Soixante-quinze millions d’euros d’argent public, doublés par un même montant versé à un concurrent direct, pour aboutir dix ans plus tard à deux coquilles vides revendues pour presque rien. C’est le résumé sans fard du projet Andromède, lancé en 2011 sous Nicolas Sarkozy pour doter la France d’un cloud souverain face à Amazon, Google et Microsoft. La faute originelle ? Un désaccord entre industriels français que l’État a réglé en finançant deux projets rivaux plutôt qu’un seul, condamnant l’ambition avant même son premier serveur allumé.
À retenir
- Pourquoi l’État a-t-il financé deux clouds rivaux au lieu d’imposer un seul champion ?
- Comment 150 millions d’euros se sont-ils évaporés en sept ans sans laisser de trace ?
- Quatorze ans plus tard, Orange revient au cœur du nouveau pari souverain français : histoire de recommencer ?
Sommaire
- Un projet unique qui devient une guerre à deux
- Deux ans pour tout perdre
- Le mirage de la souveraineté, dix ans après
Un projet unique qui devient une guerre à deux
Au départ, Andromède devait être une entreprise commune. Orange et Thales d’un côté, Bull et SFR de l’autre devaient se lancer dans l’aventure d’un cloud à la française. Mais les egos industriels et la rivalité commerciale entre opérateurs télécoms ont eu raison de l’unité de façade. Dès le départ, les groupes technologiques français choisis ne parviennent pas à s’entendre, Orange et SFR refusant de marcher main dans la main. Résultat : plutôt que d’arbitrer et d’imposer un seul champion, l’État choisit la voie la plus coûteuse et la moins rationnelle. Le projet est scindé en deux, et avec lui les 150 millions d’euros d’aide : Orange s’allie à Thalès pour créer Cloudwatt, et SFR noue un partenariat avec Bull pour créer Numergy.
Le montage financier des deux structures est un copier-coller presque parfait. Les sociétés ont des structures similaires : un opérateur comme actionnaire majoritaire, Orange avec 44,4 % de Cloudwatt et SFR avec 47 % de Numergy, la Caisse des Dépôts comme deuxième actionnaire à hauteur de 33,3 % et 33 %, et une entreprise spécialisée dans la sécurité, Thales pour Cloudwatt et Bull pour Numergy. Deux organigrammes quasi identiques, financés par le même contribuable, pour vendre exactement le même type de service aux mêmes clients potentiels. Une aberration économique que même certains experts avaient anticipée dès la création des deux structures, dénonçant une « concurrence déloyale », un projet jugé « sans avenir », un « gaspillage d’argent public ».
Deux ans pour tout perdre
Le marché a tranché vite, et sans appel. Après deux ans d’existence, le bilan des deux services est catastrophique : malgré l’argent public et privé investi, aucun des deux clouds ne trouve de clients, avec un chiffre d’affaires plafonnant à 6 millions d’euros pour Numergy et 2 millions d’euros pour Cloudwatt. Des chiffres dérisoires face aux ambitions initiales : Cloudwatt visait 500 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 2017, et Numergy 400 millions. L’écart entre la promesse et la réalité donne le vertige.
Face à ce fiasco, l’État jette l’éponge dès 2015. L’État est obligé en 2015 de se retirer, contraignant Orange à racheter 100 % de Cloudwatt et SFR de Numergy. La sortie se fait dans la discrétion et la perte sèche : en 2015, Numergy est placé en procédure de sauvegarde et racheté à 100 % par SFR, tandis que Cloudwatt est intégré à Orange Business Services. Numergy disparaît purement et simplement deux ans plus tard, la plate-forme disparaissant lors de la refonte des activités cloud de SFR en 2017. Orange tente bien une résurrection de Cloudwatt en 2018, mais le sursis est de courte durée : Orange annonce en août 2019 que Cloudwatt ferme définitivement ses portes au 1er février 2020. Sept ans après son lancement en grande pompe, le cloud souverain français n’existe plus. Pas un client, pas une infrastructure, pas un héritage technologique tangible. Juste une ligne dans un rapport de la Cour des comptes et 75 millions d’euros envolés.
Le mirage de la souveraineté, dix ans après
Le paradoxe est cruel : jamais la question de l’hébergement souverain des données n’a été aussi brûlante qu’aujourd’hui, à l’heure où l’intelligence artificielle générative avale des volumes de données sensibles sans précédent. Et la France repart, presque, de zéro. Le paysage actuel s’est recomposé autour de trois familles d’acteurs. D’un côté, des entreprises réellement françaises et indépendantes, qualifiées SecNumCloud par l’ANSSI : en mars 2026, trois acteurs majeurs détiennent la qualification SecNumCloud 3.2, à savoir OVHcloud, Outscale (Dassault Systèmes) et NumSpot. De l’autre, des offres hybrides dites de « cloud de confiance », qui s’appuient sur la technologie des géants américains sous opération française : des offres comme Bleu (Orange et Capgemini, basé sur Microsoft Azure) et S3NS (Thales et Google Cloud) proposent des technologies d’hyperscalers opérées sous droit français.
Cette formule de compromis alimente d’ailleurs un débat presque aussi vif que celui d’Andromède en son temps, sur ce que signifie réellement la « souveraineté ». Le débat sur la souveraineté numérique se demande si la qualification SecNumCloud accordée par l’ANSSI à S3NS n’est pas celle de trop, tant la dépendance technologique à Google ou Microsoft reste, dans les faits, entière. Pendant ce temps, l’argent public continue de couler vers ces solutions : les achats de cloud qualifiés SecNumCloud auprès de fournisseurs européens ont atteint 22 millions d’euros en 2025, contre 20 millions d’euros en 2024. Des montants sans commune mesure avec les 75 millions engloutis par Cloudwatt seul, mais qui montrent surtout la lenteur du redémarrage.
Le détail le plus révélateur, peut-être, tient à un nom qui n’a pas changé : Orange, actionnaire majoritaire de Cloudwatt en 2012, est aujourd’hui, via Bleu, de nouveau au cœur du nouveau pari souverain français, aux côtés de Capgemini. Même acteur, même pari, quatorze ans d’écart. La France n’a jamais manqué d’ambition sur le cloud. Elle a surtout manqué de choisir un camp, une bonne fois pour toutes, avant de sortir le chéquier.
Sources : clubic.com | senat.fr


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