Imaginez un instant retrouver, intactes, les clés de votre voiture abandonnée depuis plus de cinquante ans, quelque part où personne ne remettra jamais les pieds. C’est exactement la situation qui se joue à des centaines de milliers de kilomètres de chez nous, dans un recoin poussiéreux et silencieux de notre satellite naturel. Depuis la fin de la mission Apollo 17, une voiture électrique de 210 kg patiente sagement dans la vallée de Taurus-Littrow, sur la Lune. Abandonnée par l’équipage américain à la toute fin de leur séjour, elle a parcouru 35,89 km sur un sol jamais foulé auparavant, avant de s’arrêter pour toujours, moteur coupé, à quelques mètres du module lunaire. Aucun garagiste, aucun collectionneur, aucune agence spatiale n’est jamais revenu la chercher. Elle est toujours là, figée dans le vide, témoin muet d’une époque où l’humanité osait encore rêver grand.
À retenir
- Le Lunar Roving Vehicle utilisé par Cernan et Schmitt a parcouru 35,89 km à Taurus-Littrow lors de la mission Apollo 17 en 1972.
- La NASA a abandonné le rover sur place pour économiser le poids nécessaire au retour du module lunaire vers la Terre.
- Sans pluie ni vent pour l’user, le véhicule devrait être resté dans un état de conservation proche de celui de son abandon.
Un cadillac lunaire conçu en quelques mois pour battre les Soviétiques
Ce petit bijou d’ingénierie porte un nom bien moins poétique que son destin : le Lunar Roving Vehicle, ou LRV pour les intimes. Conçu dans un contexte de course effrénée à l’espace, ce buggy lunaire électrique devait permettre aux astronautes de s’éloigner considérablement du module d’atterrissage, là où les précédentes missions Apollo limitaient les explorateurs à de simples balades à pied. Taurus-Littrow n’a d’ailleurs pas été choisie au hasard : la vallée intéressait particulièrement les scientifiques pour sa proximité avec des zones volcaniques relativement jeunes à l’échelle géologique lunaire, un terrain de jeu idéal pour un véhicule tout-terrain.
C’est ce troisième exemplaire du rover que les astronautes Eugene Cernan et Harrison Schmitt ont piloté durant leur périple. Après avoir posé le module lunaire Challenger sur la surface grise de la vallée, l’équipage a rapidement déployé cette étonnante voiture pliable, capable de rouler sur un sol jamais préparé, sans le moindre bitume ni la moindre route tracée. Un exploit technique d’autant plus impressionnant que l’engin avait été développé en un temps record, dans une ambiance de compétition permanente avec le programme spatial soviétique.
35,89 km à 13 km/h : l’exploit silencieux d’une voiture sans permis
Sur le papier, les chiffres peuvent sembler modestes comparés à nos standards routiers actuels. Pourtant, parcourir 35,89 km sur un terrain lunaire accidenté, jamais cartographié avec précision, relève presque de l’exploit sportif. Répartis sur trois sorties extravéhiculaires distinctes, ces trajets ont permis à Cernan et Schmitt de passer près de 22 heures à l’extérieur du module lunaire, collectant au passage un record de 112 kg d’échantillons de roches et de poussière lunaire.
Le trajet ne s’est pas déroulé sans accroc. Lors d’une des excursions, une partie de l’aile arrière droite du véhicule s’est littéralement arrachée, accrochée par un simple marteau glissé dans la poche de la combinaison de Cernan. Résultat immédiat : des projections massives de poussière lunaire, cette fine matière abrasive capable d’endommager les équipements et de perturber la visibilité des astronautes. Plutôt que d’abandonner la mission, le centre de contrôle a bricolé, pendant que l’équipage dormait, une réparation de fortune digne d’un épisode de MacGyver : une extension d’aile confectionnée à partir de quatre cartes de la Lune, de ruban adhésif et d’une pince. Une solution artisanale qui a permis au rover de terminer sa course sans autre incident majeur.
Pourquoi la NASA a préféré laisser sa voiture plutôt que de la ramener sur Terre
On pourrait légitimement se demander pourquoi une agence aussi méticuleuse que la NASA a délibérément abandonné un véhicule aussi coûteux à concevoir. La réponse tient en un mot : le poids. Chaque kilogramme ramené sur Terre représentait un coût énergétique colossal, nécessitant du carburant supplémentaire pour le décollage du module lunaire et son arrimage avec le vaisseau principal. Ramener une voiture de 210 kg, même vide de tout équipement, aurait considérablement compliqué les calculs de charge déjà extrêmement serrés de la mission.
Le séjour au sol de la mission a duré 75 heures avant le départ définitif du module Challenger. Avant de quitter la surface lunaire pour la dernière fois, Cernan a eu l’idée symbolique de conduire le rover, toujours alimenté par sa batterie, jusqu’à un point situé à environ un mile du module, soit près d’un kilomètre et demi. Il l’a garé soigneusement, puis un contrôleur au sol a orienté sa caméra de télévision embarquée pour filmer et retransmettre en direct le décollage de la dernière mission habitée vers la Lune. Un dernier geste presque cinématographique, avant que le silence ne s’installe définitivement sur la vallée.
Un monument oublié qui attend toujours son premier visiteur
Depuis ce départ, plus personne n’a jamais remis les pieds sur la Lune. Apollo 17 reste à ce jour la dernière mission habitée à avoir posé des humains sur notre satellite, faisant de ce rover électrique le dernier véhicule terrestre jamais conduit ailleurs que sur notre planète. Sans pluie ni vent pour user sa carrosserie, l’engin devrait rester dans un état de conservation globalement similaire à celui du jour de son abandon, malgré l’exposition constante aux rayonnements cosmiques, aux micrométéorites et aux variations de température extrêmes propres à la surface lunaire.
Ce rover attend donc, quelque part dans la vallée de Taurus-Littrow, un visiteur qui n’est jamais venu. Avec les projets actuels de retour vers la Lune portés par plusieurs agences spatiales à travers le monde, on peut légitimement s’interroger : reverra-t-on un jour cet étrange objet, véritable capsule temporelle roulante d’une époque où l’exploration spatiale rimait avec audace et improvisation ? En attendant, il continue de dormir, immobile, sous un ciel sans atmosphère, gardien silencieux d’une aventure humaine qui n’a, pour l’instant, jamais connu de suite.
Cette histoire résume finalement assez bien l’esprit du programme Apollo : une ingéniosité débordante, des solutions bricolées dans l’urgence, et un mélange fascinant de prouesse technique et de poésie brute. Alors que les regards se tournent de nouveau vers notre satellite, avec des projets de retour habité annoncés pour les années à venir, cette voiture oubliée pourrait bien redevenir, un jour, la star inattendue d’une nouvelle génération d’explorateurs lunaires.


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