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Les internautes ont pu voir le passage de l’écrivain russe Édouard Limonov [1] à la télévision française dans l’émission Lunettes noires pour nuits blanches sur le site de l’INA. Cette production ayant duré de 1988 à 1990 (la dernière diffusion du 30 juin 1990 est aussi archivée en ligne) précède l’apparition sur le petit écran de Paris Dernière, dont le concept a émergé pendant ces années-là.
En visionnant cette interview rare de l’écrivain russe avec Thierry Ardisson on remarque plusieurs éléments qui tapent à l’œil : l’accoutrement soviétique de l’invité, la familiarité amusée du journaliste qui tutoie et fume en toute décontraction, le décor feutré et confidentiel d’un night-club branché parisien un soir d’automne 1989 et enfin le bandeau à l’américaine avec le prénom de notre Editchka orthographié à l’américaine, « Edward » comme Edward Scissorhands de Tim Burton ou Edward Snowden, le lanceur d’alerte américain qui a eu le droit à son biopic avant Édouard [2], homonyme du roi Édouard VII ou du peintre Édouard Manet, moins vendeur. Les effets musicaux et de mise en scène tapageurs sont trop visibles pour être pris au sérieux et insufflent une dynamique décalée à un exercice oral d’un haut niveau de réflexion, avec la première image sur un panneau « bar américain » censé rappeler le sérieux du film noir.
La production, assurée par la dame-patronnesse Catherine Barma [3], tente d’insuffler un style branché de culture bobo à un contenu à la fois exigeant intellectuellement et divertissant pour une fin de soirée seul(e) ou à plusieurs devant la télévision. En poussant l’analyse sociologique, on peut dire qu’il s’agit d’une programmation destinée aux couches moyennes supérieures du secteur tertiaire avec une prépondérance pour les rôles de mise en scène, de spectacle culturo-mondain et de marketing ainsi que de professeurs. D’ailleurs, l’influence américaine ressort moins sur Edward, qui a été clochard puis majordome à New York [4], que l’on veut faire passer pour un homme du système, bourgeois en place, que sur l’animateur en T-shirt et l’arrière-plan composé des clients de la discothèque Le Palace.
C’est là le paradoxe frappant : l’homme en uniforme de l’Armée rouge (de son père) en plein Paris qui rétorque à un Ardisson médusé que le vocabulaire de la guerre froide appartient au passé, du Russe à l’Ouest qui déteste les dissidents, surtout Soljenitsyne [5], du « néo-stalinien » poète, le tout dans une France dirigée par une gauche américanolâtre depuis un septennat, celui de François Mitterrand et de Jacques Attali, Liberté, Égalité, Fraternité... Notre « idiot international » collaborant avec Jean-Edern Hallier [6] se permet de questionner l’interprétation de la devise de la République française d’un point de vue très original, rappelant habilement la distinction entre l’abstrait et le concret dans le concept.
Cette petite pépite d’une époque révolue, tournée peu avant la chute du mur de Berlin, au-delà d’être une merveille pour un public averti, révèle un secret que les auditeurs de l’époque au parfum de l’œuvre magistrale de Guy Debord, La Société du spectacle [7] ont pu apprendre à déceler : l’homme venant de l’Est joue avec les codes du spectaculaire intégré, après avoir connu le spectaculaire concentré en URSS et le spectaculaire diffus aux États-Unis. Par là même, il s’avère être l’un des plus grands punks de l’époque, non pas trotskiste bien qu’ayant fait un bref détour par le Socialist https://en.wikipedia.org/wiki/Jack_Barnes_(politician)]], mais plutôt un nostalgique performatif de la « Grande Époque » de l’Union soviétique virile, à l’aube de la perestroïka [8] et du passage à une nouvelle ère historique d’un marché mondial enfin débarrassé du partage de Yalta [9]. Un tournant abrupt pour le penseur, resté toute sa vie indépendant comme l’indique le plan final, mais loyal envers ses origines.
Notes
[1] Écrivain soviétique puis apatride, naturalisé français et enfin russe né à Djerzinsk (RSFSR) le 22 février 1943 et mort le 17 mars 2020 à Moscou (fédération de Russie). Il grandit avec sa famille à Kharkov en RSS d’Ukraine où il se passionne pour la poésie et la littérature russes, passe quelques années dans une usine en Ukraine, vit à New York et à Paris dans la pauvreté où il acquiert une renommée littéraire, et enfin il cofonde le Parti national-bolchevik le 1er mai 1993 avec Alexandre Douguine ; qui sera interdit en 2007.
[3] Productrice plus tard des émissions de Laurent Ruquier comme On n’est pas couché !
[4] Le poète russe préfère les grands nègres, éditions Ramsay, Paris, 1980
[5] Dans le roman précédemment cité, Limonov est fier de sodomiser Elena, sa copine de l’époque, tout en regardant le dissident à la télévision pérorer contre l’URSS.
[6] Il écrit aussi en France dans L’Humanité et Le Choc du mois.
[7] L’idée principale est que les démocraties libérales et les dictatures à parti unique participent d’un seul et même système du capitalisme mondialisé par la tyrannie marchande.
[9] Le partage de Yalta est la répartition des sphères d’influence en 1945 entre les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, en particulier les États-Unis et l’URSS sur la question des anciens territoires occupés par l’Allemagne nazie dans l’Est de l’Europe, par exemple la RFA et la RDA. Il s’agit pour certains d’un cadeau empoisonné pour le faible et bancal impérialisme soviétique, destiné à affaiblir le développement économique russe.
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