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”Consommer de la viande fait partie de notre comportement ancestral : Néandertal mangeait autant de viande qu’un loup”

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Dans votre livre, vous expliquez que la consommation de viande a pu avoir un rôle dans l'évolution de l'humanité. Comment ?

Depuis les Australopithèque paranthropes jusqu'à Néandertal et Sapiens, on observe une croissance du cerveau (de 400 cm3 à environ 1 700 cm3). C'est un fait. Et en même temps, que voit-on se développer ? Les outils et les armes pour tuer les animaux, ainsi que les ossements d'animaux. On peut observer cette augmentation. Grâce à la biogéochimie, qui analyse les os de Néandertal et Sapiens, on peut voir que l'on arrive à une proportion extrêmement élevée de carné. Pour certains Néandertaliens, on arrive à la même proportion que les loups. Ce qui est normal, car nous sommes dans l'Europe glacière, où l'on ne trouve pas beaucoup de végétaux riches en protéines.

"Non, les femmes de la Préhistoire ne passaient pas leur temps à balayer la grotte pendant que leur mari allait chasser"

Intégrer à son régime des aliments qui nécessitent l'utilisation des outils pour pouvoir s'en saisir et les manger, va développer des aptitudes. Et évidemment, si le cerveau, qui est un très gros consommateur d'énergie, reçoit davantage de protéines, il en bénéficiera également. C'est donc l'œuf et la poule !

sdLa préhistorienne Marylène Patou-Mathis. ©Olivier Marty/Allary Editions

Vous pensez également que la chasse a eu un rôle moteur similaire ?

Oui. C'est une activité collective. Chasser un mammouth ne peut pas se faire avec un pelé et trois tondus ! Cela demande de la solidarité, de la collaboration, de la stratégie. Nous avons d'ailleurs probablement appris à chasser en observant les techniques des animaux. En Afrique, le lycaon, et chez nous en Europe, le loup, par exemple… La chasse implique aussi une mise en commun, une complémentarité : il y a les meilleurs tireurs, les meilleurs stratèges… En outre, cela fait des blessés, qu'il faut ramener, soigner… Cela met donc en jeu beaucoup de compétences. En outre, que fait-on au coin du feu ? On parle de la chasse de la journée. Cela fait du logos. L'animal est bon à manger, mais aussi bon à penser. Les mythes vont se développer autour de l'animal. Il suffit de voir les grottes ornées ; il n'y a quasiment que des animaux !

Devrions-nous manger comme les "hommes des cavernes" ?
grotte de lascauxLes aurochs de la grotte de Lascaux.

Quel est justement le but de ces peintures animales ?

Cela va au-delà de "je vais peindre cet animal pour que ma chasse soit bonne". J'ai travaillé sur les ossements des artistes de Lascaux. Ils ne mangeaient que du renne ! Or sur les parois de la grotte, il n'y a presque pas de rennes, mais plein d'aurochs ! Donc ils ne vont pas peindre un animal pour s'entraîner à la chasse ou pour s'encourager à le capturer. Est-ce que c'étaient des animaux totems, un but animiste, chamanique ? Je l'ignore. Mais il y a un récit derrière ; ils ont une cosmogonie avec probablement des mythes où les animaux ont une importance, qui dépasse la subsistance.

Manger de la viande fait donc partie de notre fonds ancestral ?

Oui. J'ai eu des débats avec les partisans du véganisme, après avoir mis cela en évidence grâce aux analyses biogéochimiques. Je leur ai dit : je ne suis pas en train de dire qu'il faut continuer comme cela. Mais nous sommes des omnivores. Et dès le départ, nous avons été des omnivores, et en Europe (en Afrique un peu moins), de gros mangeurs de viande. Ce n'est pas parce que je dis cela que je suis pro chasse ou pro consommation de viande. Mais ne tordons pas le cou aux faits.

Marylène Patou-Mathis analyse les relations homme-animal sur le temps long, de l’apparition d’Homo sapiens à aujourd’hui. Depuis 300 000 ans, les animaux subviennent à nos besoins vitaux, forgent nos mythes et croyances, et participent à notre développement.Marylène Patou-Mathis analyse les relations homme-animal sur le temps long, de l'apparition d'Homo sapiens à aujourd'hui. Depuis 300 000 ans, les animaux subviennent à nos besoins vitaux, forgent nos mythes et croyances, et participent à notre développement. ©Allary

En revanche, les animaux étaient alors considérés comme nos semblables…

L'animal est alors semblable à un frère, oui. Pour pouvoir tuer son frère, on instaure d'ailleurs des rites de chasse, pour "effacer" le meurtre. Il y avait une réelle proximité. Ces humains vivent dans la nature, de la nature. L'animal est un ensemble de ressources : il fournit de la viande, mais aussi du gras, des vêtements, des ficelles et des collets avec les ligaments ou les nerfs. Les ossements pour le combustible et des outils, les bois des rennes et les bois de mammouth pour faire des armes… Sans les animaux, on ne serait pas là, on n'existerait pas. En Europe, c'est à 100 % grâce aux animaux qu'on a survécu !

Veerle Rots et Larry Barham : "Sortons de cette idée de l'homme des cavernes et de l'âge de pierre ! Ces gens étaient aussi intelligents que nous"

Cette proximité se voit bien sûr dans la place centrale des animaux dans leur perception du monde et leurs mythes. Elle s'illustre aussi, par exemple, avec le loup. Cet animal presque commensal à l'homme tournait autour des campements pour prendre les déchets. C'est cette proximité qui a permis la domestication vers le chien, il y a 36 000 ans. Les humains auraient tué des loups, et épargné et élevé les louveteaux.

Mais la domestication va changer notre attitude envers les animaux. L'animal n'est plus semblable à un frère puisqu'on l'a créé. Un mouton vient certes d'un animal sauvage, mais il n'existerait pas sans nous.

Au final, ce que je voulais montrer avec ce livre, c'est que, anthropologiquement, "nous étions si proches" des animaux, mais que petit à petit, on s'en éloigne. Les habitats des animaux sauvages rétrécissent à cause de l'urbanisation, on cache les animaux d'élevage… On se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Va-t-on garder ce compagnonnage, qui nous fait du bien ?

À lire : "Nous étions si proches" (Allary Éditions)

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