Trois kilomètres de câble, cinq pylônes et une facture qui donne le vertige : 82,41 millions d’euros. C’est le montant investi dans Téléo, le téléphérique urbain toulousain mis en service en mai 2022, soit environ 27 millions d’euros du kilomètre. Un chiffre qui, à lui seul, résume tout le débat qui entoure ce projet depuis son lancement : celui d’un pari technologique séduisant sur le papier, mais dont la rentabilité réelle interroge à mesure que les données de fréquentation s’accumulent.
À retenir
- Un budget initial explosé de 12,8% avant même l’ouverture aux usagers
- La fréquentation réelle s’avère stable mais structurellement inférieure aux promesses
- Les prolongements prévus sont abandonnés, révélant une prudence nouvelle des collectivités
Sommaire
- Un budget qui a grimpé bien avant l’ouverture
- 8 000 voyageurs par jour promis, 6 000 constatés
- Ce que révèle la chambre régionale des comptes
- Un symbole plus qu’une solution de désengorgement
Un budget qui a grimpé bien avant l’ouverture
Le montage financier initial prévoyait un budget de l’opération de 82,41 millions d’euros, incluant conception, réalisation, opérations d’accompagnement et maîtrise d’ouvrage, dont 70,61 millions financés par Tisséo Collectivités. Le reste provenait de subventions extérieures : 11,8 millions d’euros financés par des subventions de la part des différents partenaires, dont une large part venue de Bruxelles. À l’échelle européenne, Téléo a bénéficié d’un financement de 6,6 millions d’euros du FEDER, soit plus de la moitié des subventions publiques ayant financé la réalisation du projet. La Banque européenne d’investissement a complété le tour de table avec un prêt de 40 millions d’euros, soit presque la moitié du budget total financé pour la construction de Téléo.
Mais cette enveloppe initiale n’a pas résisté au choc du réel. En pleine crise sanitaire, le comité syndical de Tisséo a dû acter un rallonge budgétaire. Durant ce comité syndical, les élus se sont penchés sur l’augmentation du coût du Téléo, l’ajustement s’élevant à 14,16 millions d’euros. Après déduction de la provision pour imprévus initialement prévue, le téléphérique de Toulouse a finalement coûté 92,97 millions d’euros, soit 12,8 % de plus que prévu. Une flambée dont la pandémie porte l’essentiel de la responsabilité : les impacts directs et indirects de la crise sanitaire sur le chantier ont conduit à une augmentation du coût des travaux de l’ordre de 5,7 millions d’euros. Sur le fond, l’infrastructure reste techniquement impressionnante : la technologie retenue, nommée 3S pour ses trois câbles (deux porteurs et un tracteur), garantit un mode de transport éprouvé, doux, écologique et sûr.
8 000 voyageurs par jour promis, 6 000 constatés
C’est là que le bât blesse. Lors de la présentation du projet, Tisséo affichait des ambitions précises. Tisséo attendait 8 000 voyageurs par jour sur ce nouveau mode de transport, un objectif justifié par les besoins réels du secteur desservi : dans cette zone, les besoins de déplacements étaient estimés à 8 000 voyageurs par jour. Sur le papier, l’itinéraire avait tout pour convaincre, reliant en dix minutes chrono l’Oncopole à l’université Paul Sabatier en passant par le CHU de Rangueil, contre une demi-heure en voiture par la route.
La réalité s’est révélée plus modeste. Un an après l’ouverture, la fréquentation était de 6 000 usagers par jour, un chiffre confirmé par Tisséo elle-même qui reconnaissait que celle-ci est légèrement plus basse que prévu, mais s’avère tout de même assez haute selon le régisseur. Trois ans après le lancement, le bilan cumulé donne la mesure de cet écart persistant : selon les données officielles de Tisséo Collectivités, en 3 ans près de 5 millions de validations ont été effectuées, tandis que Wikipédia rapporte que deux ans après, plus de 3 millions d’usagers avaient utilisé le téléphérique comme transport en commun. Ramené au quotidien, cela correspond structurellement aux 6 000 voyageurs par jour observés dès la première année, soit 25 % en dessous de l’objectif initial. Le seul pic notable reste celui du lancement, où rien que durant le premier week-end d’exploitation, plus de 50 000 passagers ont fait un tour à bord des cabines, un effet de curiosité qui ne s’est pas transformé en usage pérenne à la hauteur des attentes.
Ce que révèle la chambre régionale des comptes
Ce fossé entre promesse et réalité n’a pas échappé aux gardiens de l’orthodoxie budgétaire. Le téléphérique toulousain figure aujourd’hui parmi les dossiers surveillés de près par les magistrats financiers régionaux : parmi les sujets retenus en Occitanie figurent le téléphérique toulousain Téléo, dans le cadre du programme de contrôle nourri par la participation citoyenne. La chambre a d’ailleurs reçu directement des signalements de citoyens s’interrogeant sur la pertinence de l’investissement, posant frontalement la question qui fâche : le budget annoncé a été largement dépassé, la fréquentation attendue ne semble pas atteinte, loin s’en faut.
Sur le terrain, l’ambition d’étendre le réseau a elle aussi marqué le pas. Le projet prévoyait initialement de prolonger la ligne vers l’est jusqu’à Montaudran et vers l’ouest jusqu’à Basso Cambo, portant potentiellement le tracé à dix kilomètres. Mais trois ans après la mise en service, cette perspective s’est éloignée : selon la Gazette du Midi, un projet de prolongement de la ligne a même été envisagé mais celui-ci semble aujourd’hui s’éloigner. Un renoncement qui en dit long sur la prudence désormais adoptée par les collectivités face à un modèle économique dont la rentabilité kilométrique reste, au mieux, incertaine.
Un symbole plus qu’une solution de désengorgement
Reste un paradoxe. Techniquement, Téléo fonctionne : cabines confortables, accessibilité aux personnes à mobilité réduite, vue imprenable sur la chaîne des Pyrénées, amplitude horaire large de 5h15 à minuit. Le téléphérique a même trouvé une seconde vie inattendue, touristique et familiale, que les concepteurs n’avaient pas anticipée à ce niveau. Mais un transport en commun se juge d’abord à sa capacité à désengorger une zone, pas à séduire les curieux du dimanche.
À 27 millions d’euros le kilomètre pour une fréquentation inférieure d’un quart aux prévisions, la question posée par la chambre régionale des comptes mérite d’être suivie de près : combien d’autres villes françaises, séduites par l’image moderne du câble aérien, s’apprêtent à reproduire ce même calcul optimiste avant de découvrir, elles aussi, l’écart entre la promesse et le compteur de validations ?
Sources : occitanie-europe.eu | gazette-du-midi.fr | tisseo-collectivites.fr


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