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Ces images semblent venir des tropiques : elles ont été prises sous la glace de l'Antarctique

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En découvrant ces images, vous serez peut-être, comme moi, tentés de penser qu'elles nous viennent tout droit des tropiques. Elles montrent des paysages luxuriants aux couleurs éclatantes. Cette vie qui s'épanouit généralement à l'abri des regards et qui subitement se révèle à nous par les yeux de quelques plongeurs audacieux.

Ici en orange, une éponge de dimension remarquable. Et au-dessus, une sorte d’étoile de mer aux bras fins et articulés. Elle se sert de l’éponge pour s’élever et capturer plus efficacement le plancton. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Ici en jaune, une autre éponge qui présente une série de pinacles, lesquels participent à la complexité tridimensionnelle du substrat. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Ici, un Labidiaster annulatus, une étoile de mer qui peut posséder jusqu’à 50 bras qu’elle utilise pour capturer le plancton. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Comme moi, vous vous tromperiez. Car ces images, ce sont celles prises par l'équipe Under the Pole, dans les profondeurs de l'océan certes, mais quelque part... en Antarctique ! « L'expérience que nous avions des plongées dans l'Arctique ne nous avait pas préparés à ça. Là-bas - comprenez aussi bien du côté du Groenland, qu'au Spitzberg, en Alaska ou encore au Canada -, certaines immersions s'étaient avérées relativement pauvres. Ici, quasiment toutes les plongées que nous avons réalisées - plus de 30 au total - nous ont surpris par leur richesse », nous confie Ghislain Bardout. Passionné de plongée et de régions polaires, il a lancé l'aventure Under the Pole il y a presque vingt ans maintenant. Aux côtés de sa femme, Emmanuelle Périé-Bardout. Et ces deux plongeurs des extrêmes n'en sont pas à leur coup d'essai.

Une équipe incluant des chercheurs de Mercator Ocean International France et du Laboratoire de météorologie dynamique de l’École normale supérieure (ENS-PSL, France) montre qu’une large part de nos océans a déjà subi des changements complexes liés au réchauffement climatique. © David, Adobe Stock
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« Pour la logistique et la plongée profonde, Under the Pole est vraiment le spécialiste », confirme Lorenzo Bramanti. Lui, c'est le scientifique de l'histoire - même s'il est aussi plongeur profond. Chargé de recherche au CNRS, il dirige le programme DEEPLIFE qui, partant de l'Arctique en 2022, a déjà mené l'équipe des mers tempérées de type Méditerranée aux océans subtropicaux qui bordent les Canaries et jusqu'aux régions tropicales du Honduras et de la Guadeloupe. Pour aborder finalement au mois de décembre dernier - n'oublions pas que là-bas, les saisons sont renversées -, la péninsule occidentale de l'Antarctique. La région la plus au nord du continent de glace. Celle aussi qui se réchauffe le plus vite.

« Je suis scientifique et mon rôle, c’est de mener des recherches. Si j’ai voulu associer le programme DEEPLIFE à Under the Pole, c’est parce que je fais pleinement confiance à l’équipe. Pour les questions de logistique et de plongée profonde, ils sont les meilleurs », nous confie Lorenzo Bramanti, chargé de recherche au CNRS, responsable scientifique du programme DEEPLIFEE et plongeur profond. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Dans les eaux glacées de l’Antarctique, les plongées « les plus dures qui soient »

Pendant trois mois, ils ont ainsi été 15 équipiers à explorer les profondeurs de l'océan Austral depuis le WHY, la goélette d'Under the Pole. Car c'est, ça, la vraie spécialité de Ghislain et Emmanuelle Bardout : la plongée profonde dans des zones difficiles d'accès. Comprenez jusqu'à 100 mètres de fond, au cœur de celle que les scientifiques appellent la zone mésophotique et dans les régions polaires notamment.

Une photo pour illustrer les conditions de plongée pour les équipes d’Under the Pole en Antarctique. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

« Ce qui différencie la plongée polaire de celle que l'on peut pratiquer ailleurs dans le monde, c'est évidemment le froid. Il impose des contraintes extrêmement sévères pour le corps humain. D'un point de vue physiologique, la vie est plus dure. Organiser les plongées ou même les opérer en surface, tout est plus fatigant. Les préparatifs prennent deux fois plus de temps. Et la plongée en elle-même est extrêmement éprouvante dans une eau comprise entre -1,8°C - c'est la température de congélation de l’eau de meret au mieux 3°C. Malgré les vêtements et les sous-vêtements très épais, les sous-combinaisons chauffantes et les grosses combinaisons étanches, on en remonte avec des douleurs aux pieds ou dans les doigts, un visage engourdi et des difficultés à parler », nous détaille Ghislain Bardout.

Le saviez-vous ?

En Antarctique – mais pas seulement –, la plupart des études sont menées dans les zones peu profondes de l’océan, jusqu’à 40 mètres maximum, souvent autour de 20 mètres. Ou au contraire, dans des zones très profondes, à environ 500 mètres sous la surface, pour rentabiliser au maximum les sous-marins. « Mais personne ne regarde jamais cette zone mésophotique », nous signale Lorenzo Bramanti, chargé de recherche au CNRS, responsable scientifique du programme DEEPLIFEE et plongeur profond. Elle se situe au-delà de 40 mètres de profondeur et elle reste encore difficile d’accès pour les plongeurs. Et pour l’explorer en Antarctique, il faut au préalable, même lorsque c’est à des fins scientifiques, obtenir les autorisations du préfet des Terres australes. Elles sont alors délivrées sur des critères de compétences et d’expériences principalement.

À cela s'ajoutent des contraintes logistiques et d'organisation. Ou tout simplement matérielles. Tout est plus encombrant et plus fragile. Parce que les matériaux courants ne sont pas faits pour subir ces froids extrêmes.

Un aperçu du matériel nécessaire à la plongée en Antarctique. Ici, entre les mains expertes d’Emmanuelle et de Ghislain Bardout. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

« Ce sont les plongées les plus dures qui soient, mais elles nous procurent tellement de satisfaction, témoigne celui qui a aussi étudié à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL, Suisse). Un sentiment - qui n'est pas galvaudé tant ils restent peu nombreux à avoir exploré l'océan Austral à de telles profondeurs - de fierté parce que nous participons au progrès de la science. Et parce que chaque immersion nous permet de remonter un morceau de l'histoire des fonds polaires. Avec l'espoir que notre témoignage, nos images aident le public à prendre conscience de la richesse de l'environnement antarctique. »

« J’avais vu des photos de l’océan Austral. Mais voir de ses propres yeux, ça change tout. Les couleurs, la densité des populations, la diversité des espèces. Surtout les couleurs, je ne m’attendais pas à ça », témoigne Lorenzo Bramanti. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Quand les coraux s’arrangent en forêts animales !

Cette science que l'équipe d'Under the Pole veut faire avancer ici, c'est celle encore peu connue des forêts animales marines. Le concept a été formalisé par Lorenzo Bramanti et son équipe. Il y a presque 10 ans déjà pourtant. « Mais la science a besoin de temps. » Pour se faire d'une part. Et pour se diffuser d'autre part.

Pour nous aider à entrer dans le sujet, le chercheur explique. « Prenez un arbre. Seul, il n'est pas grand-chose. Mais lorsqu'il forme une forêt avec d'autres, l'ensemble développe des propriétés spécifiques, des fonctions écologiques que l'on ne retrouve pas dans les arbres isolés. Les gorgones, les coraux, les éponges, tous ces animaux présentent des arborescences. C'est ce qui nous a amenés à les regarder, lorsque leur densité est suffisamment importante, comme des forêts. Des forêts doublement particulières. Parce qu'elles sont marines et non terrestres et parce qu'elles sont animales et non végétales. Mais comme les forêts que nous connaissons bien, elles constituent un habitat qui mérite d'être exploré. » Voilà pour les bases.

Ce que les scientifiques viennent de découvrir sur le rôle caché des coraux dans le climat change la perspective. © XD avec ChatGPT
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Et l'analogie ne sert pas seulement à nous aider à comprendre. Elle permet aussi aux scientifiques de déployer dans le milieu marin, des instruments similaires à ceux développés pour étudier l'écologie des forêts terrestres. Des systèmes qui dressent les profils des courants avec une ultra-haute définition ont ainsi montré que, comme le vent diminue au cœur des forêts terrestres, « le courant diminue de 85% - une étude sera bientôt publiée à ce sujet -» au cœur des forêts animales marines. De quoi offrir à des espèces plus petites ou à des phases juvéniles ou larvaires, « des conditions de vie un peu plus confortables qu'ailleurs ».

À bord du WHY, Lorenzo Bramanti et son assistante, Florence, sélectionnent les échantillons qu’ils observeront au microscope avant de les conserver dans de l’éthanol pour qu’ils puissent être analysés plus en détail en laboratoire. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Qui sont les habitants de ces forêts ?

La biodiversité dans ces forêts si particulières. C'est un autre point qui intéresse évidemment les chercheurs. Mais « les animaux qui y vivent sont petits, parfois invisibles », nous signale Lorenzo Bramanti. Car il ne faut pas forcément imaginer des forêts immenses comme celles que nous pouvons avoir sur terre. On parle ici plutôt de surfaces qui s'étendent sur quelques centaines de mètres seulement. « Un peu plus probablement, car nous n'en avons pas vu la fin ».

Alors pour faire l'inventaire de la biodiversité qu'elles abritent, les chercheurs doivent ruser. « À l'aide d'hydrophones, nous enregistrons le paysage sonore tridimensionnel à l'intérieur et à l'extérieur des forêts marines. » Comprenez qu'ils écoutent les sons émis par la faune. L'équivalent des bruits que les oiseaux, les grenouilles, les sangliers ou même les insectes font dans nos forêts terrestres. « Ça ne nous permet pas de savoir exactement quels sont les animaux présents, mais au moins de montrer qu'à l'intérieur des forêts animales marines il y a plus de biodiversité qu'à l'extérieur. »

Ce résultat, les chercheurs de DEEPLIFE l'ont vérifié aussi en faisant « quelque chose que personne n'avait jamais encore fait ». Les plongeurs sont allés littéralement prélever des micro-crustacés qui vivent sous les « arbres » de ces forêts. Des organismes si petits qu'ils sont invisibles à l'œil nu. « Personne ne les avait jamais observés parce que personne n'avait pensé à regarder les coraux comme des arbres et à les traiter avec des techniques similaires. D'autant moins en Antarctique. Les robots ne peuvent pas s'approcher suffisamment des coraux qui sont trop fragiles pour ça. Et pour des "personnes normales", plonger à ces profondeurs est inimaginable. C'est grâce aux moyens - logistiques, techniques, mais surtout humains - uniques au monde d'Under the Pole que nous pouvons le faire. »

Ce n'est pas la seule chose qui enthousiasme le chargé de recherche du CNRS. « Les coraux ont toujours été là, mais en les abordant autrement, nous révélons des choses nouvelles. D'un point de vue intellectuel, c'est excitant. Ça montre qu'en portant un regard différent sur le monde, on peut faire de belles découvertes. »

Cette gorgone appartient probablement à la famille des Isididae. Et les scientifiques de DEEPLIFE embarqués à bord de la goélette WHY ont observé des ovocytes à l’intérieur des tissus de certaines de ces colonies. Elles sont donc en période de reproduction. Et l’information est précieuse, car il existe peu de données de ce type sur ces espèces en Antarctique. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Vers une révolution de la conservation marine

Des découvertes qui pourraient s'avérer capitales pour la conservation. « Pour les animaux, on parle toujours de conservation d'une espèce. Alors que dans le monde végétal, on a tendance à peu évoquer la protection d'une espèce d'arbre et plutôt à se concentrer sur celle de la forêt entière. Nous proposons de transposer l'idée à nos forêts animales marines. D'arrêter de penser que si nous sauvons les gorgones, nous aurons gagné. Mais de nous dire qu'il faut conserver ces forêts là aussi. Qu'au-delà des espèces, il est essentiel de préserver les fonctions écologiques. C'est un basculement de point de vue majeur en la matière », nous explique Lorenzo Bramanti.

Ce crustacé n’est pas un krill, mais un petit amphipode du genre Antarcturus, posé sur une branche d’une gorgone. Il l’utilise comme support pour atteindre une position plus élevée et accéder ainsi au plancton et à la matière organique transportés par le courant. © Franck Gazzola, Under the Pole, DEEPLIFE

Une révolution d'autant mieux venue qu'« il y a urgence à protéger les océans », nous rappelle Emmanuelle Périé-Bardout, si besoin était. C'est pourquoi Under the Pole veut profiter de sa présence en Antarctique pour alerter sur les dangers de la pêche industrielle du krill. Le krill, pour ceux qui l'ignorent, c'est un petit crustacé à la base de la chaîne alimentaire. Les baleines, les phoques et les manchots, tous dépendent de lui. Il se pourrait même qu'il joue un rôle majeur dans le stockage du carbone.

L’association Bloom, engagée pour la protection de l’océan, a salué l'ouvrage Pêchécologie de Didier Gascuel pour sa vision inspirante d’une pêche durable, respectueuse de la nature et porteuse d’espoir. © XD avec ChatGPT
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« Ça fait 8 ans que la création d'une aire marine protégée baptisée Domain 1 est demandée sur cette zone de l'Antarctique qui se réchauffe le plus vite, celle où la pression anthropique est la plus forte à cause de la pêche et du tourisme. Mais les pays qui ont des intérêts économiques s'y opposent. » Alors, l'objectif d'Under the Pole et de quelques activistes qui les ont rejoints - Camille Etienne, par exemple -, c'est aujourd'hui de sensibiliser le public à cette problématique. « De recréer, autour de Domain 1, les conditions qui, en 1991, avaient conduit à la signature du protocole de Madrid relatif à la protection de l'environnement en Antarctique : des bases scientifiques solides, une dimension de diplomatie politique et des citoyens mobilisés. »

Et c'est évidemment avant tout sur ce dernier point qu'Emmanuelle Bardout espère que vous la suivrez. En signant cette pétition en ligne. Mais aussi en suivant les actualités d'Under the Pole sur les réseaux - Instagram ou Facebook. Parce que bientôt, l'équipe vous invitera à passer à l'action...

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