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Dans une vitrine de l’université du Queensland s’écoule depuis 1927 une matière dont neuf gouttes seulement sont tombées en près d’un siècle

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Depuis 1927, une goutte de poix s’étire au ralenti dans une vitrine de l’université du Queensland, à Brisbane. En près d’un siècle, neuf gouttes seulement sont tombées de cet entonnoir scellé. Neuf. Le temps qu’il aurait fallu à un robinet qui fuit pour remplir une baignoire, il en aurait fallu ici pour voir une seule goutte se détacher entièrement.

À retenir

  • Pourquoi cette matière coule-t-elle si lentement qu’il faut des années pour une seule goutte ?
  • Comment un simple climatiseur a-t-il ralenti une expérience de plusieurs décennies ?
  • Quel est le secret du gardien qui a passé 52 ans à ne jamais rien voir ?

Sommaire

  1. Une expérience montée pour prouver l’évidence inverse
  2. Neuf gouttes, un siècle d’attente
  3. John Mainstone, gardien pendant cinquante-deux ans, n’a jamais rien vu
  4. L’air conditionné qui a tout ralenti

Une expérience montée pour prouver l’évidence inverse

Tout commence avec Thomas Parnell, premier professeur de physique de l’université. Il commence l’expérience en 1927 pour illustrer que des matériaux du quotidien peuvent présenter des propriétés étonnantes, en chauffant un échantillon de poix qu’il verse dans un entonnoir de verre à la tige scellée. La poix, un dérivé du goudron autrefois utilisé pour l’étanchéité des coques de bateaux, a ceci de trompeur qu’à température ambiante, elle semble parfaitement solide, cassante même : à température ambiante, la poix paraît solide, même cassante, et peut facilement être brisée d’un coup de marteau.

Parnell ne se contente pas de verser sa matière et d’attendre. Pendant trois ans, il laisse la poix se stabiliser dans l’entonnoir, jusqu’à ce qu’en 1930, jugeant la matière suffisamment installée, il coupe le fond de l’entonnoir, libérant la poix pour amorcer sa descente d’une lenteur vertigineuse. À partir de là, plus rien à faire. Juste attendre.

Neuf gouttes, un siècle d’attente

Le calcul est vertigineux. La chute de la huitième goutte, survenue le 28 novembre 2000, a permis aux chercheurs de calculer que la poix affiche une viscosité environ 230 milliards de fois supérieure à celle de l’eau. Pour donner une idée de l’échelle : le miel est entre 2 000 et 10 000 fois plus visqueux que l’eau. La poix de Brisbane la dépasse donc de plusieurs ordres de grandeur, une différence si abyssale qu’aucune comparaison du quotidien ne tient vraiment la route.

Le rythme des chutes a beaucoup varié selon les décennies. Il a fallu huit ans avant que la première goutte ne tombe, puis neuf années supplémentaires avant la deuxième. Les gouttes suivantes ont suivi un tempo comparable : les cinq gouttes suivantes ont chacune mis sept à neuf ans à tomber, la sixième tombant en avril 1979. La neuvième, elle, est tombée en avril 2014, un siècle presque tout rond après le début de l’expérience.

John Mainstone, gardien pendant cinquante-deux ans, n’a jamais rien vu

Après Parnell, un autre physicien reprend le flambeau. Le professeur John Mainstone devient le deuxième gardien de l’expérience en 1961 et le restera jusqu’à sa mort. Cinquante-deux années passées à surveiller un entonnoir, sans jamais assister à l’instant précis où une goutte se détache. La malchance frôle l’absurde : lors de la chute de la septième goutte, en 1988, il rate l’événement parce qu’il était sorti prendre une tasse de thé. Douze ans plus tard, rebelote : il manque la chute de la huitième goutte en 2000 parce que la webcam installée pour la filmer est tombée en panne précisément durant les minutes où la goutte s’est détachée.

Mainstone meurt en 2013, quelques mois avant que la neuvième goutte ne tombe. Cette fois, l’université avait pris ses précautions : trois caméras filmaient en continu l’entonnoir. La chute d’avril 2014 devient ainsi la première jamais captée sur vidéo dans l’histoire de l’expérience, un demi-siècle de guet manqué de quelques mois seulement. Une ironie cruelle, mais aussi une forme d’hommage : l’expérience a fini par livrer ce que son gardien le plus fidèle n’avait jamais pu voir de ses propres yeux.

L’air conditionné qui a tout ralenti

Le climat intérieur du bâtiment a fini par s’inviter dans l’expérience. L’expérience n’a d’abord été menée sous aucune condition atmosphérique contrôlée, ce qui signifiait que la viscosité pouvait varier tout au long de l’année selon les fluctuations de température, jusqu’à ce qu’un système de climatisation soit ajouté après la chute de la septième goutte en 1988. Résultat : la matière, désormais maintenue à une température plus stable et plus fraîche, s’écoule plus lentement. La baisse de température moyenne a allongé l’étirement de chaque goutte avant qu’elle ne se sépare du reste de la poix dans l’entonnoir, et l’intervalle typique entre deux gouttes est ainsi passé de huit ans à douze ou treize ans. Un simple climatiseur, installé pour le confort des étudiants assistant aux cours, a donc modifié malgré lui le rythme d’une expérience vieille de six décennies à l’époque.

Le record est aujourd’hui homologué : l’expérience est listée par le Guinness Book of Records depuis 2002 comme « la plus longue expérience de laboratoire jamais menée en continu ». Elle a même valu à ses auteurs une reconnaissance plus inattendue : Thomas Parnell et le regretté professeur John Mainstone ont reçu le prix Ig Nobel de physique 2005 pour avoir lancé et entretenu l’expérience. Elle n’est pas non plus unique en son genre : une expérience similaire installée à Aberystwyth, au pays de Galles, remonte même à 1914, treize ans avant celle de Brisbane, mais elle utilise une poix plus rigide qui, à ce jour, n’a jamais laissé tomber une seule goutte. De quoi relativiser la patience des Australiens, et rappeler qu’en matière de lenteur scientifique, il existe toujours plus obstiné que soi.

Source : spacedaily.com

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