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Annemasse: «Bienvenue à Beyrouth!», mais il n'y a «PLUS RIEN À LOUER»

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Voilà, ça commence mal. Devant l'agence immobilière, ils sont déjà une poignée d'emmitouflés à passer en revue les affichettes des locations d'appartements. Leur nez se colle à la vitrine qui illumine le trottoir détrempé, pour y lire les petits caractères d'imprimerie. L'un étire le cou, l'autre souffle de dépit, un troisième tourne aussitôt les talons, après avoir jeté un regard rapide sur les studios meublés: «Rien, y a jamais rien», renifle-t-il, en passant.

Je presse le pas, redresse le col de ma veste pour parer la pluie qui cingle les visages. J'enjambe une flaque grise et rejoins le groupe agglutiné comme devant une bijouterie. Les splendeurs du marché immobilier s'exhibent, tels de petits joyaux inatteignables. Parquets lustrés, cuisines rutilantes, îles en granit, salons immaculés. Pas le temps de formuler un rêve que l'illusion s'évapore déjà. Au travers de chaque annonce, comme un couperet frappé de majuscules, le bandeau: DÉJÀ LOUÉ.

Découragés, les emmitouflés repartent l'un après l'autre poursuivre leur quête de logement dans les rues froides d'Annemasse. Mis à part un appartement hors de prix, l'agence n'a semble-t-il plus rien à proposer. Pas un bail modeste pour travailleur honnête. La ville serait-elle pleine à craquer?

Pourtant, aucun bruit ne filtre en cette matinée de printemps, sauf le matraquage incessant d'un marteau-piqueur qui creuse une tranchée rue du Mont-Blanc, comme si Annemasse s'apprêtait à subir l'assaut de milliers de nouveaux arrivants venus chercher cet eldorado de béton dont les chômeurs de France se passent le nom en le susurrant comme un secret de parieur, un canasson providentiel, la formule magique, promesse d'une réussite facile. Des types de mon espèce, avec un sac à dos bourré de justificatifs de ressources, d'avis d'imposition et de promesses d'embauche reliés dans un dossier locatif, prêts à saisir les agences immobilières par le col pour leur faire cracher un T1 ou un T2.

Aucune chance

Mais non, personne. Le silence sur lequel seule une paire de semelles claque: les miennes. «On est lundi pourtant», me dis-je. Peut-être que le peuple annemassien se calfeutre dans l'attente craintive de cette déferlante de quémandeurs d'emplois et de logements? Je rectifie ma pensée. «Non, bien sûr, ils sont tous à Genève, au travail». Dans la vitrine, le bandeau «Déjà loué» se reflète sur ma piteuse silhouette. Le bonnet tiré jusqu'aux yeux, la goutte au nez, je me décide à pousser la porte. Personne ne s'en est donné la peine, mais sûrement que l'agente immobilière aux lunettes colorées conserve quelques perles derrière son pupitre.

20240419-18h26-NAKF2007.jpg Les agences recrutent, mais les nouveaux venus ne trouvent rien: la cité-dortoir sature. En centre-ville d'Annemasse, avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

  • Bonjour.

Je lui tends mon dossier, elle ne le prend pas. Je le dépose sur le comptoir. Avant même que j'ouvre la bouche, elle me coupe:

  • Désolée monsieur, nous n'avons plus rien.

  • Et le trois-pièces en vitrine, celui à 1200 euros?

  • Ce n'est pas pour vous.

Je retire mon bonnet, racle ma gorge, fourbis mon laïus, prêt à plaider ma cause. Je suis journaliste – les sourcils se froncent. Je reviens d'Afrique – ils se froncent encore plus. J'ai travaillé pour de grands médias – ils se détendent un peu. Je suis pigiste désormais – ils se froncent à nouveau.

  • Vous savez, j'écris aussi pour un média suisse, des newsletters, Heidi.news ça s'appelle, vous connaissez?

  • Vous avez un CDI?

  • Non.

  • Une promesse d'embauche en Suisse?

  • Non plus.

  • De toute façon, les trois-pièces sont réservés aux familles. Vous êtes en famille?

  • Célibataire.

  • Alors désolé, je ne peux rien faire pour vous.

Je propose de lui laisser mes coordonnées au cas où un appartement se libérerait. Refus poli.

  • Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Je pourrais les prendre et vous dire que je vous rappellerai, mais on n'a rien depuis des mois et ça ne risque pas de changer. J'ai une pile de dossiers en attente et avec celui d'un freelance, aucune chance que vous trouviez.

Souricière triste pour gens pressés

Dehors, la bruine s'est arrêtée. Quelques têtes émergent des entrées d'immeuble. Des ombres s'aventurent à pas feutrés sur l'asphalte. Sur ma carte, j'ai recensé une vingtaine d'agences immobilières dans tout Annemasse. La matinée est déjà bien entamée. Je traverse la place Deffaugt, la «rotule de la ville à venir», selon l'équipe municipale en train de reconstruire l'ensemble du centre-ville, qui pour l'heure ressemble à un cratère de grues et de gravats.

Retraités et chômeurs forment une file devant le PMU. Sur les tables, on touille des cafés, on gratte des tickets de loto, avec cette étincelle d'espoir qui s'éteint dès que la pièce a fini de gommer la pellicule grise. La main dépose la pièce, se lève: «Une pression!»

20240417-20h35-NAKF1728.jpg Annemasse, avril 2024. A Annemasse, la frénésie de travaux ne permet pas de faire face à la demande de logement: le bâti est déjà dense, surtout comparé aux communes voisines (sans parler de Genève). | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

La pression, je la sens couler le long de mon échine, alors que je pousse la porte d'une nouvelle agence immobilière à deux pas de la première. L'agente, ceinturée dans un tailleur sombre, ne cache pas son agacement:

  • Pfff, j'ai déjà plein de jeunes qui bossent chez Decathlon, chez Leclerc, qui ont des contrats français et on ne peut pas les loger. Leurs revenus ne sont pas suffisants. Seuls les salariés en francs suisses peuvent espérer trouver des locations, sinon, il faut considérer l'achat.

L'achat, ce n'est à la portée ni de ma bourse, ni de celle des autres emmitouflés dont les dossiers s'empilent derrière le comptoir. Les propriétaires d'Annemasse imposent des conditions draconiennes. Le privilège revient aux bien lotis qui peuvent apporter une part de fonds propres conséquente et immédiatement disponible depuis que les banques ont relevé les taux. Moi, après sept années de reportages en Afrique, il me reste à peine un SMIC sur mon compte.

  • Aujourd'hui, c'est soit quelqu'un a l'argent et paie cash, autrement, c'est compliqué, poursuit l'agente en tailleur.

  • Ah ça oui, la région est compliquée, acquiesce sa collègue, derrière son épaule.

Je poursuis mes recherches, zigzaguant entre les barrières du chantier titanesque qui balafre la ville, celui du tram qui reliera bientôt Annemasse à Genève, facilitant la vie des frontaliers. Pour l'heure, il transforme le pavé en une souricière triste pour gens pressés.

Je parviens rue de la Gare, il y a peu une artère commerçante, aujourd'hui sinistrée. Je passe une dizaine de magasins abandonnés. Graffitis, vitres brisées, traces noires des flammes ayant léché les murs. Sur les rideaux de fer baissés, toujours la même feuille scotchée, avec la mention: «À louer», suivie d'un numéro de téléphone.

Un océan de dossiers locatifs

C'est que la crise immobilière qui a frappé la France en 2024 – l'une des plus rudes depuis les années 1950 – a planté ses ongles en profondeur dans le paysage urbain. En Haute-Savoie, le marché du logement neuf s'est effondré, passant de 3200 ventes en 2019 à 1500 en 2024, du jamais-vu, alors que la demande a rarement été aussi forte. Quant à l'offre, elle aussi s'est contractée. Seuls 1200 logements ont été proposés à la vente en 2024, contre 3500 cinq ans auparavant, selon les données de la Fédération des promoteurs immobiliers (FPI). Pour ne rien arranger au tableau, l'année 2025 a commencé par une chute libre.

20240312-10h39-NAKF7768.jpg Qui ne voudrait pas habiter dans un tel décor de carte postale? Annemasse, mars 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

La ville d'Annemasse a beau ressembler à un chantier permanent avec ses immeubles en construction aux bâches claquant sur les échafaudages rue de la Faucille ou rue du Dr Coquand, les bétonnières sont presque à l'arrêt. La faute à la crise sanitaire qui a retardé les mises en chantier, mais aussi à une raréfaction du foncier, aux nouvelles normes du bâti qui renchérissent le coût des constructions et à la quasi-disparition des investisseurs particuliers. Les prix grimpent en flèche, jusqu'à 6000 euros le mètre carré, ce qui confère à ces rues décrépies une prétention d'avenue parisienne.

Alors, parmi la poignée de logements encore disponibles, les trois quarts sont achetés, non comme logement principal, mais pour investir dans l'immobilier et louer à prix d'or.

Si le niveau de production immobilière ne permettait déjà pas d'absorber la demande il y a quelques années, la situation s'est aujourd'hui aggravée. En 2024, le nombre de travailleurs frontaliers français en Suisse a atteint 400'000 personnes, le double d'il y a 20 ans. Le canton de Genève, à lui seul, compte 110'000 travailleurs frontaliers, dont 25'000 primo-arrivants cette année-là – un record depuis le début du recensement en 1989. Et moi, le visage humide de crachin matinal, je ne suis qu'un numéro de plus, dans cet océan de dossiers locatifs plus séduisants que le mien.

Non, ce n'est pas une lune…

Bien que désastreuse, la situation n'a pour autant pas retiré à certains agents immobiliers l'envie de s'essayer à l'humour noir. Poursuivant mon chemin rue de la Gare, je m'arrête un instant devant l'agence Citya. En vitrine, un seul logement est proposé à la vente: l'Étoile de la mort. «524'322 chambres, nombreux parkings, gros travaux à prévoir, à proximité d'Intermarché, disponible pour 1,5 milliard d'euros dans la galaxie d'à côté». Sur le trottoir d'en face, à 50 mètres de là, la stratégie d'Immofrontière est plus radicale. Ni trait d'humour, ni annonces en vitrine. Sur la porte d'entrée, quatre feuilles A4 collées les unes aux autres: PLUS RIEN À LOUER.

Je tente tout de même une percée, pied dans l'entrebâillement et questions insistantes. L'agente, une blonde en pull à col roulé, confie qu'il reste bien un appartement à louer. «Un T2 et c'est tout». Mais pas la peine de se proposer, elle aussi nage dans les dossiers et de toute façon le logement sera parti en fin de journée. La faute à «la crise, bien sûr», mais aussi à l'agglomération d'Annemasse et «ses exigences de logements sociaux» peu rentables, juge-t-elle, qui «découragent les investisseurs».

J'en voudrais bien un, moi, de logement social. Célibataire, hors système, je ne rentre pas dans les cases. Et puis, il y a une liste, me dira plus tard la cheffe de cabinet du maire: 11'700 dossiers. Des mois, peut-être des années d'attente. Aucune chance que j'obtienne une place. Alors si j'étais riche, du moins en contrat, il me resterait l'achat.

  • Même en vente, les biens se raréfient, on n'a pas beaucoup de produits. Une cinquantaine tout au plus, poursuit l'agente, l'œil sur sa montre. C'est très peu, on avait plutôt l'habitude de tourner autour de cent.

Il s'agit uniquement de logements d'exception: villas avec piscine ou duplex, avec vue temporaire sur travaux. Aux tarifs actuels, difficile de trouver preneur, et puis le loyer de l'arcade est cher. Deux mois après mon passage, Immofrontière aura, elle aussi, fermé boutique.

«Brûlé vif à GENÈVE»

Sur la carte, j'ai biffé l'intégralité des 20 agences repérées. Il m'en reste une. Je progresse face à l'hôtel de ville devant lequel se dresse une statue en hommage à Michel Servet, martyr, libre penseur, «brûlé vif à GENÈVE le 27 octobre 1553 à l'instigation de CALVIN», rappelle le socle à coups de lettres capitales accusatrices. Sur le parvis déjà verni de pluie, des jets d'eau s'allument. Les drapeaux français et ukrainiens claquent au vent. La mairie est solidaire des victimes de la guerre.

Je tourne rue du Commerce, des cratères profonds qu'aurait pu creuser une salve d'obus russes remontent jusqu'aux trottoirs, léchant les vitrines des magasins Lacoste et Tommy Hilfiger. Lardé de travaux, le ventre déchiré de la chaussée laisse paraître ses tripes à l'air. Des canalisations rouillées sur lesquelles des bulldozers immobiles s'avouent vaincus. Un homme absorbé par son téléphone manque de glisser dans la crevasse. Il se retient de justesse à la barrière bleue, une jambe au-dessus du vide.

20240430-12h12-NAKF4102.jpg Au moment de l'enquête, le centre-ville est parcouru de chantiers. À la fois pour l'extension du tram reliant la ville à Genève, pour la rénovation des conduites d'eau mais aussi pour la piétonnisation de certaines artères. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Au bout de la voie, place Deffaugt, le gratteur du PMU est resté un joueur malchanceux, à en croire les quatre verres vides trônant sur sa table. Sous le même auvent, Désormière Immobilier affiche au contraire une vitrine lumineuse de réussite. Mèches blondes rabattues derrière des oreilles cerclées de deux boucles rouges, tailleur à boutons dorés et poignée de main royale, Maïca Désormière fait partie de la noblesse immobilière d'Annemasse. C'est son grand-père qui a créé l'agence en 1976, avant de la léguer à sa mère et à sa tante, dont elle a hérité en 2020. Elle l'a fait fructifier et s'est investie dans la vie locale jusqu'à devenir représentante des commerçants de la ville.

Spécialisée dans les logements de luxe, elle n'a pour moi: «Rien! Mais alors rien du tout, aucune chance». C'est dit sans méchanceté, avec une franchise compatissante. Je ne suis pas le premier paumé qu'elle reçoit dans son bureau. En ce moment c'est «tous les jours! Tous les jours!» répète-t-elle en m'offrant un verre d'eau.

  • Typiquement, hier, j'ai mis une annonce et ma collègue est venue dans la demi-heure me demander de l'enlever, parce qu'elle était en train de se faire harceler par mail et par téléphone.

Des jeunes de toute la France et même de l'étranger «avec des dollars dans les yeux comme dans les dessins animés, pensant qu'ici, avec un salaire minimum de 4000 francs suisses, c'est l'Eldorado». Ces desperados, qui n'ont «aucune connaissance du marché», débarquent «avec des budgets de 800 euros et pensent trouver dans la journée». J'acquiesce, sourire de connivence, comme si je n'étais pas concerné.

Marchands de sommeil et pirates d'appartement

«C'est le Far West», lâche Maïca Désormière en se laissant retomber dans sa chaise. Elle se souvient de l'époque pré-Covid, lorsqu'elle galérait à refourguer «des petits T2 un peu vieillots, encore avec la tapisserie de mamie, à 700 euros». Depuis, la remontée des taux et la perte de pouvoir d'achat ont déporté les potentiels acquéreurs de biens sur le locatif, saturant le marché.

  • Aujourd'hui, je propose le même T2 à 1000 euros, toujours avec la même tapisserie, j'ai 50 dossiers et les gens se battent pour me donner six mois de loyer en avance».

La situation est si désespérée que «demain, si on avait le droit de mettre en annonce 'cave ou garage à louer aménagé en studio', je pense que j'aurais beaucoup de demandes!». C'est d'ailleurs arrivé au fils d'une de ses amies, reçu en stage à Genève, aucun logement à l'horizon.

  • Il a dû accepter de louer un garage sans fenêtre, avec un bout d'évier, des meubles de rangement, une plaque de cuisson, pour la modique somme de 500 balles par mois. Complètement illégal.

20240418-09h44-NAKF1732.jpg Question de point de vue. Annemasse, avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Dans cette conjoncture impitoyable, le marchand de sommeil est désormais concurrencé par une nouvelle espèce de profiteur de crise: le pirate d'appartement. Il se déguise parfois en propriétaire nanti, parfois en agent immobilier affable, laissant sur des sites comme Le Bon Coin des annonces alléchantes, type deux-pièces à 750 euros.

  • Un collègue devait faire visiter un appartement neuf à un locataire potentiel, quand il s'est rendu compte que ses clés n'entraient plus dans la serrure, raconte Maïca Désormière. Il voit que l'encadrement de la porte est abîmé, bizarre. Il appelle le propriétaire qui lui assure ne pas avoir changé la serrure. Le collègue laisse sa carte de visite sur la porte.

Plus tard, une femme le rappelle: «Oui, tout à fait, je me suis installée dans l'appartement la semaine dernière. J'ai répondu à l'annonce, payé le dépôt de garantie, le premier loyer et un monsieur m'a donné les clés.» Après avoir écumé les sites des agences immobilières, le pirate avait copié l'annonce du logement et l'avait postée sur plusieurs plateformes, avec ses coordonnées et à un prix imbattable. Il avait ensuite forcé la serrure du logement pour la remplacer par la sienne, puis confié les clés à l'heureuse locataire, empochant au passage quelques mois de loyer.

Depuis, Désormière Immobilier ne signale plus aucune adresse sur les annonces de son site.

L'affaire du Clos Greffier

Lors d'un cas retentissant, ce sont même des immeubles entiers qui ont été pris en otage par ces pirates sans navire. En 2023, l'affaire du Clos Greffier avait défrayé la chronique, lorsqu'un gang d'escrocs s'était emparé de la résidence éponyme, composée de trois adresses à Annemasse. Un faux gardien, une fausse syndic et sa complice s'étaient imposés comme les nouveaux maîtres à bord. Ils avaient évacué sous la menace les locataires légitimes, avant de faire sauter les serrures des appartements pour y loger des squatteurs.

L'affaire était remontée jusqu'à Paris, où le ministre du Logement, Patrice Vergriete, interpellé par le sénateur de Haute-Savoie Cyril Pellevat, a tenté de rassurer les autorités locales atterrées, promettant la mobilisation du gouvernement contre «toutes les situations de squat». Il avait jugé bon de préciser qu'«Annemasse méritera[it] un examen».

Les pirates ont finalement été arrêtés et déférés devant le parquet de Thonon-les-Bains, écopant de 15 et 30 mois de sursis, avec interdiction de revenir dans l'immeuble. Une peine… pas tout à fait dissuasive, semble-t-il.

Début 2025, les pirates reviennent au même endroit, investissent la loge du gardien, intimident les résidents, placent des caméras dans les parties communes, changent la serrure de l'entrée et placardent une fausse ordonnance de justice, avec un faux tampon du procureur général, déclarant la présidente de leur association administratrice de la résidence. Visiblement pas à une forbannerie près, ils donnent même un petit nom à leur entreprise: VCB. «Victimes des Cols Blancs»…

20240419-16h39-NAKF1955.jpg Annemasse, avril 2024. Agence Immofrontière. \"Il n'y a plus aucun bien à disposition sur le marché depuis plus d'un an, et pour en tout cas encore un an\", nous dit Brigitte Antoine, la gérante. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

En F1 à pied

Maïca Désormière ne sait plus quelle comparaison convoquer pour édifier ses interlocuteurs sur la situation immobilière désespérante qui prévaut à Annemasse. Son regard se pose sur les cratères du chantier visibles depuis son bureau. «Ici c'est Beyrouth!» Elle se reprend. «Excusez-moi de l'expression.» Je relance d'un air tout à fait désintéressé:

  • En parlant de ces jeunes-là, les naïfs qui croyaient trouver un logement dans la journée, que leur conseillez-vous d'habitude?

Elle hausse les épaules.

  • D'aller à l'hôtel, quoi d'autre?

Dehors, le jour pâlit. Les rues s'emplissent enfin. Les frontaliers rentrent du travail. Concert de klaxons et engueulades. Dans les cuisines, les lumières s'allument. Je tourne rue du Docteur Favre en quête d'une piaule qui voudrait bien de moi. À l'angle, un graffiti tracé au-dessus d'une poubelle dessine une flèche avec la mention: «Hôtel studios russes». Deux étoiles sur Google, «à éviter», précise sur internet un client dont l'historique est rempli de commentaires épinglant les hôtels de la région. Sur la vitre de l'établissement, une feuille jaunie indique «COMPLET». Je pousse quand même la porte.

Derrière le comptoir toisé par des pyramides de cartons, une petite dame blonde aux joues tombantes semble incrustée entre les classeurs fanés et le mobilier en Formica. «Trois ans que je suis là, c'est toujours complet», souffle-t-elle, soulevant un peu de poussière. Vingt-sept studios meublés – 900 euros le mois – occupés par des jeunes venus de «Marseille, Bordeaux, Toulon, pour travailler dans la restauration en Suisse», dit-elle. «Mais ils ne trouvent rien, alors ils finissent par dormir dans leur voiture. Beaucoup repartent. Ceux qui ont les moyens vont à l'Appart City. C'est cher, mais les conditions sont meilleures que chez nous. Ou alors ils vont dans les F1. Le plus proche est à Saint-Cergues.» À 11 kilomètres de là.

20240419-11h45-NAKF1874.jpg Plein, toujours plein. Annemasse, avril 2024. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Sans véhicule, je serre mes lacets et m'engage dans les rues jusqu'à la départementale. Le rond-point du Burger King s'ouvre sur une zone pavillonnaire, qui laisse rapidement place à une zone commerciale bâtie sur le modèle de cette France du préfabriqué, où les concessions automobiles s'égrènent avec leur tôle crénelée, entrecoupées d'hypermarchés gris souris et de parkings noyés de carrosseries irisées par le couchant. Bientôt le trottoir disparaît, sans prévenir, mangé par des touffes d'herbe. Et il ne reste plus que la route, la nuit et moi qui marche en funambule, ravin glissant à droite, phares aveuglants à gauche. Les semi-remorques me frôlent, soulevant mes vêtements.

La providence de Bamako

Enfin, passé l'aérodrome, un panneau brille rouge dans la nuit. C'est l'hôtel Kyriad. Il affiche le tarif de ses chambres comme une station-service le prix de son essence, haut et lumineux, afin que les camionneurs le voient. Je m'y précipite. Derrière le bureau d'accueil, le réceptionniste, lunettes carrées et crâne dégarni, me répond d'un lapidaire: «complet». Il tend le menton en direction des dizaines de voitures garées près des bungalows.

Sur le parking de l'hôtel, c'est toute la France qui s'est alignée. Je compte les départements indiqués par leurs plaques, comme si je tenais une grille de loto: 59, 35, 38, 69, 83, 60, 64, 42, 29, 28, 71. Et le numéro complémentaire, le 74. Perdu! Pas de place pour moi. «L'hôtel est plein presque tous les soirs à cette période de l'année», lâche le réceptionniste. Et c'est partout pareil. Les malchanceux n'ont qu'à remonter dans leur véhicule et se garer dans une allée calme, près de la déchetterie s'il y a de la place, sinon l'un des parkings de supermarché fera l'affaire d'une nuit. Ou de plusieurs… Ici on appelle ça les «voitures-tampons».

Moi, je n'ai que mes pieds pour rêver. Pas même l'idée d'un siège usé de Clio sur lequel m'assoupir. Je regarde la carte. Le F1 est encore à huit kilomètres de marche sur une départementale sans lumière. Il faut longer la glissière, de nuit, au risque d'être happé par un camion. Je m'assieds sur le macadam, sans solution. Me revient alors un échange providentiel avec une amie, rencontrée au Mali.

Emeline est rentrée en Europe, elle aussi, il y a quelques mois, après que la mission des Nations unies pour laquelle elle travaillait a dû lever le camp. Les colonels putschistes au pouvoir à Bamako n'ont pas supporté un rapport les accablant du massacre de centaines de civils commis dans le centre du pays. Arrivée dans le coin, après avoir décroché un nouveau job dans une ONG à Genève, elle avait imité ces milliers d'employés internationaux, se tournant vers Annemasse pour l'hébergement. Plus débrouillarde que moi, elle y était parvenue.

J'envoie un message quémandant le gîte et, à ma grande surprise, elle accepte d'un simple: «aucun souci», puis me texte l'adresse. Je m'en retourne en ville d'un pas rapide. Au loin, les lumières d'Annemasse m'apparaissent pour la première fois accueillantes. J'enjambe un parking sur lequel, dans un coin discret, se distingue un van aux vitres couvertes de vêtements. Un pantalon, une chemise, une veste, tirés comme des paravents contre la lumière des lampadaires. Je n'ose pas m'approcher, de crainte de réveiller l'un des emmitouflés. À l'heure qu'il est, sans doute blotti dans le siège conducteur abaissé, ce dernier doit rêver d'un eldorado de parquets lustrés, de cuisines rutilantes, d'îles en granit et de salons immaculés.

Ici, les rêves sont bien la seule chose qui ne coûte rien.

Matteo Maillard

Matteo Maillard Journaliste

Journaliste suisse basé à Paris, Matteo a été pendant six ans correspondant des quotidiens français Le Monde et Libération, à Dakar puis à Bamako. Aujourd'hui en poste à Paris pour Jeune Afrique, il écrit et photographie des histoires humaines entre l’équateur et le Tropique du Cancer, avec toujours un tropisme africain.

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