Un ruban d’eau turquoise au milieu du désert de Californie, plus salé que l’océan Pacifique, et sous ses eaux : l’un des plus grands gisements de lithium jamais recensés aux États-Unis. La Salton Sea n’a jamais été prévue par personne. Elle est née d’un accident d’ingénierie en 1905, quand une digue du fleuve Colorado a cédé et déversé son cours pendant environ dix-huit mois dans une cuvette désertique du sud-est californien. Plus d’un siècle plus tard, cette mer intérieure agonise à petit feu sous l’effet de l’évaporation, mais son fond asséché révèle une richesse minérale qui attire déjà les géants de l’énergie et de la mobilité électrique.
À retenir
- Une mer née par hasard il y a 120 ans révèle progressivement ses secrets souterrains
- Le gisement de lithium découvert pourrait alimenter 375 millions de batteries de véhicules électriques
- Une aubaine industrielle qui pose une question épineuse : comment l’extraire sans empirer la crise sanitaire locale ?
Sommaire
- Une mer née d’une rupture de digue, devenue coqueluche balnéaire
- Plus salée que l’océan, année après année
- Le fond qui s’assèche libère ses poussières… et son lithium
- La ruée industrielle vers le lithium californien
Une mer née d’une rupture de digue, devenue coqueluche balnéaire
L’histoire commence par une erreur de canal d’irrigation. En 1905, une brèche dans une digue destinée à détourner de l’eau du fleuve Colorado vers l’Imperial Valley s’est transformée en déversement incontrôlé. Le Salton Sea a été créé en 1905 lorsqu’un canal d’irrigation voisin transportant de l’eau du fleuve Colorado s’est rompu et que l’eau s’est déversée dans le lit du lac pendant près de deux ans. Résultat : la plus grande étendue d’eau de Californie, posée au creux du désert, à plus de 70 mètres sous le niveau de la mer.
Dans les années 1950, ce plan d’eau accidentel devient une destination balnéaire courue, attirant familles et pêcheurs venus profiter d’un lac artificiel improbable au milieu des dunes. Mais le miracle a une date de péremption intégrée. La Salton Sea est un lac terminal, sans exutoire naturel : l’eau y entre par ruissellement agricole, mais n’en ressort que par évaporation. Le lac est un « lac terminal », ce qui signifie qu’il n’a pas d’exutoire. L’eau y afflue depuis plusieurs sources limitées, mais la seule façon dont l’eau quitte le lac est par évaporation. Chaque goutte qui s’évapore laisse son sel derrière elle. Un piège chimique à retardement, en somme.
Plus salée que l’océan, année après année
Le chiffre donne le vertige quand on le compare à une plage classique. Depuis 2009, les niveaux de salinité ont augmenté de 40 %, rendant l’eau du lac presque deux fois plus salée que l’océan et donc essentiellement inhabitable pour les espèces de poissons. D’autres relevés plus anciens situaient déjà l’écart à des niveaux impressionnants : le lac est également très salin, plus de 50 % plus salé que l’océan Pacifique. Une étude indépendante avance des chiffres bruts tout aussi parlants, avec une salinité d’environ 60 grammes par litre en 2024, soit presque le double de celle de l’océan Pacifique, à 35 grammes par litre.
Ce sel ne vient pas de nulle part. Le Salton Sea est actuellement 25 % plus salé que l’océan et devient plus salé chaque jour, avec une estimation de 500 millions de tonnes de sel dans le lac. Un chiffre à peine imaginable : de quoi remplir des milliers de cargos, sans qu’aucun exutoire ne permette d’en évacuer un gramme. Et la mécanique ne s’arrête jamais, même si l’on coupait toutes les arrivées d’eau agricole demain matin, l’évaporation continuerait de concentrer ce qui reste. Cette hypersalinité a eu raison de la quasi-totalité de la faune piscicole d’origine, ne laissant survivre que le tilapia et les crevettes de saumure, transformant le lac en halte migratoire pour les oiseaux du littoral plutôt qu’en paradis de la pêche sportive.
Le fond qui s’assèche libère ses poussières… et son lithium
Le recul du plan d’eau depuis deux décennies a un revers sanitaire concret pour les populations voisines. Plus d’un tiers de la Salton Sea s’est asséchée au cours des 25 dernières années, exposant les communautés voisines à une mauvaise qualité de l’air et à des niveaux élevés d’émissions de poussières provenant du lit asséché du lac. L’Imperial Valley affiche ainsi certains des taux d’asthme infantile les plus élevés de Californie, un lien direct avec ces particules fines soulevées par le vent sur des kilomètres de vase salée à nu.
Mais ce même fond exposé cache une opportunité industrielle de première grandeur. Sous la cuvette, dans les saumures géothermales chauffées à plusieurs centaines de degrés, dort l’un des réservoirs de lithium les plus riches d’Amérique du Nord. Des entreprises énergétiques produisent déjà de l’énergie géothermique sur le site, extrayant une saumure chaude et sous haute pression pour générer de l’électricité, une saumure riche en minéraux, incluant plus de 3 400 kilotonnes de lithium, de quoi fabriquer plus de 375 millions de batteries de véhicules électriques selon le Département de l’Énergie américain. Un gisement d’une échelle presque incompréhensible, quand on sait que les besoins mondiaux en lithium pour la transition électrique se comptent en centaines de kilotonnes par an.
La ruée industrielle vers le lithium californien
Plusieurs acteurs se positionnent déjà sur cette manne minérale, avec des calendriers qui se précisent. Une filiale de Berkshire Hathaway Energy, déjà propriétaire de la majorité des centrales géothermiques de la zone, mène de son côté trois projets géothermiques dans la région et prévoit également de récupérer du lithium sur place. Un autre acteur du secteur, basé à Carlsbad, ambitionne de lancer sa propre installation de production de lithium d’ici la fin de l’année.
Les autorités californiennes voient dans cette ressource un levier stratégique national. Le lithium n’est pas toujours facile à trouver : c’est une ressource finie, actuellement extraite dans seulement quelques endroits dans le monde, et certains chercheurs estiment que jusqu’à 85 nouvelles mines de lithium internationales seront nécessaires d’ici 2050 pour répondre à la demande mondiale. Face à cette pénurie annoncée, transformer le lit d’une mer moribonde en site d’extraction stratégique a de quoi séduire industriels et responsables politiques. Reste une équation à résoudre sur le terrain : comment extraire ce lithium sans aggraver la crise de poussière qui frappe déjà l’Imperial Valley, ni assécher davantage un plan d’eau qui continue de rétrécir chaque été un peu plus.
Sources : goodmenproject.com | undark.org


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