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Alexandre Pesey : «Cet antiracisme qui a besoin du racisme pour vivre»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Une ONG antiraciste américaine est visée par une lourde procédure judiciaire, soupçonnée entre autres d’avoir financé ses ennemis. Alexandre Pesey, directeur de l’Institut de Formation Politique, y voit la faillite d’un système qui finit par vivre du mal qu’il prétend combattre.

Alexandre Pesey est co-fondateur et directeur de l’Institut de Formation Politique. 


Le 21 avril 2026, un grand jury fédéral de Montgomery, en Alabama, a inculpé le Southern Poverty Law Center (SPLC) sur onze chefs, dont fraude électronique, fausses déclarations bancaires, et conspiration en vue de blanchiment. Un demi-siècle durant, le SPLC porta l’antiracisme américain devant les tribunaux ; le voici à son tour sur le banc des accusés. L’accusation soutient qu’entre 2014 et 2023, il a versé plus de trois millions de dollars à des informateurs infiltrés, parfois agitateurs, au sein des groupes mêmes qu’il dénonçait à ses donateurs : Ku Klux Klan, Aryan Nations, et autres mouvances néonazies. Le 18 mai, le procureur général du Texas, Ken Paxton, a ouvert à son tour une enquête sur les sollicitations trompeuses adressées aux donateurs. À Washington, la commission judiciaire de la Chambre des représentants a tenu une audition publique sur le rôle joué par le SPLC dans la dénaturation de la politique fédérale des droits civiques. Le centre conteste ces accusations.

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L’affaire dépasse le cas américain. L’antiracisme d’outre-Atlantique traverse une double tourmente, idéologique et financière. Ce film, nous l’avons déjà vu. La tourmente idéologique tient à un vice de construction : un antiracisme professionnalisé a besoin du racisme. Le philosophe Jean Baudrillard avait utilisé une métaphore : comparant SOS Racisme avec «SOS Baleines», une cause qui vit de la lutte contre un fléau ayant tout intérêt à la persistance de ce fléau. Faute d’ennemis réels en nombre suffisant, il faut élargir la définition de l’ennemi et fabriquer la clientèle de demain. La «carte de la haine» du SPLC recense aujourd’hui plus d’un millier d’«entités», mêlant skinheads néonazis, organisations conservatrices, groupes catholiques, associations de parents d’élèves opposées au wokisme à l’école. L’organisation diffuse aussi un programme scolaire, Learning for Justice, qui enseigne dès la maternelle le «privilège blanc» et la « théorie du genre ». Ses contenus, intégrés aux grands programmes d’éducation socioémotionnelle qui équipent des dizaines de milliers de districts, sont relayés par des syndicats d’enseignants, des fédérations de parents d’élèves et plusieurs départements de l’éducation d’États fédérés. Quand les vrais groupes haineux refluent (le Klan, qui comptait des millions de membres dans les années 1920, n’en aligne plus que quelques milliers, dispersés en une centaine de groupuscules), l’industrie gonfle l’inventaire et investit l’école.

Le jour où les donateurs, les citoyens et les juges exigeront de ces structures de vrais comptes, moraux autant que financiers, une époque s’achèvera. Non pas celle de l’antiracisme, mais celle des rackets moraux.

Le sociologue Pierre-André Taguieff, venu de la gauche anti-totalitaire, l’avait analysé dès 1988 dans La Force du préjugé : l’antiracisme dévoyé finit par fabriquer sa propre grille, où le réel compte moins que le schéma. Cette grille a un angle mort : ces associations ne peuvent reconnaître l’existence d’un racisme dont les Blancs seraient victimes, sous peine de voir s’effondrer leur axe dominant-dominé. Les insultes et agressions racistes subies par des Français blancs ou chrétiens restent donc invisibles à ceux dont c’est pourtant le métier. L’enquête publiée le 9 avril dernier par la Licra et l’Ifop, auprès de 14.000 personnes, le confirme : 39 % des Français perçus comme «blancs», soit des millions de personnes, déclarent avoir été victimes d’une agression ou d’une discrimination à caractère raciste au cours de leur vie. Un antiracisme qui hiérarchise les victimes selon leur couleur n’est plus un antiracisme.

La France a connu une dérive parallèle. Le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), fondé en 1949 sur le «racisme un et indivisible», a glissé vers une posture communautaire : il a fait de la lutte contre l’«islamophobie» son étendard, jusqu’à mettre une religion à l’abri de la critique. SOS Racisme lui-même a fini par s’en démarquer. Le combat pour l’égale dignité des personnes vire alors à la police des opinions, et le citoyen qui examine une croyance devient suspect.

La tourmente financière, ensuite. Le SPLC a bâti une fortune : plus de 730 millions de dollars de réserves, dont des dizaines de millions sur des comptes offshore. L’organisme indépendant CharityWatch lui a décerné sa note la plus basse, F, pour thésaurisation excessive : avec six années de réserves accumulées, le SPLC pourrait fonctionner sans lever un dollar, mais multiplie pourtant les appels d’urgence auprès de ses donateurs.

À lire aussi Jérôme Guedj : « L’antiracisme est devenu une juxtaposition de combats victimaires et mémoriels »

La France, là encore, a son précédent. SOS Racisme fut, dès 1984, une entreprise politique, portée par Julien Dray, jeune militant socialiste, un an après la Marche pour l’égalité de 1983, dont les marcheurs initiaux dénoncèrent la «récupération» par le Parti socialiste. L’argent public a fait le reste. Le concert fondateur du 15 juin 1985 Place de la Concorde coûta trois millions de francs ; le tiers fut versé par le ministère de la Culture de Jack Lang, comme l’a établi le sociologue Philippe Juhem dans sa thèse. Hors concert, le gouvernement socialiste octroyait alors à SOS Racisme environ 2,5 millions de francs par an, quand les cotisations de ses adhérents demeuraient dérisoires. La Cour des comptes a plus tard relevé chez l’association de «graves insuffisances de gestion et de rigueur», constatant qu’elle n’aurait pas échappé au dépôt de bilan sans des concours publics exceptionnels, jusqu’aux fonds spéciaux du Premier ministre Lionel Jospin en 2001. Paul Yonnet, dans Voyage au centre du malaise français, l’avait vu dès 1993 : un antiracisme d’État qui faisait payer les classes populaires tout en les dépossédant du droit de parler de l’immigration. En Norvège, son homologue «SOS Rasisme» fut condamné pour fraude aux subventions, puis dissous. Même matrice.

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Le modèle ne se borne pas à vivre de l’État : il fait payer les autres pour les certifier moralement. Les grandes agences d’intérim, mises en cause par les premiers testings au tournant des années 2000 et condamnées par la justice française pour fichage ethnique de leurs candidats, sont aujourd’hui signataires de la Charte de la diversité et partenaires des observatoires qui les avaient épinglées. C’est la logique qui fait prospérer l’industrie de la conformité vertueuse, de la diversité aux critères ESG : un impôt moral prélevé par des acteurs privés que personne n’a élus. La cause devient un marché, la vertu un chiffre d’affaires.

Un antiracisme devenu industrie nourrit un intérêt contraire à sa mission : la disparition de son ennemi signerait sa faillite. D’où la double tentation : étendre sans fin le périmètre de l’adversaire en ignorant les victimes qu’on s’interdit de voir, et monnayer la peur. La crise américaine est peut-être un signe avant-coureur. Le jour où les donateurs, les citoyens et les juges exigeront de ces structures de vrais comptes, moraux autant que financiers, une époque s’achèvera. Non pas celle de l’antiracisme, mais celle des rackets moraux.

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