Amir, le guide qui m'a initié au dark tourism (voir épisode précédent), roule à pleine vitesse vers Sarzhal, bourgade à l'est du polygone. J'attache ma ceinture en douce. Ici, ce geste-là est une insulte à la conduite du chauffeur, mais j'ai moins peur de vexer Amir que d'entrer en collision avec un cheval.
Car des chevaux, il y en a partout. Comme sortis d'hibernation, ils deviennent plus fougueux à mesure que s'approche le printemps, à galoper derrière la promesse d'une herbe neuve et d'une rivière où se rafraîchir. Pour les habitants, c'est surtout la promesse d'un beshbarmak bien juteux dès l'automne.
La recette est bête comme chou: un lit de pâtes recouvert d'une émincée de viande de cheval, elle-même chevauchée par une montagne d'oignons blancs. De toutes les spécialités kazakhes, ce plat guigne bien la deuxième place en termes de plaisir gustatif. Il rate la première à cause d'une histoire de bonne conscience, rapport à la pellicule de gras qui enrobe le tout.
La gastronomie kazakh associe fréquemment les pâtes et la viande de cheval. | Manon Madec
Des radonucléides dans l’assiette?
Je ne sais pas si c'est la vision de ces chevaux bien dodus qui aiguise son appétit, mais Amir propose une escale dans une askhana (une cantine). Au menu: pas de beshbarmak, mais mon plat préféré, le laghman – des nouilles ouïghoures en apnée dans un bouillon épicé, que des légumes de saison et quelques morceaux d'une viande non identifiée viennent arrondir. Je ne prends pas trop de risques en disant que c'est du cheval.
Mais, quand le bol fumant arrive sur la table, il ne me fait soudain plus très envie. Maintenant que je sais que cette viande, du temps où elle hennissait encore, gambadait sur une steppe radioactive, je me demande s'il est bien raisonnable de m'y attaquer. Et si, depuis le début, la radioactivité n'était pas dans l'air, mais dans l'assiette?
Comme on le verra plus bas, il faut au moins 5 kilos de viande pour tester sa radioactivité. | Manon Madec
Longtemps, on a pensé la radioactivité comme quelque chose d'extérieur, en suspension. Sauf que, selon le centre nucléaire de Kourtchatov (IRSE), 57% de l'exposition actuelle des habitants vient de ce qu'ils mangent et boivent. Le mécanisme est d'une simplicité déprimante: les essais ont contaminé les fourrages et l'eau, lesquels finissent dans l'organisme des animaux qui s'en nourrissent. Et vous voilà avec du strontium-90, surnommé le «rongeur d'os», dans le vôtre.
La saison du lait de jument
Je suis sauvée par le gong: «Dépêche, il a dit qu'il allait commencer sans nous», lâche Amir, le téléphone vissé à l'oreille. Pas le temps de manger mon laghman. Son ami Erzat Bolatov, qui tient une ferme à Sarzhal, ne nous attendra pas. On entre en avril: les poulains sont nés, et la saison du lait de jument est ouverte.
Même le panneau à l'entrée de Sarzhal ressemble à un totem érigé en l'honneur du dieu cheval. Des jeunes en bécane slaloment entre les bêtes et soulèvent la terre sableuse. Amir se fraie un chemin jusqu'à la maison d'Erzat, blanchie à la chaux, égayée par des fenêtres et un toit d'un bleu patriote, la couleur du drapeau kazakhstanais.
Le village est réputé pour deux raisons. Son koumis d'abord, ce lait de jument fermenté qui a l'aigreur du lait ribot et le parfum d'un feu de cheminée mal éteint. Et ensuite, pour être l'un des endroits les plus irradiés de la région. Ce n'est peut-être pas un hasard: le koumis, comme d'autres aliments fermentés, aurait des propriétés radioprotectrices. C'est en tout cas une croyance répandue au Kazakhstan.
Erzat Bolatov et sa mère tiennent une ferme à Sarzhal réputée pour son koumis, du lait fermenté. | Manon Madec
Des papillotes pour les chevaux
À peine le pied posé sur la terre molle de pluie, que Goulmira, la mère d'Erzat, nous entraîne dans l'enclos derrière la maison. Son fils y trait un petit groupe de juments, assis sur un tabouret. Elles sont nerveuses. Peut-être auraient-elles préféré que leurs poulains en profitent. «Ce sont les premiers laits de la saison, les meilleurs», commente sa mère.
Puis elle ouvre un petit sac et, sous mes yeux sidérés, se met à jeter des chocolats emballés comme des papillotes dorées. Les juments semblent familières du rituel. «C'est une tradition kazakhe, une façon de bénir les chevaux pour qu'ils gardent la santé et que nous, on ait le meilleur lait», justifie-t-elle, avant de masser leur croupe avec du beurre. «Ils ont gagné le concours du meilleur koumis de tout le pays», glisse Amir, comme pour excuser le geste. À travers une fenêtre, on aperçoit effectivement un trophée et un chèque géant.
Le lait reste quelques jours dans des cuves en métal, installées dans la salle de bain. Vient le moment redouté. Goulmira le verse dans un tostaghan, un bol en bois de noyer sculpté de motifs ethniques. À la cuisine nous attendent baursaks, gaufrettes et un drôle de fromage qui ressemble à de la mozzarella séchée. «C'est de la graisse de mouton!», me lance Amir en tentant d'attraper mon bras. Trop tard: le morceau suintant fond sur ma langue, et je masque mon dégoût comme je peux.
Pas de nouvelle, bonne nouvelle
Je bois une gorgée pour faire passer le goût. Et là, il faut reconnaître que leur koumis mérite sa première place: frais, suave, tonique, rien à voir avec celui en canette des magasins de hipsters d'Almaty. Il passe haut la main tous les tests du meilleur koumis. Tous, sauf peut-être celui de la radioactivité. «Non, on n'a jamais fait tester le lait», admet Erzat, aussitôt contredit par sa mère : «Mais si, des scientifiques sont venus une fois!», lâche-t-elle en remplissant nos bols. Sauf qu'ils n'ont jamais reçu les résultats.
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Comme le reste des habitants du polygone, la mère et le fils sont restés avec l'idée que tout ce qui provient de la steppe est pur. Mieux: que la steppe bonifie. «Si notre koumis est si bon, c'est justement parce que les chevaux paissent sur les terres riches en tobylgy du polygone», précise Erzat, en référence à une plante typique de la région. Ce n'est pas la première fois qu'on me dit que la viande du polygone est la plus tendre du Kazakhstan, ou que le lait est bon pour la santé.
Le koumis est servi dans un bol de bois traditionnel, et il est délicieux – et l'on préfère ignorer ce que les juments ont mangé. | Manon Madec
Il faut dire que le mythe n'a jamais vraiment été contredit. Dans les années 1950, des chercheurs soviétiques, alertés par les maladies étranges qui frappaient les habitants de Sarzhal, découvrent que le beurre du village est radioactif, et pas qu'un peu: les niveaux dépassent près de soixante fois la limite autorisée. L'information tombe dans l'oreille sourde des dirigeants soviétiques, et les habitants continuent de s'intoxiquer dans l'anonymat le plus total.
Des radionucléides dans la chaîne alimentaire
Le secret résiste même à la fermeture du site. Et pour cause: les scientifiques russes passent toutes les preuves à la déchiqueteuse. En entrant dans leurs bureaux de Kourtchatov, les Kazakhstanais du nouveau centre nucléaire ne trouvent qu'une carte constellée de points énigmatiques. Un peu comme une carte au trésor, sauf qu'ici le gros lot est un cratère radioactif et les indices, des traînées de plutonium et de césium.
Il a donc fallu tout retracer: quarante ans d'explosions, des dizaines de radionucléides dispersés parfois à des milliers de kilomètres. Pendant une quinzaine d'années, des scientifiques en combinaison d'astronaute ont prélevé, testé, centrifugé le moindre centimètre cube de steppe.
Ils sont même allés plus loin. «Il y a cinq ans, le centre nucléaire a installé des fermes sur les sites de Degelen et de Tolkem», indique Amir, qui est resté, en tant qu'ancien employé, dans les petits papiers de l'IRSE. Le but: élever des moutons, des vaches, des poules et un cochon nommé Hérisson dans l'environnement le plus contaminé qui soit, et observer comment les radionucléides s'immiscent dans la chaîne alimentaire.
Potable en juillet, toxique en octobre
À part quelques communiqués et articles de gazettes locales, le seul accès aux résultats est une monographie de trois cents pages, que j'ai empruntée au musée de Kourtchatov, et dont le souvenir de lecture me donne encore des nausées.
Verdict: aucune quantité anormale de radionucléides n'a été trouvée dans le lait et la viande des «animaux à sabots», à savoir les vaches, chèvres, chevaux, et aussi les argalis – un caprin – et les saïgas – une gazelle endémique de la steppe eurasiatique. Mais le résultat est à prendre avec des pincettes: les scientifiques n'ont pas testé directement la viande et le lait, mais estimé les concentrations à partir des excréments. Et puis, la zone est immense – la moitié de la Suisse, pour rappel – avec des concentrations qui varient d'un pâturage à l'autre, et d'un mois à l'autre.
A l'université Shakarim, en périphérie de Semey, le docteur Sergazy Dyusembayev évalue la dangerosité de la viande. | Manon Madec
Les radionucléides sont mobiles et leur migration reste mal comprise: un point d'eau peut être potable en juillet et hors normes en octobre, quand les pluies remettent en circulation ce qui dormait dans la roche. Le coupable habituel s'appelle tritium, si volatil qu'il se glisse dans n'importe quel liquide et devient impossible à filtrer. Dès 2009, une étude prévenait que les ruisseaux dévalant les montagnes de Degelen en charriaient assez pour qu'un jour, les puits en aval soient contaminés à leur tour. Autrement dit, des problèmes qui n'existaient pas hier apparaissent aujourd'hui.
Menace pour la sécurité alimentaire
Quand des scientifiques de Semey sont allés sonder la rivière Chagan, qui irrigue justement Sarzhal, ils y ont trouvé toute une pharmacie: tritium, lithium, fer et uranium, tous au-delà des seuils. La monographie de Kourtchatov le répète d'ailleurs noir sur blanc: cette eau n'est bonne ni pour les hommes ni pour les bêtes. Reste à savoir qui va l'expliquer aux chevaux.
Dans l’océan de publications de l'IRSE, je tombe sur celles du docteur Sergazy Dyusembayev, de l'université Shakarim, en périphérie de Semey. Retour au bercail. Dans son laboratoire, un énorme morceau de bœuf gît sur la paillasse. «Il faut un échantillon d'au moins cinq kilos pour faire nos tests», justifie-t-il en flairant le dégoût sur mon visage.
Sa dernière lubie: comparer des organes de bœufs de la région d'Aïagouz, zone à risque accru, avec ceux d'une région sans radiation. «On trouve surtout du césium et du radium», conclut-il. Dans son dernier papier, il ajoute que ces niveaux constituent une «menace directe pour la santé humaine et la sécurité alimentaire».
Personne n’assume
Alors comment se fait-il qu'Erzat et Goulmira, champions du koumis, pensent le contraire? Parce que les travaux du Docteur Dyusembayev ne sortent jamais de son labo, sinon dans des revues spécialisées et bien souvent publiées en anglais, une langue que peu de gens maîtrisent ici. «Ce n'est pas mon rôle», répond-il d'un ton tranchant quand je lui demande s'il informe les habitants. Il n'a pas tort.
Mais de qui est-ce le rôle, alors? «Le centre nucléaire surveille le site, pas la santé humaine. Le ministère de la Santé renvoie vers l'oblast, l'oblast vers d'autres services, et personne n'assume», m'avait expliqué au téléphone l'anthropologue Magdalena Stakowski.
Les chevaux sont l'alpha et l'omega de la culture du Kazakhstan. | Manon Madec
À défaut d'informer sur le risque, le gouvernement pourrait au moins interdire l'accès au polygone. Sur son site, il se targue d'ailleurs de «renforcer les dispositifs de protection physique des installations»… depuis 2004. En réalité, dès que les beaux jours reviennent, les habitants filent cueillir les fraises sauvages de Semipalatinsk, sans aucun contrôle. Le centre nucléaire le reconnaît lui-même dans sa monographie : «Des cas de […] pâturage du bétail et de fenaison […] sont recensés sur le site d’essais […] dans des zones contaminées. Ces activités sont considérées comme non autorisées […] et, selon la zone concernée, elles peuvent entraîner ou non une surexposition de la population.»
Comportements à éviter
Pour cette raison, Dimitry Kalmikov, directeur du musée écologique de Karaganda, à l'ouest du polygone, et lanceur d'alerte le plus connu de la région, a créé sa propre cartographie du site, et distribue des dépliants sur les comportements à éviter en terre atomique. Ancien liquidateur de Tchernobyl, il plaide le risque zéro. «Aucun animal provenant du polygone ne devrait être vendu sur les marchés», assure-t-il au téléphone.
C'est plutôt l'inverse qui est au programme. En janvier, l'IRSE a dévoilé une carte où le polygone est réduit de moitié. Encore plus de terres seront utilisables pour l'agriculture. Et pas seulement: en 2023, le Kazakhstan a adopté une loi pour développer l'activité économique sur l'ancien site d'essais. Et ça, il ne faut pas le dire deux fois aux industriels des mines et des métaux.


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