Une carte marine, quelques hachures rouges, et une consigne tacite que tous les pêcheurs danois connaissent : ne pas traîner le chalut à cet endroit précis. Depuis 1947, une immense décharge d’armes chimiques allemandes repose par 70 à 100 mètres de fond, à l’est de l’île de Bornholm. Elle n’a jamais bougé. Mais elle refait surface, littéralement, à chaque saison de pêche.
À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés héritent de stocks massifs de munitions chimiques allemandes. Personne ne veut les stocker, encore moins les détruire dans les règles. La solution la moins coûteuse consiste à jeter cet arsenal en mer Baltique, principalement dans le bassin de Bornholm, qui plonge jusqu’à 100 mètres de profondeur, ainsi que dans la fosse de Gotland. L’opération se déroule surtout en 1947 et 1948, sous contrôle de l’administration militaire soviétique en Allemagne.
Les volumes donnent le vertige. Environ 34 000 tonnes de munitions chimiques, contenant à peu près 12 000 tonnes d’agents de guerre chimiques, ont été immergées à l’est de Bornholm et près de Gotland en 1947 et 1948, sur ordre de l’administration militaire soviétique en Allemagne. D’autres estimations, publiées par HELCOM, l’organisme intergouvernemental chargé de la protection de la mer Baltique, avancent des chiffres légèrement différents : environ 40 000 tonnes de munitions chimiques immergées, pour environ 13 000 tonnes d’agents de guerre. Ces écarts s’expliquent par la difficulté à reconstituer, des décennies après, des opérations menées dans le secret le plus total.
Le secret, justement, a longtemps été la règle. En 1997, les ministères de la Défense du Royaume-Uni et des États-Unis ont décidé de prolonger de vingt ans la confidentialité entourant les opérations menées en 1946 et 1947. Résultat : pendant des décennies, les cartes précises de ces zones d’immersion sont restées incomplètes, et les États riverains ont dû reconstituer le puzzle a posteriori.
À retenir
- Environ 34 000 tonnes de munitions chimiques allemandes ont été immergées en mer Baltique entre 1947 et 1948 sous contrôle soviétique.
- L’ypérite ne se dissout pas dans l’eau froide et forme des masses visqueuses capables de persister des décennies sans signal visible de danger.
- Entre 1994 et 2012, près de 4 tonnes de blocs d’ypérite ont été remontées à la surface par des engins de pêche au large de Bornholm.
Sommaire
L’ypérite, ce poison qui ne meurt jamais vraiment
Selon les données historiques disponibles, l’ypérite (gaz moutarde) est l’agent de guerre chimique le plus abondant parmi les munitions immergées, et il représente un risque actuel pour les personnes qui entrent en contact avec lui. Dans l’eau froide de la Baltique, ce composé ne se dissout pas comme prévu. Il forme des masses visqueuses, épaissies par des additifs militaires d’origine, qui peuvent perdurer des décennies.
Les découvertes de gaz moutarde au large de Bornholm et de Gotland montrent souvent une viscosité élevée due à l’ajout d’épaississants, ce qui rend la substance collante et difficile à retirer. Concrètement, quand un chalutier remonte un bloc figé de ce type, l’équipage se retrouve avec une masse grumeleuse ressemblant à n’importe quel débris marin. Le piège est là : rien ne signale visuellement le danger.
Les brûlures suivent souvent avec un décalage. Les blessures causées par le gaz moutarde peuvent mettre très longtemps à guérir, ce qui rend crucial de prodiguer les premiers soins le plus rapidement possible. Un simple contact cutané suffit à provoquer des lésions profondes, parfois sans douleur immédiate, ce qui retarde la prise en charge.
Des pêcheurs brûlés, des poissons retirés du marché
Les autorités danoises documentent ces incidents depuis des années. HELCOM tient un registre annuel des incidents signalés impliquant des munitions chimiques capturées par des pêcheurs, avec une baisse nette du nombre d’incidents rapportés au fil du temps. Cette baisse ne signifie pas forcément que le danger recule. Elle peut aussi s’expliquer par des changements dans l’abondance locale des poissons, une réduction du temps de pêche, l’usage d’engins de pêche plus modernes ou des lacunes dans les rapports nationaux.
Le suivi de terrain, lui, ne faiblit pas. Depuis plus de dix ans, la marine danoise documente systématiquement les cas de munitions accidentellement pêchées, en évaluant aussi l’état de corrosion des objets récupérés. Ce travail méticuleux permet de cartographier, année après année, les zones où le risque reste concentré et de mettre à jour les avertissements destinés aux flottilles de pêche.
Certaines campagnes de mesure donnent une idée de l’ampleur du phénomène sur le temps long. Un article de référence évoque près de 4 tonnes de blocs d’ypérite remontées à la surface par des engins de pêche dans le secteur de Bornholm entre 1994 et 2012, pour la plupart rejetées en mer dans des endroits désignés par les autorités danoises. Sur une période comparable, 196 tonnes de poissons contaminés par des particules d’ypérite ont été retirées du marché danois et détruites. Ces chiffres concernent une fenêtre historique précise ; ils ne préjugent pas des volumes remontés aujourd’hui.
Ce que la corrosion pourrait changer
Les enveloppes métalliques, elles, vieillissent. Ce n’est plus une hypothèse abstraite pour les scientifiques qui suivent le dossier depuis les années 1990.
Plusieurs programmes de recherche européens se sont penchés sur cette question précise. Le projet CHEMSEA (Chemical Munitions Search & Assessment) a exploré, entre 2011 et 2013, trois fosses de la mer Baltique où des munitions chimiques avaient été immergées : la fosse de Bornholm, celle de Gotland et celle de Gdańsk. L’objectif : comprendre comment les coques se dégradent avec le temps et ce que cela implique pour la propagation des toxiques dans les sédiments.
Un consensus scientifique se dessine, sans alarmisme excessif. Les principaux sites d’immersion sont bien connus : au sud-est de Gotland, à l’est de Bornholm, au sud du Petit Belt. Comme la relocalisation des munitions par des conditions hydrodynamiques comme les courants est improbable, une menace pour les zones côtières provenant de résidus d’agents de guerre reste limitée. Le risque reste géographiquement circonscrit à ces fosses précises, sans dispersion massive attendue vers les côtes.
Reste une réalité tangible, celle que vivent au quotidien les équipages qui travaillent ces eaux. Pendant le transport vers les zones d’immersion à l’est de Bornholm et au sud-est de Gotland, des munitions ont été jetées par-dessus bord alors que les navires étaient encore en route, certaines étant immergées dans des caisses en bois qui ont parfois dérivé hors de la zone prévue. Cette dispersion imprévue, documentée noir sur blanc par les rapports de HELCOM, explique pourquoi des zones de pêche signalées sur les cartes danoises débordent parfois largement du périmètre officiel de 1947, et pourquoi la prudence reste de mise bien au-delà des limites tracées à l’époque.
Sources : senat.fr | helcom.fi | scienceblog.com


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