Il est là, immobile depuis 1950, dans un hall du musée Kon-Tiki à Oslo : neuf troncs de balsa attachés par des cordages de chanvre, sans un seul boulon ni clou. C’est sur cette embarcation rudimentaire que le Norvégien Thor Heyerdahl et cinq compagnons ont traversé le Pacifique en 1947, dans le but de prouver que la Polynésie avait pu être peuplée depuis l’Amérique du Sud. Près de quatre-vingts ans plus tard, archéologues et linguistes continuent pourtant de rejeter cette théorie.
Le 28 avril 1947, l’équipage quitte le port de Callao, au Pérou, sans moteur ni pièce métallique à bord. Le 28 avril 1947, il quitta avec cinq hommes le port de Callao, au Pérou, sur un radeau en balsa, et cent un jours plus tard, le 7 août, le Kon-Tiki s’échouait sur l’atoll de Raroia dans les Tuamotu, porté par le courant de Humboldt puis par les alizés sur environ 6 900 kilomètres.
Aucune vis, aucun câble d’acier n’a servi à assembler les troncs.
À retenir
- Le Kon-Tiki a traversé 6 900 kilomètres en 101 jours en 1947 sans moteur ni pièce métallique.
- La communauté scientifique rejette toujours la théorie de Heyerdahl sur l’origine sud-américaine des Polynésiens.
- Une analyse génétique de 2020 révèle un contact réel entre Polynésiens et Amérindiens vers 1150-1230, mais dans la direction inverse proposée par Heyerdahl.
Sommaire
Une intuition née à Fatu Hiva
Tout commence dix ans plus tôt, lors d’un séjour de jeune marié aux Marquises. L’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl et sa femme Liv ont débarqué en Polynésie Française, à Fatu Hiva, en 1937, pour leur lune de miel, et le couple a prolongé son séjour car Thor s’est lancé dans l’étude des légendes locales évoquant des ancêtres venus du soleil levant. Heyerdahl est frappé par un détail botanique troublant : des récoltes du Nouveau Monde, y compris la patate douce et la calebasse, se trouvent dans les archives archéologiques polynésiennes. De ce faisceau d’indices naît une conviction qu’il va vouloir démontrer par l’expérience plutôt que par la seule théorie.
Un consensus scientifique jamais ébranlé
La réussite du voyage ne convainc pas la communauté savante, loin de là. La théorie de Heyerdahl sur l’origine sud-américaine des Polynésiens était déjà largement rejetée par la communauté scientifique avant même le début de l’expédition, et les recherches modernes en linguistique, archéologie et génétique pointent vers une origine asiatique des peuples polynésiens. Pour les spécialistes, flotter d’un point A à un point B ne prouve pas qu’un peuple entier ait emprunté ce chemin des siècles auparavant.
Un exploit physique n’a jamais valu preuve historique.
L’ADN qui change la donne, mais pas dans le sens prévu
Il faut attendre juillet 2020 pour qu’un rebondissement scientifique relance le débat. Une équipe menée par le généticien Alexander Ioannidis, avec Andrés Moreno-Estrada parmi les auteurs, publie dans Nature une analyse génétique portant sur des habitants des îles Marquises et d’autres archipels polynésiens. Les chercheurs ont identifié que le signal autochtone était similaire à celui du Zenu, un groupe amérindien qui vit en Colombie. En croisant plusieurs méthodes statistiques de datation, l’équipe situe ce métissage vers 1150-1230, soit un contact réel mais isolé entre les deux populations, bien avant l’arrivée des Européens dans la région.
Le retournement est spectaculaire, mais il ne rejoue pas le scénario imaginé par Heyerdahl. L’étude a révélé des preuves génétiques de contacts entre les Polynésiens et les peuples indigènes d’Amérique du Sud, bien que dans une direction opposée à celle proposée par Heyerdahl : ce seraient des marins polynésiens qui auraient atteint les côtes sud-américaines, ramenant avec eux quelques Zenú, et non l’inverse.
Un radeau devenu star d’un musée norvégien
Le Kon-Tiki original, lui, n’a jamais quitté la capitale norvégienne depuis son rapatriement. Après l’expédition sensationnelle de 1947, le musée Kon-Tiki a ouvert à Oslo dans un bâtiment temporaire en 1950, avant de s’installer dans ses locaux actuels en 1957. Depuis 1950, près de 20 millions de visiteurs sont venus le voir, et une rénovation complète menée pendant l’hiver 2025-2026 a renouvelé la scénographie du hall principal.
Le documentaire tourné pendant la traversée a même décroché l’Oscar du meilleur film documentaire en 1951.
Sous la coque du radeau, une petite galerie souterraine reconstitue les fonds marins traversés pendant ces cent un jours de dérive, avec ses requins et poissons factices appréciés des enfants. À quelques mètres, le musée conserve aussi le Ra II, le bateau de papyrus avec lequel Heyerdahl a tenté de démontrer, vingt ans plus tard, qu’une traversée de l’Atlantique était elle aussi envisageable pour des marins anciens. Deux expéditions, deux radeaux, une même obsession pour prouver par les faits ce que les livres jugeaient impossible. Et malgré la génétique de 2020, ce sont toujours les linguistes et les archéologues, pas les navigateurs, qui ont le dernier mot sur l’origine des Polynésiens.
Sources : la1ere.franceinfo.fr | news.knowledia.com


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