Une « rivière rouillée immobile » au cœur du Montana : voilà comment certains visiteurs décrivent aujourd’hui la fosse Berkeley, à Butte. Depuis l’arrêt des pompes en 1982, cette ancienne mine de cuivre à ciel ouvert se remplit inexorablement d’une eau chargée en métaux lourds et en acide sulfurique. En novembre 2016, ce piège liquide a coûté la vie à plusieurs milliers d’oies des neiges, forcées d’atterrir sur ses berges lors d’une tempête de neige.
À retenir
- Pourquoi 60 000 oies se sont-elles précipitées sur une fosse minière cette nuit-là ?
- Un pH de 2,5 : ce que cachent vraiment les 40 milliards de litres d’eau de la fosse
- Les ingénieurs avaient-ils vraiment prévu ce qui s’est passé le 28 novembre 2016 ?
Sommaire
- Une plaie industrielle qui se remplit depuis 44 ans
- Le 28 novembre 2016, la nuit où le ciel est tombé sur la fosse
- Après le drame, la course aux dispositifs anti-oiseaux
Une plaie industrielle qui se remplit depuis 44 ans
Butte n’a pas volé son surnom de « colline la plus riche de la Terre ». Pendant près de trente ans, la fosse Berkeley a compté parmi les plus grandes mines de cuivre à ciel ouvert exploitées à la benne des États-Unis. Les opérations, qui ont débuté en 1955 et se sont poursuivies jusqu’en 1982, ont creusé une immense cavité s’étendant sur plus de 1,5 mile de long, 1 mile de large et 1 600 pieds de profondeur.
Le basculement s’est joué en une décision administrative. Quand l’exploitation à ciel ouvert de la fosse Berkeley s’est arrêtée en 1982, les pompes de la mine Kelley voisine ont été coupées pour la première fois en plus de cent ans. Sans ce pompage permanent, la nappe phréatique a repris ses droits. Les pompes ont été arrêtées en 1982 et depuis, l’eau souterraine est revenue, inondant les tunnels souterrains et s’accumulant peu à peu dans la fosse Berkeley.
Le problème, c’est que cette eau traverse des centaines de millions de tonnes de roches sulfureuses mises à nu par un siècle de forages. Résultat ? Un cocktail chimique redoutable. La fosse Berkeley reçoit les eaux souterraines qui traversent la roche environnante et agit comme une « fosse terminale », un puits pour ces eaux chargées de métaux lourds, qui peuvent être aussi corrosives que de l’acide de batterie. Le pH tourne autour de 2,5, comparable à celui d’un estomac humain, ce qui permet à des concentrations énormes de cuivre, de zinc, d’arsenic et de fer de rester dissoutes dans l’eau. Un chiffre qui donne le vertige : la fosse contient aujourd’hui environ 40 milliards de litres d’eau, un volume qui continue de grimper.
Le 28 novembre 2016, la nuit où le ciel est tombé sur la fosse
Ce soir-là, les habitants de Butte n’ont pas eu besoin de sortir pour comprendre qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Des résidents ont entendu le vacarme reconnaissable d’environ 60 000 oies des neiges tournoyant autour de la fosse Berkeley, une mine abandonnée désormais inondée d’eau toxique. Une tempête de neige a frappé cette nuit-là après un automne inhabituellement doux, et les oies, surprises lors d’un voyage tardif du Canada vers la Californie, ont été contraintes de quitter le ciel.
Le hasard des conditions météo a fait le reste. La migration des oies des neiges s’est décalée plus tard à mesure que les températures augmentent, et quand elles ont atteint le Montana le 28 novembre, leur halte habituelle, le lac Freezeout, était en grande partie gelée, tout comme un autre site d’atterrissage près de Butte que les oiseaux utilisent souvent. Quand une tempête hivernale a frappé, les oiseaux se sont posés sur la seule eau libre de la région : la fosse Berkeley. Vue du sol, la scène tenait du sortilège : selon un responsable de Montana Resources, des témoins ont dit que la fosse ressemblait à « 700 acres d’oiseaux blancs » le 28 novembre.
Le bilan a mis plusieurs jours à se stabiliser. Dans la nuit du 28 novembre 2016, des milliers d’oies des neiges se sont posées sur les eaux toxiques de la fosse Berkeley. Des milliers se sont envolées, mais entre 3 000 et 4 000 ont péri après avoir bu l’eau. Le lendemain de l’incident, il ne restait presque plus rien à sauver : l’entreprise a signalé que jusqu’à 50 oies des neiges étaient encore vivantes le lundi sur la fosse Berkeley, mais tous les oiseaux étaient morts le mardi.
L’histoire n’était malheureusement pas neuve. Vingt et un ans plus tôt, un scénario similaire avait déjà marqué les esprits : un épisode comparable s’était produit 21 ans auparavant, quand 342 oies des neiges qui s’étaient posées dans la fosse étaient mortes, les sels métalliques dissous dans l’eau virant leur plumage blanc en une teinte rouille. Les autopsies ont révélé que l’ingestion de ce mélange chargé en métaux avait brûlé la gorge des oiseaux et endommagé leurs reins. Cette fois, l’ampleur du désastre a dépassé toutes les prévisions des exploitants du site.
Après le drame, la course aux dispositifs anti-oiseaux
Le précédent de 1995 avait pourtant poussé les responsables à agir. Après cet incident, un plan de mitigation des oiseaux aquatiques approuvé au niveau fédéral avait été mis en place, impliquant des tirs de fusil et l’utilisation de « Phoenix Wailers », des dispositifs émettant des sons de prédateurs. Ce programme de harcèlement avait été largement efficace : de 2010 à 2014, un total de 17 865 oiseaux avaient été recensés sur la fosse, avec seulement 14 décès.
Ce sont ces mêmes dispositifs qui ont montré leurs limites face à l’afflux massif de 2016. Ces mesures étaient extrêmement efficaces : sur les milliers de canards, oies, cygnes, grèbes et autres oiseaux qui se posaient brièvement lors des migrations de printemps et d’automne, la quasi-totalité repartait. Mais l’épisode de 2016 a révélé ce que les ingénieurs avaient négligé : le comportement animal. Ils ne savaient ni pourquoi ni quand les oiseaux pourraient se poser, encore moins comment anticiper un autre événement fortuit, un risque qui s’accroît avec le changement climatique.
Sur le plan financier, l’affaire aurait pu coûter très cher aux exploitants. Malgré le fait qu’il n’y avait vraiment aucun moyen d’éviter cela, Montana Resources et ARCO pourraient être exposés à des amendes fédérales significatives pouvant atteindre 5 000 dollars par oiseau mort. Pourtant, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, ARCO et Montana Resources n’ont jamais été sanctionnés pour cette hécatombe, mais en 2017, ils ont commencé à investir dans la conception de tout un arsenal de nouveaux outils pour éviter que cela ne se reproduise.
Aujourd’hui, la surveillance se poursuit au jour le jour, et le niveau de l’eau reste l’obsession de tous les experts du site. Selon les données publiées sur la plateforme de suivi Pitwatch.org, le niveau grimpe régulièrement, année après année, vers un seuil critique au-delà duquel l’eau contaminée pourrait s’infiltrer dans les nappes phréatiques environnantes et échapper à tout confinement. La fosse Berkeley n’est donc pas qu’une curiosité touristique payante à visiter depuis une plateforme d’observation à l’entrée de Butte : c’est un chantier de dépollution à ciel ouvert, sans date de fin annoncée, où chaque nouvelle tempête de neige ravive la même question, celle de savoir si les dispositifs anti-oiseaux tiendront face au prochain vol imprévu.
Sources : thingscope.cs.columbia.edu | earthobservatory.nasa.gov | pitwatch.org


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