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Alors que les États-Unis et leurs alliés cherchent à réduire leur dépendance envers la Chine pour les minéraux critiques, une entreprise canadienne déjà solidement implantée dans l’uranium pourrait profiter de cette nouvelle course aux chaînes d’approvisionnement stratégiques.
Energy Fuels, une société établie à Toronto et aujourd’hui considérée comme le plus important producteur d’uranium aux États-Unis, cherche désormais à transformer ses activités afin de devenir un fournisseur intégré de minéraux critiques, depuis l’extraction jusqu’à la fabrication d’aimants permanents utilisés notamment dans l’aérospatiale, la défense, les véhicules électriques et les technologies énergétiques.
Selon une analyse rapportée lundi par BNN Bloomberg, cette transformation pourrait faire d’Energy Fuels l’un des acteurs occidentaux les mieux positionnés pour profiter simultanément du retour en force de l’uranium et de la volonté politique de reconstruire une industrie des terres rares indépendante de la Chine.
« Il s’agit d’un plan de croissance ambitieux et de grande envergure », a expliqué Max Yerrill, analyste spécialisé dans les minéraux critiques chez BMO Marchés des capitaux, à BNN Bloomberg.
L’uranium comme base d’une expansion beaucoup plus vaste
Le principal avantage d’Energy Fuels réside dans le fait que l’entreprise ne commence pas de zéro.
Son activité actuelle dans l’uranium lui procure déjà une source de revenus et des infrastructures industrielles pouvant être adaptées au traitement d’autres minerais stratégiques.
La société exploite notamment l’usine White Mesa, en Utah, qu’elle présente comme la seule usine conventionnelle d’uranium pleinement autorisée et actuellement en exploitation aux États-Unis. L’installation dispose d’une capacité réglementaire dépassant huit millions de livres d’uranium par année.
Energy Fuels y traite déjà plusieurs matières différentes, notamment de l’uranium naturel, du vanadium, des matières recyclées à haute teneur et des oxydes de terres rares.
Il y a environ un mois, l’entreprise a d’ailleurs entrepris la construction d’une nouvelle installation destinée à la séparation commerciale de terres rares lourdes.
Cette polyvalence représente, selon Yerrill, l’un des principaux avantages concurrentiels de la société.
L’entreprise peut ainsi utiliser une infrastructure développée à l’origine autour de l’uranium afin de se diversifier rapidement vers plusieurs catégories de minéraux critiques dont les États-Unis souhaitent maintenant rapatrier la transformation sur leur territoire.
Une acquisition de 1,9 milliard pour aller jusqu’aux aimants
La pièce maîtresse de cette stratégie demeure toutefois l’acquisition annoncée en juin du fabricant allemand d’aimants Vacuumschmelze, mieux connu sous l’acronyme VAC.
Energy Fuels a accepté de débourser environ 1,9 milliard de dollars pour acquérir cette entreprise vieille de plus d’un siècle, spécialisée dans les technologies magnétiques avancées.
Selon BNN Bloomberg, cette transaction ferait d’Energy Fuels l’un des plus importants producteurs d’aimants permanents à terres rares situés à l’extérieur de la Chine.
Pour BMO, l’acquisition constitue même le cœur de la thèse d’investissement entourant l’entreprise.
« Cette transaction est vraiment au centre de notre thèse d’investissement », a expliqué Yerrill.
Une fois l’acquisition complétée, Energy Fuels pourrait essentiellement contrôler plusieurs étapes successives de la chaîne : extraction de matières premières, transformation, séparation des terres rares et fabrication des aimants.
L’entreprise souhaite ainsi devenir un producteur entièrement intégré, de la mine jusqu’à l’aimant.
Cette intégration pourrait être particulièrement importante dans des secteurs comme l’automobile, l’aérospatiale, la défense, la robotique et les technologies énergétiques, qui utilisent tous d’importantes quantités d’aimants permanents à terres rares.
Un savoir-faire industriel déjà existant
L’acquisition de VAC permettrait également à Energy Fuels d’éviter l’un des principaux problèmes auxquels sont confrontés les nouveaux projets occidentaux de terres rares : apprendre à produire des aimants commerciaux à grande échelle.
VAC possède déjà plus de cent ans d’expérience dans les technologies magnétiques et exploite des activités en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.
L’entreprise aurait expédié plus d’un milliard d’aimants permanents à terres rares au cours de la dernière décennie.
Pour Yerrill, cette expérience réduit considérablement les risques associés au passage d’un projet minier ou métallurgique vers la production industrielle d’aimants destinés à des clients exigeants.
« Nous considérons cette acquisition comme une étape importante de réduction du risque », a-t-il expliqué à BNN Bloomberg.
Les producteurs occidentaux qui tentent actuellement de construire cette capacité à partir de rien devront notamment apprendre à fabriquer différents types d’aimants répondant aux spécifications particulières de chaque client.
Yerrill souligne que les États-Unis ne disposent pratiquement plus d’une véritable industrie domestique de fabrication d’aimants depuis les années 1980.
Energy Fuels pourrait donc contourner plusieurs décennies de retard industriel en achetant directement une entreprise possédant déjà le savoir-faire nécessaire.
La Chine domine toujours la chaîne d’approvisionnement
Cette stratégie prend une importance particulière dans le contexte géopolitique actuel.
La Chine domine depuis longtemps le marché mondial des terres rares, mais surtout plusieurs étapes cruciales de leur transformation et de la fabrication d’aimants.
Les restrictions chinoises sur l’exportation de certains minéraux et aimants critiques ont accéléré la volonté américaine et occidentale de reconstruire des chaînes d’approvisionnement nationales ou alliées.
« Nous assistons à une énorme poussée vers la démondialisation et la localisation des chaînes d’approvisionnement », constate Yerrill.
Pour Washington, la question dépasse largement celle des véhicules électriques ou des technologies environnementales. Les aimants permanents à terres rares sont utilisés dans une multitude d’applications militaires et aérospatiales.
La dépendance envers la Chine est donc devenue un enjeu de sécurité nationale.
Cette situation contribue également à attirer d’importants investissements publics dans le secteur.
Energy Fuels a déjà bénéficié du soutien du gouvernement américain et Yerrill s’attend à ce que Washington continue de financer le développement d’une industrie nationale des terres rares.
« Nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’une industrie dont les États-Unis soient prêts à se passer », affirme-t-il.
À plus long terme, ces entreprises pourraient cependant devenir suffisamment importantes pour fonctionner sans dépendre constamment du capital gouvernemental.
L’uranium fournit les revenus pendant que les terres rares se développent
L’un des aspects particulièrement intéressants du modèle d’Energy Fuels est la complémentarité entre son activité traditionnelle et ses nouveaux projets.
L’uranium constitue pour le moment sa principale activité commerciale et devrait continuer à générer des revenus à court terme.
Les terres rares et les aimants représentent plutôt le pari de croissance à long terme.
Cette combinaison distingue Energy Fuels de plusieurs entreprises de minéraux critiques qui doivent financer pendant plusieurs années le développement de nouvelles mines, de nouvelles installations de traitement et de nouvelles technologies avant de générer des revenus importants.
BMO Marchés des capitaux a d’ailleurs commencé vendredi à couvrir officiellement le titre d’Energy Fuels, coté à Toronto et à New York.
La banque lui attribue une recommandation de surperformance et une cible de 18 $ US, soit environ 25 $ CA.
Yerrill reconnaît néanmoins que la stratégie comporte des risques importants.
Construire et mettre en service de nouvelles installations de traitement demeure complexe, tandis que les aimants destinés à l’automobile, à l’aérospatiale ou à la défense doivent satisfaire des caractéristiques techniques très précises.
La capacité d’Energy Fuels à atteindre ses objectifs de production sera donc surveillée de près.
Une occasion plus large pour le secteur canadien
L’histoire d’Energy Fuels illustre également une occasion beaucoup plus vaste pour le Canada.
Le pays possède déjà une place importante dans l’industrie mondiale de l’uranium et dispose d’un écosystème minier, financier et technique capable de soutenir le développement de projets complexes.
Le modèle actuellement poursuivi par Energy Fuels montre toutefois que la valeur économique ne réside plus seulement dans l’extraction des ressources.
La nouvelle compétition mondiale concerne également leur traitement, leur raffinage et leur transformation en produits industriels stratégiques.
Une entreprise canadienne peut ainsi exploiter de l’uranium aux États-Unis, transformer des terres rares dans une ancienne usine d’uranium de l’Utah et acquérir un fabricant allemand d’aimants afin de bâtir une chaîne d’approvisionnement occidentale intégrée.
Pour le Canada, déjà bien positionné dans l’uranium et plusieurs autres ressources critiques, l’enjeu pourrait donc être de développer davantage non seulement les mines, mais aussi les infrastructures de transformation permettant de conserver une plus grande partie de la valeur ajoutée.
Alors que les États-Unis investissent massivement pour sécuriser leurs approvisionnements en uranium, en terres rares et en autres minéraux stratégiques, les entreprises canadiennes capables de fournir ces ressources — et surtout de les transformer — pourraient se retrouver au cœur de l’une des plus importantes réorganisations industrielles des prochaines décennies.


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