Sur le parking de l’Espace Rencontre d’Annecy-le-Vieux, la cossue banlieue résidentielle d’Annecy, c’est toute la France qui s’est donné rendez-vous. Vacarme de klaxons, pare-chocs à pare-chocs, les voitures se tamponnent pour trouver une place. Les créneaux sont serrés et les esprits s’échauffent. En reculant, un véhicule manque de déraper dans le fossé verdoyant où s’écoule un ruisseau. Équipée d’un gilet réfléchissant, une brune aux cheveux tirés, visage empourpré par l’effort, mouline au milieu des carrosseries pour aider les visiteurs à se garer. Qu’on soit venu de Bretagne, de l’Indre, des Bouches-du-Rhône, ou du patelin voisin, personne ne veut arriver en retard à la conférence.
Il faut dire que le sujet vaut de l’or: comment trouver un emploi en Suisse.
Quelques jours auparavant, devant la gare d’Annemasse, un homme au front perlé de sueur m’avait tendu un flyer frappé de la croix helvète et du tricolore français. «Ne ratez pas votre chance ni votre carrière, venez au salon frontalier», avait-il postillonné. «Un événement exceptionnel» organisé «une seule fois dans l’année», à l’initiative du Groupement transfrontalier européen (GTE), le vénérable lobby de défense des travailleurs français en Suisse. Quand le destin sonne à la porte, il faut ouvrir…
Ambiance à la 20e édition du Salon du Frontalier, le 11 octobre 2024 à Annecy. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Des ambitieux et des caravanes
Pour tous les jeunes débarqués des quatre coins de l’Hexagone, qui grouillaient à la sortie du train, et qui comme moi traînaient dans cette ville depuis des jours, des semaines, parfois des mois, en quête d’un logement et d’un job, c’était une occasion impossible à manquer. Celle de garnir son dossier des conseils d’experts avisés, d’affûter son CV et ses lettres de motivation auprès de représentants cravatés des industries helvètes que l’on imagine encastrés dans d’infinis cubicules en contreplaqué. La porte d’entrée pour le statut convoité de frontalier, le visa pour la terre promise helvétique.
Cette année-là – nous sommes en octobre 2024 –, les organisateurs attendent la venue de près de 2000 participants. Autant d’adhérents potentiels pour le GTE et de prospects pour les innombrables assurances, banques et bureaux de change présents sur le salon. Des ambitieux aux yeux qui brillent et des commerciaux en costume: toutes les conditions sont réunies pour faire de l’événement un succès. Mais un troisième groupe est venu jouer les trouble-fête, ce qui explique la cohue sur le parking.
Sur l’une des aires de stationnement de ce centre de congrès annécien, choisi justement pour sa capacité d’accueil, une quarantaine de caravanes blanches ont calé leurs roues, dressant campement au beau milieu du bitume. «Les gens du voyage se sont installés la veille, sans nous prévenir, grince l’un des organisateurs du salon en chemisette crème. C’est une occupation illégale!»
Un comité resserré est parti négocier le départ de cette communauté yéniche. Assis confortablement dans une chaise Grosfillex à l’ombre de sa caravane rutilante, le patriarche a fini par accepter de lever le camp, mais pas avant que les familles aient terminé de remplir leurs réservoirs d’eau et de défaire le complexe réseau de câbles électriques qui serpentent au sol… Dans l’après-midi, en somme. Trop tard pour le salon. «Des participants rebroussent déjà chemin», s’exaspère l’une des organisatrices, zieutant un monospace en route vers la départementale.
Salon du Frontalier, 11 octobre 2024, Annecy. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Mon royaume pour un permis G
Je presse le pas, me faufilant entre des jeunes gens avec classeurs et auréoles sous les bras. Certains font la queue devant une roulotte à Fondwich – des sandwichs à la fondue – dont l’odeur embaume l’entrée du salon. Au fond du couloir, la conférence en est déjà aux questions du public. Sur scène, Laurence Biondi Marcovecchio, conseillère emploi et chargée de relations avec les entreprises, tient fermement son micro, énumérant à nouveau ses dix conseils aux frontaliers:
Demandez à votre ancien employeur de bien insister sur votre savoir-être dans sa lettre de recommandation, c’est très important pour les Suisses, le savoir-être, lance-t-elle à une salle médusée.
Quant à votre CV, n’oubliez pas d’y inscrire des valeurs helvétiques comme la rigueur ou la ponctualité, c’est indispensable.
Des dizaines de têtes hochent en silence.
Il y a le permis A, le permis C, le permis G… Comment s’en procurer un? demande un quadragénaire engoncé dans une doudoune sans manches.
Si on a déjà travaillé en Suisse, qu’on n’est pas néo-frontalier, il faut quand même refaire toutes les démarches? s’enquiert un briscard.
L’experte sourit et se fend d’un conseil:
- Écrivez «permis G» sur votre CV. Les agences de placement le font beaucoup: c’est un petit clin d’œil qui laisse entendre au recruteur que vous avez déjà travaillé en Suisse et que vous avez ce qu’il faut pour y arriver.
Acquiescement général. La conseillère en profite pour doucher les enthousiasmes:
- N’oubliez pas que de l’autre côté de la frontière, vous n’aurez pas la même protection qu’en France. Vous pourrez vous faire licencier beaucoup plus facilement.
À ma droite, un jeune homme, courbé sur lui-même, note frénétiquement les tuyaux. À ma gauche, un quinquagénaire dégarni souffle dans l’oreille de son voisin: «Les frontaliers sont les premiers à sauter. Moi j’ai été viré après 20 ans de boulot dans la même boîte, du jour au lendemain, comme ça, sans motif.»
Dans les discussions des candidats, la Suisse est peuplée de patrons prédateurs à la gâchette facile, n’hésitant pas à dégainer un préavis de licenciement plus vite que leur ombre quand la conjoncture est défavorable. Alors, s’il faut apprendre à dire «nonante», accumuler les heures supp’ et les petites humiliations sans broncher, c’est un sacrifice que beaucoup sont prêts à faire.
Salon du Frontalier, 11 octobre 2024, Annecy. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news
Méfiez-vous de la concurrence
La salle est bondée. Vétérans et aspirants à l’Eldorado se toisent. Tous savent qu’ils s’apprêtent à entrer sur un marché de l’emploi où règne une concurrence impitoyable. Une femme se lève et ose la question que chacun rumine:
Il paraît que depuis le Covid, le nombre de demandeurs d’emploi en Suisse a beaucoup augmenté. Est-ce que vous avez des chiffres à nous donner?
Effectivement depuis cette fameuse période, il y a un engouement visible. Tout le monde veut travailler en Suisse, rétorque la conseillère. Nous avons noté une augmentation de 20% en 5 ans. Je reçois des personnes qui viennent de toute la France, et même au-delà. Je n’ai jamais eu autant de rendez-vous, c’est incroyable.
Une rumeur inquiète monte dans l’assistance, que la conférencière s’efforce d’apaiser:
- Après, ce qu’il faut savoir, c’est que les économistes ont tiré la sonnette d’alarme. C’est important que je vous le dise. D’ici à 2030, il y aura 400’000 postes vacants en Suisse dus au départ des baby-boomers. Donc les Suisses auront toujours besoin de frontaliers.
«Plus de questions? Alors on peut applaudir Laurence!» bondit le présentateur. «N’oubliez pas de visiter notre site, Frontalier.org, d’adhérer au GTE et de nous suivre sur nos réseaux sociaux.» Avant de se quitter, il demande qui dans la salle cherche un emploi en Suisse. Une forêt de mains levées se dresse. «D’accord, tout le monde donc, très bien.»
Dans le couloir qui mène au village des exposants, un jeune homme pressé intercepte la conférencière pour lui demander ce qu’elle pense des sociétés de service pour frontaliers et des coachs sur internet. L’experte s’étrangle: «La concurrence, vous voulez dire?» Elle reprend un ton posé. «Il y a de tout sur internet, mais méfiez-vous des influenceurs qui vendent leurs services sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens se sont fait arnaquer.»


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