté, la Prusse comptait quatorze millions d’habitants de moins, mais pouvait disposer, avec ses réserves, de plus de 750 000 hommes, sans compter les contingents de la Confédération de l’Allemagne du Nord » (p. 454).
« Duruy qui n’avait pu réformer l’instruction primaire aussi largement qu’il l’aurait voulu se heurta à des difficultés plus grandes encore avec l’enseignement secondaire. Son programme concernant les garçons ne prêta guère à la controverse, car il était assez modeste et ne faisait que reprendre ce qui existait déjà sous une autre forme. Il se contenta presque, en effet, de supprimer la bifurcation mise en place par Fortoul, sous prétexte qu’elle intervenait trop tôt dans la scolarité, et de créer à la place l’enseignement spécial destiné à former les futurs cadres de l’économie, grâce à des cours pratiques de droit civil, de langues vivantes, de géographie commerciale ou encore de dessin industriel. En revanche, il provoqua un tollé en s’attaquant à l’enseignement des jeunes filles qui était, jusque-là, l’apanage de l’Église. En octobre 1867, le Bulletin de l’Instruction publique annonça la création de cours publics en leur faveur dont on apprit bientôt qu’ils seraient dispensés par les professeurs de l’enseignement secondaire masculin dans les locaux municipaux. Mgr Dupanloup écrivit trois brochures à gros tirages pour dénoncer l’initiative et se demander quelle prime serait donnée aux professeurs qui épouseraient leurs élèves. Il reçut les félicitations du pape et fut soutenu par une grande partie du clergé. De ce fait, et malgré le soutien du couple impérial et de quelques ministres et hauts fonctionnaires, qui envoyèrent leurs filles suivre les cours, ceux-ci ne purent être ouverts que dans une quarantaine de villes et connurent une audience très limitée » (p. 460). « professeurs qui épouseraient leurs élèves » : Duruy avait-il prophétisé Jean-Michel Trogneux !?
« Grâce à la loi sur la presse, les journaux d’opposition se multiplièrent à Paris comme en province. Plus de cent quarante titres firent ainsi leur apparition en moins d’un an et couvrirent tout l’éventail politique depuis Le Français, organe des libéraux catholiques comme Augustin Cochin, jusqu’au Réveil du jacobin Delescluze et au Peuple du socialiste Jules Vallès, en passant par La Tribune et L’Électeur libre, les journaux de la représentation républicaine au Corps législatif. Un titre éclipsa cependant tous les autres, La Lanterne que son unique rédacteur, Henri Rochefort, lança le 31 mai 1868. Jusque-là, l’auteur à l’aspect clownesque avec sa grande mèche « en flamme de punch », qui avait été simultanément employé à la préfecture de la Seine, vaudevilliste et journaliste, n’était connu que de rares initiés. En quelques semaines, il devint une idole. Sur la couverture rouge brique de son petit hebdomadaire figurait une lanterne qui, comme il l’expliquait, pouvait « servir à la fois à éclairer les honnêtes gens et à pendre les malfaiteurs ». Il craignait que le prix élevé de quarante centimes le numéro que lui imposaient ses commanditaires ne fît fuir les lecteurs, mais il en vendit régulièrement vingt mille exemplaires, certains numéros dépassant même les cent mille et d’autres s’arrachant vingt francs au marché noir. La Lanterne se lisait dans la rue comme dans les couloirs des Tuileries, à Paris comme en province. Ce succès prodigieux s’expliquait parce que l’auteur faisait la guerre au régime et au souverain à coups de bons mots. La première phrase du premier numéro donnait le ton : « La France contient, dit l’Almanach impérial, trente-six millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement. » Rochefort poursuivait en donnant sa profession de foi : « Je suis profondément bonapartiste. On me permettra bien cependant de choisir mon héros dans la dynastie. […] Je préfère Napoléon II [qui n’a jamais régné]. […] Il représente pour moi l’idéal du souverain. »
Le succès aidant, il devint de plus en plus impertinent : « On prétend que les chaleurs prématurées que nous subissons doivent être attribuées à la présence d’une comète encore imparfaitement visible. On sait qu’à toutes les époques l’apparition d’une comète a précédé un grand événement. Je n’attends qu’un seul grand événement au monde [le renversement de la dynastie], mais j’ai si peu de chance ! Vous verrez qu’il n’arrivera pas encore cette année. »
En août, les autorités se décidèrent à saisir La Lanterne puis à poursuivre le pamphlétaire. Plusieurs ministres suggérèrent de décommander la revue militaire prévue pour la Saint-Napoléon de crainte d’une manifestation. Le souverain refusa une aussi pitoyable reculade. Rochefort passa à l’étranger pour échapper à son procès qui le condamna par contumace à treize mois de prison et à dix mille francs d’amende. Il continua sa publication, expédiée clandestinement en France dans des bustes en plâtre de l’empereur. Ses attaques redoublèrent, en particulier à l’égard du souverain dont il ne cessait de mettre en doute la filiation. Son quinzième numéro donna un florilège de citations de jeunesse de l’empereur pour le placer devant ses contradictions. Dans le vingtième, il lança : « La statue équestre où Napoléon III est représenté en César (rions-en, pendant que nous y sommes) […] est l’œuvre de M. Barye. On sait que M. Barye est le plus célèbre de nos sculpteurs d’animaux. » » (p. 463).
« Au printemps 1869, le souverain accepta un projet de biographie à très large diffusion que Claudin lui soumit. Il espérait rallier ainsi les jeunes générations qui ne voyaient en lui qu’un souverain vieillissant et faux, par une juste narration de son passé : « Racontez ma vie, ne cachez ni mes misères ni mes défauts, dites que j’ai été malheureux, fugitif, sans ressources et couvert de dettes. Je puis bien l’avouer maintenant que j’ai pu réparer tous mes torts, et surtout épargnez-moi ces flagorneries que pour me plaire on me décerne dans des journaux très dévoués, je le sais, mais qui me nuisent auprès de ceux qui ne sont pas pour moi » (p. 465).
« Maladroitement, ce fut en vertu de la loi de sûreté générale, la plus arbitraire de l’Empire, dont on ne se servait d’ailleurs plus, que les responsables furent traduits devant la sixième chambre correctionnelle de la Seine. Les inculpés se choisirent plusieurs défenseurs républicains de renom et un jeune avocat prometteur, mais encore peu connu, Léon Gambetta. Lors du procès, celui-ci profita de sa plaidoirie pour se livrer à un réquisitoire contre le coup d’État et ses responsables. De victime, Napoléon III devint l’accusé : « Le 2 décembre, autour d’un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n’avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation. […] Un tas d’hommes perdus de dettes et de crimes. […] C’est avec ce personnel que l’on sabre depuis des siècles les institutions et les lois. » Après ce plaidoyer transformé en réquisitoire, les accusés furent condamnés à des amendes et Delescluze à six mois de prison. Napoléon III avait gagné le procès devant le tribunal, mais l’avait perdu devant l’opinion. Les paroles de Gambetta publiées en brochure firent le tour de France et le talentueux avocat devint l’espoir et le porte-drapeau de son parti. L’empereur n’avait pas la chance de pouvoir s’appuyer sur de tels talents. Comme Granier de Cassagnac l’écrivit dans Le Pays :
« Cherchez donc les jeunes gens ambitieux qui se lancent dans la voie conservatrice, et nommez les noms ! L’opposition prend tout, ramasse tout, réunit tout. » » (p. 466).
« En fait, l’empereur pensait que le moment était venu de faire de nouvelles réformes. Il voulait préserver l’essentiel de son pouvoir, transmettre la couronne au prince impérial dans de bonnes conditions, alors que pas un fils n’avait pu succéder à son père sur le trône de France depuis 1789, et être jugé avantageusement par la postérité. Il savait que tous les régimes précédents avaient été emportés pour avoir refusé de faire à temps des concessions au libéralisme » (p. 471).
« Au cours des mois d’août et de septembre 1869, le souverain traversa la crise la plus longue et la plus douloureuse de sa maladie. Elle commença le 9 août et l’empêcha dès lors de suivre correctement les débats du Sénat. Le 11, il ne put présider le conseil des ministres que quelques minutes. La rente baissa de trois francs. Il ne put pas davantage aller saluer la dépouille de son ministre de la Guerre, le maréchal Niel, mort deux jours plus tard. La célébration du centenaire de la naissance de Napoléon Ier, le 15 août, arrivait mal. Le régime qui venait d’amnistier les derniers proscrits avait vu grand avec l’illumination de l’Arc de Triomphe du nom du premier Napoléon, la transformation des Champs-Élysées en parc d’attraction et un grand feu d’artifice depuis le quai de Bercy. Le souverain ne put assister aux festivités, puis il dut différer et enfin ajourner son départ pour le camp de Châlons. Il fit plusieurs syncopes. Soigné à l’opium, il restait hébété pendant des heures et demanda un jour des nouvelles de Saint-Arnaud, mort lors de la guerre de Crimée. Sa voix s’assourdissait et son écriture devenait pénible et quasi illisible » (p. 474).
« En novembre 1869, il avait fait venir à Saint-Cloud Le Play, dont l’avis faisait autorité sur les questions ouvrières depuis qu’il avait publié ses monographies sur les ouvriers européens en 1855 et La Réforme sociale en France en 1864. Au terme d’une soirée de discussion, il avait retrouvé l’espoir de résoudre pacifiquement et rapidement les conflits sociaux et d’être enfin compris des masses. Il avait demandé au père de l’économie sociale de publier ses idées sous une forme simplifiée et facilement applicable. Ce fut L’Organisation du travail que Le Play lui présenta dès janvier 1870 et publia deux mois plus tard. Il répéta à plusieurs reprises à Ollivier qui était ouvert aux questions sociales, quoique moins que lui : « Tâchez donc de me proposer quelque mesure dans l’intérêt du peuple. » Les deux hommes essayèrent de réunir une Chambre du travail permanente composée pour un tiers de patrons, pour un tiers d’ouvriers et pour un tiers de publicistes et d’économistes. Des projets furent mis à l’étude et des enquêtes lancées sur les conseils de prud’hommes, la suppression du livret ouvrier, la réglementation du travail des enfants, le louage, les retraites ouvrières à partir de soixante ans. Le 26 juin, Ollivier déposa un projet de loi qui prévoyait de créer une véritable inspection du travail salariée et hiérarchisée. Napoléon III avait alors en tête plusieurs autres projets dont un système coopératif dans les mines qui permettrait aux employés de recevoir une proportion fixe des bénéfices réalisés » (p.482).
Voici l’épisode de Victor Noir. J’avais toujours cru, en entendant d’une oreille distraite, les légendes autour du fameux gisant de ce jeune homme au Père-Lachaise, qu’il s’agissait d’une victime de la Commune. Or il s’agit d’un meurtre sans préméditation commis sur le jeune homme par un cousin germain de l’empereur, Pierre Bonaparte. Celui-ci avait deux duels en préparation, et a confondu les témoins de l’un des duels avec ceux du second, le ton est monté et il a tiré et tué Victor Noir. Napoléon III voulait que justice soit faite impartialement, mais les opposants s’en sont donné à cœur joie :
« Le lendemain, dans La Marseillaise encadrée de noir, Rochefort écrivait : « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin. J’ai osé m’imaginer qu’un duel loyal était possible dans cette famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d’usage. […] Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile. Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu’en voilà assez ? » Le journal fut saisi. Le jour même, le polémiste renouvela ses attaques à la tribune du Corps législatif : « On se demande si on est sous les Bonaparte ou sous les Borgia. » Il invita « tous les citoyens à s’armer et à se faire justice eux-mêmes ». […]
Le 12 janvier devait se dérouler l’enterrement de Victor Noir Les révolutionnaires voulurent en profiter pour renverser le régime ou, au moins, mettre en péril le gouvernement. Pour déjouer ces plans, les obsèques avaient été déplacées du Père-Lachaise, lieu initialement prévu, à Neuilly où se trouvaient le domicile et la dépouille du jeune homme. Plus de cent mille personnes se rendirent sur place. Certains meneurs tentèrent de les entraîner vers Paris. Les troupes barrèrent la route à la hauteur du rond-point des Champs-Élysées. Aux Tuileries, l’empereur tint un conseil de guerre. Il avait revêtu son uniforme, prêt à monter à cheval si la nécessité l’imposait. Tout le monde avait en tête la procession des morts, après la fusillade du boulevard des Capucines, qui avait fait chuter Louis-Philippe en février 1848. Contre toute attente, Delescluze et Rochefort firent comprendre aux plus exaltés qu’il n’y avait rien à attendre de la journée. Le convoi reprit sa route vers le cimetière » (p. 484). Bref, le député est condamné à six mois, et au désarroi de l’empereur, son parent est acquitté. « Napoléon III aurait préféré une condamnation. Il exila son indésirable parent » (p. 485).
Et voici le dernier des 5 plébiscites du règne, le Plébiscite du 8 mai 1870 :
« Le 8 mai au soir, ce furent les résultats de Paris qui arrivèrent les premiers aux Tuileries. Ils étaient mauvais. Les chiffres de plusieurs autres grandes villes allaient dans le même sens. L’entourage impérial commença à s’inquiéter. Napoléon III s’efforça de donner le change : « Les Parisiens ont toujours été frondeurs, fit-il observer en souriant. Quoique je me sois montré vis-à-vis d’eux moins avare que ne l’était Mazarin, ils votent contre moi, comme ils chansonnaient contre lui. C’est leur droit. » Dans les heures suivantes, la tendance s’inversa. Un peu après minuit, le triomphe était assuré. Napoléon III congédia l’assistance et alla se coucher. La France rurale avait massivement voté « oui ». Tous les départements lui donnaient la majorité, à l’exception de la Seine, des Bouches-du-Rhône et de deux des trois départements algériens où les colons faisaient payer à l’empereur sa politique du royaume arabe.
L’Empire libéral triomphait. Au total, on dénombra 7,3 millions de « oui », 1,5 million de « non » et 1,9 million d’abstentions. C’était beaucoup mieux qu’aux élections législatives de 1869. Napoléon III était radieux. Il avait retrouvé son « chiffre » de 1852. Le lendemain, il dit même à son fils : « Tu es sacré par ce plébiscite. » Cependant, des émeutes eurent lieu trois jours durant aux abords de la caserne du Prince-Eugène où résidait un bataillon qui avait voté « non ». Le calme rétabli, Napoléon III se rendit sur place pour prouver qu’il avait la situation en main et qu’il ne redoutait rien contre sa personne » (p. 490).
Chapitre XV. Le commandant en chef de la débâcle
« Le 19 juin [1870], le docteur Germain Sée, mandé à Saint-Cloud, trouva d’ailleurs l’état de tous les organes du patient plutôt bon, à l’exception de sa vessie. Il se dit persuadé de la présence d’un calcul et conclut à l’intérêt de profiter de l’accalmie des derniers jours pour procéder à une exploration. Le 1er juillet, une consultation de quatre médecins, Nélaton, Corvisart, Ricord et Fauvel, confirma le diagnostic de Sée, déconseilla cependant le sondage immédiat qui risquait d’être fatal, recommanda le plus grand repos et prescrivit, par la suite, l’opération. Aucun procès-verbal ne fut rédigé. Quant au résultat de l’examen de Sée, il fut placé par Conneau sous enveloppe cachetée dans un tiroir, d’où il ne fut sorti qu’après la chute du régime, par les républicains. Le médecin de l’empereur cacha la gravité du mal à l’impératrice pour l’épargner et se contenta de lui parler de rhumatismes et de cystite.
Napoléon III connut-il lui-même le diagnostic de Sée et le résultat de la consultation du 1er juillet ? Il affirma plus tard : « Si j’avais su que j’étais atteint de la maladie de la pierre, jamais je n’aurais déclaré la guerre. » Son fidèle Conneau ne voulut peut-être pas l’inquiéter, alors qu’il le pensait condamné à brève échéance. En fait, Napoléon III fut sans doute prévenu de son état, mais refusa de voir la vérité. Il ne pouvait d’ailleurs se résoudre ni au sondage, ni à l’opération. Tout en étant très courageux, il était très sensible à la douleur physique et craignait de finir comme Niel qui avait succombé justement à une opération de la vessie. De toute façon, la crise espagnole ajourna toute décision » (p. 500).
« Dans un nouveau conseil des ministres tenu le matin du 6 [juillet 1870], le ministre de la Guerre, le maréchal Le Bœuf, assura que l’armée française était prête, comme il ne cessait d’ailleurs de le répéter depuis plusieurs semaines, optimisme fanfaron qui lui valut de se voir prêter une formule qu’il ne prononça sans doute jamais : « Pas un bouton de guêtre ne manque au fourniment du soldat ! » (p. 501).
« Il décida donc un coup de main sur Sarrebruck qui était la base arrière des opérations allemandes en Lorraine et un important nœud ferroviaire. Inquiète, Eugénie le supplia de protéger leur fils, pendant qu’elle demandait à Louis de surveiller la santé de son père . Celui-ci en eut bien besoin. Pour cette première journée de combat, le 2 août, il fit l’effort de monter à cheval, mais il souffrit rapidement le martyr. Il dut descendre de sa monture avec l’aide du prince impérial, s’appuyer contre un arbre pour ne pas tomber et gagner finalement sa voiture au bras d’un aide de camp. La ville qui n’était défendue que par une petite garnison fut prise sans difficulté, par une armée très nombreuse et qui n’exploita pas ce succès en s’enfonçant plus avant en territoire ennemi. Néanmoins, le souverain essaya de faire preuve d’optimisme. Il souligna l’enthousiasme des Lorrains. Dans une dépêche envoyée en fin d’après-midi, il annonça fièrement à son épouse : « Louis vient de recevoir son baptême du feu ; il a été admirable de sang-froid. Il n’était nullement impressionné et semblait se promener au bois de Boulogne. […] Nous étions en première ligne, mais les balles et boulets tombaient à nos pieds. Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui, il y a des hommes qui pleuraient en le voyant si calme. » Le garde des Sceaux, à qui Eugénie apprit l’anecdote, décida de la rendre publique pour toucher les foules : « L’effet sera prodigieux », assura-t-il. Les Parisiens préférèrent railler « l’enfant de la balle », ce qui affecta profondément l’impératrice. L’affaire de Sarrebruck se retourna même contre l’armée française. Croyant à une attaque générale en Sarre, Moltke lança une contre-offensive violente et massive » (p. 511).
« Le 9 août au matin, Maurice Richard de retour de Metz fit à ses deux collègues et amis un tableau crûment réaliste de la situation : l’armée démoralisée, désorganisée, mal commandée avec un empereur malade à sa tête. Les trois hommes convinrent que « l’empereur [était] un obstacle à la victoire. […] Il ne pouvait pas commander et il empêch[ait] qu’un autre ne command[ât] ». Ils se rendirent aux Tuileries pour demander à l’impératrice de le rappeler à Paris. Elle refusa d’abord car « ce retour aurait l’air d’une fuite ». Elle lança même : « Il peut se faire tuer. […] Laissez-le se faire tuer. » Comme le préfet Piétri soutenait la demande, elle sembla toutefois l’accepter. Devant la gravité de la situation, les membres du Conseil se réunissaient depuis la veille avec les ministres. Une nouvelle réunion eut lieu en milieu de matinée, au cours de laquelle Persigny s’opposa au retour : « L’empereur n’a pas le droit de se déshonorer, dit-il ; il ne peut quitter l’armée que victorieux ou y mourir ; la légende napoléonienne renaîtrait même s’il perdait le trône ; elle ne se relèverait pas du déshonneur. » Rouher l’appuya.
Les calculs politiques doublaient sans doute les considérations militaires. Le retour de l’empereur à Paris signifierait le statu quo gouvernemental. À l’inverse, son maintien aux armées permettrait sans doute aux bonapartistes autoritaires de reprendre le pouvoir, avec la bénédiction de l’impératrice et de la majorité parlementaire. Sur ordre d’Eugénie, la décision de rappeler l’empereur à Paris fut rapportée » (p. 515).
« Sans cesse interrompu, [Ollivier] ne put aller au bout de son discours. Toutes les fractions de l’Assemblée réclamaient son départ. Aux républicains qui demandaient un comité exécutif formé de députés, Granier de Cassagnac lança : « Si j’avais l’honneur de siéger au gouvernement […], vous tous, signataires, vous seriez devant un conseil de guerre. » Dans ce climat houleux, Duvernois qui était devenu l’ennemi personnel d’Ollivier déposa une motion insultante : « La Chambre décidée à soutenir un cabinet capable d’organiser la défense du pays, passe à l’ordre du jour. » Le gouvernement fut renversé par assis et levés, à la quasi-unanimité, fait unique dans les annales parlementaires. En cours de journée, une petite foule envahit les jardins du Corps législatif. Elle réclamait la déchéance de la dynastie… » (p. 515).
« Sedan ! La ville fortifiée par Vauban disposait d’une citadelle. En réalité, de place forte elle n’avait que le nom. Située dans une cuvette, elle était indéfendable. Un ennemi disposant d’une puissance de feu suffisante aurait tôt fait d’investir les hauteurs qui l’entouraient et d’obtenir soit sa reddition, soit son écrasement. Moltke ne l’ignorait pas. Le rapport des forces lui donnait aussi un net avantage. Il disposait d’environ 180 000 hommes alors que les Français étaient à peine 100 000.
Napoléon III avait dormi à la sous-préfecture. Il passa la moitié de la matinée du 31 à arpenter sa chambre, puis le jardin, l’autre moitié en discussions avec ses proches et avec l’état-major. Avant qu’il ne fût trop tard, ceux-ci l’implorèrent de se rendre à Mézières par la voie ferrée. Il ne le voulut pas. En début d’après-midi, puis de nouveau en soirée, il monta sur l’un des points culminants des fortifications pour voir l’ennemi et ses batteries prendre position. Il rédigea une ultime proclamation pour dire à ses soldats qu’il ne les abandonnerait pas. Fataliste, il ajouta pour les personnes qui l’entouraient : « Nous ne sortirons jamais d’ici. » Un Napoléon ne fuyait pas le danger. Il était venu chercher à Sedan une fin shakespearienne digne de son extraordinaire destin » (p. 521).
« Malgré de multiples actes d’héroïsme comme la défense de Bazeilles par l’infanterie de marine, les Français ne parvenaient pas à desserrer l’étreinte et perdaient progressivement pied. De son côté, Napoléon III voulait tomber au champ d’honneur pour assurer la couronne à son fils. En sortant de la ville, il croisa la voiture qui ramenait Mac-Mahon et s’efforça de réconforter le maréchal. Entouré seulement de son aide de camp de service, le général Pajol, de son premier écuyer, Davilliers, d’un officier d’ordonnance, le capitaine d’Hendecourt, de Corvisart et d’Anger, il erra ensuite pendant plus de quatre heures sur le champ de bataille. Il prononçait quelques mots d’encouragement ou de réconfort aux uns et aux autres, mais ne donnait plus aucun ordre. Il cherchait manifestement la mort en se portant aux points les plus durs du combat. Il n’eut pas même cette satisfaction. Des obus éclatèrent pourtant à quelques pas de lui. D’Hendecourt fut tué à ses côtés et deux autres officiers grièvement blessés. Il rentra tristement à la sous-préfecture des Ardennes pour prendre quelques instants de repos, puis alla prendre des nouvelles de Mac-Mahon » (p. 522). Les lecteurs de La Débâcle d’Émile Zola se souviendront de la fameuse scène du fard, déléguée à la focalisation interne sur le personnage de Delaherche, un marchand de drap qui se heurte sans cesse à Napoléon III sur le champ de bataille : « C’était bien Napoléon III, qui lui apparaissait plus grand, à cheval, et les moustaches si fortement cirées, les joues si colorées, qu’il le jugea tout de suite rajeuni, fardé comme un acteur. Sûrement, il s’était fait peindre, pour ne pas promener, parmi son armée, l’effroi de son masque blême, décomposé par la souffrance, au nez aminci, aux yeux troubles. Et, averti dès cinq heures qu’on se battait à Bazeilles, il était venu, de son air silencieux et morne de fantôme, aux chairs ravivées de vermillon. » […] « Et, tout seul, il s’avança, au milieu des balles et des obus, sans hâte, de sa même allure morne et indifférente, allant à son destin. Sans doute, il entendait derrière lui la voix implacable qui le jetait en avant, la voix criant de Paris : « Marche ! Marche ! Meurs en héros sur les cadavres entassés de ton peuple, frappe le monde entier d’une admiration émue, pour que ton fils règne ! ».
Chapitre XVI. Le proscrit
La défaite entraîne la chute du régime : « Gambetta harangua la foule et lui lança que « Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie [avaie]nt à jamais cessé de régner sur la France », puis Jules Favre l’entraîna vers l’Hôtel de Ville où se proclamait traditionnellement les républiques. Un gouvernement provisoire y fut formé qui prit bientôt le nom de gouvernement de la Défense nationale. Il se composa de tous les députés de la Seine, à l’exception de Thiers qui refusa, ainsi que des élus de Paris qui avaient opté pour d’autres départements, Gambetta, Jules Simon et Picard. Rochefort, libéré de prison, servit de caution à la gauche. Le populaire général Trochu qui était prudemment resté en retrait au cours de la journée fut placé à la tête du gouvernement pour rassurer la province. Les nouveaux ministres s’adjoignirent bientôt quatre spécialistes pour les portefeuilles plus techniques et Picard rédigea la première proclamation gouvernementale : « Le peuple a devancé la Chambre qui hésitait. […] Il a mis ses représentants non au pouvoir, mais au péril. […] La République est proclamée. Pendant ce temps, les Tuileries étaient à leur tour menacées. Des cris de mort partaient de la foule massée devant les grilles. Le palais était indéfendable. L’impératrice le quitta sur le conseil des rares personnes qui l’entouraient encore dont Chevreau, Conti, Metternich et Nigra. Après avoir cherché refuge chez plusieurs amis, tous absents, elle échoua chez son dentiste américain, Evans.
Ainsi, par ce chaud dimanche d’été, le second Empire prenait fin. Le 4 Septembre était la contrepartie du 2 Décembre. Jamais talion ne fut plus complet. Le pouvoir exécutif était chassé par la représentation nationale à laquelle il avait lui-même donné congé, dix-neuf ans plus tôt » (p. 531).
Napoléon III ayant rendu son sabre aux Prussiens, cela entraîne des mazarinades : « la chanson du Sire de Fish ton Kan obtenait un grand succès avec les paroles suivantes : « C’est un fameux capitaine / Qui t’nait avant tout à sa peau / Un jour il voit qu’son sabre l’gêne / Aux ennemis il en fait cadeau. » (p. 535).
« Le 1er mars 1871, l’Assemblée réunie à Bordeaux répondit à ses critiques et à son activisme en votant sa déchéance et celle de sa dynastie et en le déclarant « responsable de la ruine, de l’invasion et du démembrement de la France ». Seuls six parlementaires s’y opposèrent. La France se déchargeait de toutes ses défaillances sur un seul homme. Le 6 mars, Napoléon IIl protesta en affirmant que l’Assemblée outrepassait ses pouvoirs, car elle avait été élue pour signer la paix, non pour se faire constituante et se substituer à la volonté de la nation. Il réclama de nouveau un plébiscite. « Hors de là, poursuivit-il, il n’y a qu’usurpation pour les uns, oppression pour les autres. Aussi, suis-je prêt à m’incliner devant la libre expression de la volonté nationale, mais devant elle seulement. » Le 3, les représentants du peuple avaient voté les préliminaires de paix. Napoléon III fut définitivement abandonné par Bismarck qui n’avait plus besoin de lui. Le 19 mars, il fut libéré. Il ne lui restait plus qu’à prendre la route de l’exil » (p. 545).
« Il envisagea un nouvel ouvrage sur l’artillerie, mit au point un mortier, mais aussi un calorifère économique capable de réduire de moitié les besoins en combustible. Deux premiers prototypes furent construits et montrèrent leur efficacité. Il travailla sur un troisième jusqu’à ses derniers jours. Son intérêt pour les couches populaires lui fit aussi reprendre la rédaction d’un projet visant à assurer des retraites aux travailleurs de plus de soixante-cinq ans et le fit réfléchir à la suppression des octrois qu’il se reprochait de ne pas avoir réalisée pendant son règne » (p. 549).
« Durant ce séjour, Napoléon III s’occupa beaucoup de son fils. Il excursionna avec lui, monta à cheval, lui fit donner des cours de mathématiques par un professeur qu’il avait fait venir de l’université de Londres, lui enseigna lui-même l’histoire et lui fit surtout de multiples confidences. Quelques années plus tard, le prince reconnut : « Mon père était, prétend-on, silencieux, mais que de choses il m’a dites, qui me restent gravées dans la mémoire et dans le cœur. » À la rentrée, Napoléon III inscrivit son fils au King’s College de Londres pour qu’il y suivît, deux fois par semaine, les cours de physique et de mécanique. Il commença aussi à le mettre au courant des affaires politiques et à le préparer à devenir un jour empereur » (p. 550).
À l’article de la mort, Napoléon III ourdit son dernier complot pour revenir en France : « Victoria envoya de son côté son médecin personnel, sir William Gull. Le 18 novembre, les trois spécialistes prônèrent un examen approfondi sous chloroforme qui fut pratiqué le 6 décembre et qui confirma le diagnostic initial. Dès lors, une lithotritie s’imposait. L’opération qui consistait à broyer la pierre directement dans la vessie avant d’en évacuer les débris par les voies naturelles fut suggérée au malade qui hésita encore. Même s’il allait très mal, il craignait autant les risques de l’opération que le retard que prendrait son projet. En effet, le prince Napoléon arriva à Camden Place pour en arrêter les derniers détails. Lors d’une réunion entre les conjurés qui eut lieu le 9 décembre 1872, le jour de l’action fut fixé au 31 janvier suivant. Le prince quitterait l’Angleterre avec l’uniforme militaire de l’empereur. Celui-ci s’embarquerait secrètement pour la Hollande puis gagnerait, par l’Allemagne, la propriété de son cousin à Prangins. Le yacht du prince traverserait ensuite le lac Léman et débarquerait ses passagers à Thonon. Là, Napoléon III et ses compagnons trouveraient le 6° régiment de dragons en garnison à Chambéry et rejoindraient Lyon avec lui. Le corps de Bourbaki dont tous les officiers étaient acquis marcherait ensuite sur Paris. Napoléon III rallierait les Français sur son passage comme son oncle en mars 1815. À la préfecture de police, les conjurés pourraient compter sur les anciens collaborateurs de Piétri qui étaient restés en place et dont la plupart étaient fidèles » (p. 554).
L’empereur déchu décède le 9 janvier des suites de ses opérations. « Dans sa dernière redingote, le portefeuille en cuir jaune dont il ne se séparait jamais livra ses secrets. Il contenait le billet par lequel Napoléon Ier complimentait la reine Hortense pour sa naissance, la dernière lettre de sa mère, quelques mots d’Eugénie, des dessins émouvants envoyés par des sujets parfois très humbles, « une liasse de billets de banque pour les besoins [des] charités quotidiennes », des cheveux du prince impérial et une lettre de celui-ci alors âgé de cinq ans : « Mon cher papa, je vous adore et j’ai le cœur bien gros quand vous n’êtes pas là » (p. 556).
En guise d’épilogue
« Durant sa présidence, il ne put conduire la France à sa guise. Enfermé dans le cercle étroit de ses attributions, il fut en butte à un conflit permanent avec l’Assemblée. Il comptait peu de vrais partisans, y comprit au sein de sa propre famille. Il avait d’ailleurs refusé de créer un parti qui eût été contraire aux fondements de sa doctrine. Même si le nombre de ses soutiens ne fit que croître, il dut toujours, comme son oncle avant lui, compter avec des hommes issus des élites traditionnelles dont les manières de penser et d’agir différaient des siennes. Au lendemain de son coup d’État, puis sous l’Empire, il bénéficia de prérogatives supérieures, mais ne put, ni ne voulut jamais, gouverner en autocrate. Il fut souvent mal compris et mal servi, même par ses plus proches collaborateurs. En ce sens, rarement une personnalité de l’histoire contemporaine ne fut plus seule dans l’exercice du pouvoir » (p. 560).
« En faisant abstraction de ses motivations profondes qui furent extrêmement variées, Napoléon III accomplit une œuvre sociale, économique et urbanistique sans précédent et très en avance pour l’époque. Lui qui s’était toujours qualifié de socialiste fut le premier chef d’État à engager aussi nettement les pouvoirs publics dans le domaine social, abandonné jusque-là à la bonne volonté patronale et à la charité religieuse. En la matière, il dota la France d’une législation de grande ampleur, ce qui lui permit d’affirmer, après sa chute : « Qui donc sur les trônes ou dans les conseils suprêmes, s’est jamais préoccupé de l’ouvrier ? Moi seul. » La troisième République attendit ensuite 1884 pour légaliser les syndicats, 1890 pour supprimer le livret ouvrier, 1892 pour créer une Inspection du travail et 1894 pour accorder des retraites facultatives aux mineurs, projets qu’il avait fait mettre à l’étude à la fin de l’Empire. L’Allemagne ne se lança dans une politique équivalente qu’au début des années 1880 et la Grande-Bretagne dans les années 1900. Sa pensée toute saint-simonienne fit aussi de lui le souverain de son temps le plus préoccupé par l’économie. Il entendait mettre celle-ci au service de la société et de l’homme » (p. 564).
« Napoléon III subit tant d’influences diverses et conduisit des actions dans des domaines si variés qu’il a toujours été facile de façonner de lui une image complaisante aux besoins d’une cause, à partir d’un choix orienté de ses propos et de ses actes. Ainsi, les totalitarismes du XXe siècle ont souvent été comparés au bonapartisme. Même recours au chef charismatique, même quête d’un lien direct et personnel d’ordre affectif entre celui-ci et les masses, même sacralisation du peuple souverain, même rejet du parlementarisme, même recherche de l’unité nationale, même souci de moderniser l’économie et d’améliorer le sort des plus pauvres, tout en respectant les hiérarchies en place, même praxis privilégiant le fait sur la doctrine, même culte de la patrie… Mais nous voyons aussi dans le bonapartisme du troisième Napoléon et dans sa pratique du pouvoir tout autant de différences avec ces mêmes totalitarismes : le rappel constant aux principes de 1789, le refus du parti unique, l’absence de tout État policier, ne serait-ce que par le défaut des moyens et par la subversion précoce du régime par les notables, la libéralisation progressive de ce même régime, une profonde xénophilie et une sympathie réelle pour le genre humain. Des parallèles audacieux furent pourtant esquissés entre le souverain français et le Duce, voire le Führer ou le Petit Père des peuples. Au moment précis où certains peignaient Napoléon III en empereur noir, brun ou rouge, d’autres faisaient de lui le père de la sécurité collective, de la relance par la consommation, de l’État providence, ou encore de l’Europe communautaire ! Briand, Keynes, Beveridge et Monnet ! Sous le prétexte que les expériences populistes de l’Amérique latine présentèrent, plus encore que les fascismes, de réelles analogies avec le bonapartisme, au point d’être qualifiées de « néo-bonapartistes » par des politologues et des journalistes à leur suite, certains se permirent de voir en l’Argentin Juan Domingo Perón ou dans le Brésilien Getúlio Vargas de « nouveaux Napoléon III ». Dans les familles de la droite française, le gaullisme put être présenté, avec plus de raison, comme l’héritier du bonapartisme. De fait, les convergences sont indéniables entre le bonapartisme du troisième Napoléon et le gaullisme de De Gaulle. Il est en revanche plus hasardeux de risquer un parallèle entre les vies des deux chefs d’État et le « grand » Charles ne professa jamais une admiration immodérée pour son prédécesseur » (p. 567).
La juste mémoire
« Après la chute de Napoléon III, la République procéda à une élision quasi complète de la toponymie impériale à l’exception des batailles remportées durant le régime. Les boulevards de Sébastopol et de Magenta, la rue de Solferino ou encore le pont de l’Alma purent ainsi conserver leur nom. En revanche, l’avenue Napoléon devint l’avenue de l’Opéra, celle de l’Empereur l’avenue du Président-Wilson, celle de l’Impératrice l’avenue Foch, la rue du 2 Décembre celle du 4 Septembre… Cette amnésie dura jusqu’à la fin des années 1980.
Un arrêté municipal du 9 janvier 1987 décida enfin de baptiser la modeste place qui se trouve au droit de la gare du Nord, à Paris, gare construite et ouverte sous le second Empire, du nom de Napoléon III. Encore fallut-il attendre trois ans et l’insistance de Philippe Séguin auprès du maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac, pour que la place fût enfin inaugurée. Parallèlement, et pour la première fois depuis 1870, un gouvernement français se faisait représenter discrètement à une cérémonie organisée à la mémoire de Napoléon III. Le 9 janvier 1988, le ministre des Anciens Combattants et un détachement de la garde républicaine vinrent rendre les honneurs de l’État à Napoléon III, lors de la messe de requiem qui se déroula en l’église Saint-Louis-des-Invalides, à l’occasion du centenaire du transfert de sa dépouille de Chislehurst à Farnborough » (p. 569).
– Le couple infâme qui occupe actuellement l’Élysée a profané l’ancienne chambre de l’impératrice Eugénie, comme en témoigne cet article « Claude Lévêque renvoyé en procès pour viols et agressions sexuelles sur mineurs : l’ombre de « Soleil noir » sur Macron ». Extrait : « Emmanuel Macron venait alors de réaménager son fameux bureau d’angle, ancienne chambre de l’impératrice Eugénie. Au menu : mobilier contemporain, marbre, béton, œuvres monumentales et, au sol, les diamants noirs dessinés par Claude Lévêque. »
– La filmographie consacrée à Napoléon III est réduite à la portion congrue, comme celle sur de Gaulle avant le double film d’Antonin Baudry. On note un documentaire en quatre parties imaginé par Édouard Jacques, réalisé avec IA. Éric Anceau a d’ailleurs été consulté pour cette réalisation, comme en témoigne cette entrevue de novembre 2025. Il existe des films dans lesquels Napoléon III est incarné, mais aucun film d’auteur dont il constitue le sujet central. L’Avance sur recettes et Arte ne peuvent pas subventionner de bons films sur les plus grands personnages de l’Histoire de France, car toutes leurs ressources sont consacrées à produire les incommensurables bouses de M. Bernard-Henry Lévy.
– Pour prolonger l’affirmation de Julian Jackson selon laquelle il n’existe aucune archive sonore de la voix d’Yvonne de Gaulle, j’ai interrogé ChatGPT sur d’éventuelles archives sonores et visuelles d’Eugénie de Montijo, décédée en 1920. La réponse est a priori non (sauf à poursuivre la recherche, comme pour Yvonne). Il existe un seul film, mais à la mort de l’impératrice : « une pellicule 35 mm sur support nitrate, tournée le 17 juillet 1920, à Paris, par Camille Sauvageot. La séquence dure environ 1 min 05 s, en noir et blanc. Le catalogue précise que le train transportant la dépouille d’Eugénie s’arrête à la gare d’Austerlitz, où le public vient défiler devant le wagon funéraire ».
– Une exposition « Impératrice Eugénie, la dernière souveraine française » est présentée à Rueil-Malmaison, du 18 septembre 2026 au 23 janvier 2027.


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